RDC : à quatorze mois des élections, Denis Kadima peut-il encore éviter un glissement ?
Un calendrier électoral devrait être publié d’ici à la fin de novembre, mais les prochains scrutins suscitent toujours de nombreuses interrogations et une certaine tension entre la commission chargée de les organiser et l’exécutif.
17 octobre 2022 à 16:20
Par Romain Gras – envoyé spécial à Kinshasa
Mis à jour le 17 octobre 2022 à 16:22

Trois mois, six mois, huit mois ? À un an de la fin du premier mandat de Félix Tshisekedi, les pronostics vont bon train au sein de l’opposition et dans plusieurs chancelleries. De combien de temps les prochaines élections pourraient-elles être reportées ? Le président congolais continue de se montrer confiant. Lors d’une interview fin septembre, il a de nouveau dénoncé des « manipulations » et affirmé qu’il n’avait « pas de raison de douter que les élections auront lieu, comme prévu, en décembre 2023 ». Il commentait alors les conclusions de deux récents rapports onusiens, selon lesquels « un glissement du calendrier électoral de plusieurs mois pour des raisons techniques [était] un scénario désormais probable ».À LIREÉlections en RDC : Denis Kadima pourra-t-il remplir sa mission ?
Difficile pour l’instant d’y voir clair sur la suite du processus. Dans leurs bureaux kinois, le président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), Denis Kadima, et ses équipes s’activent pour finaliser le calendrier tant attendu. Censé fixer les grandes étapes qui mèneront jusqu’au vote, ce document est réclamé par une partie de la classe politique et par l’ensemble des partenaires internationaux, qui y voient un gage indispensable de transparence. À la différence de la feuille de route publiée en février dernier, il sera contraignant et fixera les délais à respecter pour chacune des activités préparatoires. Ce calendrier devrait, selon la présidence de la Ceni, être officialisé dans le courant de novembre.
« Nous n’avons de comptes à rendre qu’au Parlement »
Le chantier s’annonce colossal, surtout que la Ceni ne bénéficiera d’aucun appui financier direct de la part des partenaires occidentaux, sceptiques sur les conditions dans lesquelles se tiendront les prochaines élections. Si soutien au processus il y doit y avoir de leur part, il ne concernera a priori pas directement les opérations menées par la Ceni, mais l’observation des élections. Idem pour la Monusco, qui a coutume d’apporter une assistance logistique. Conséquente en 2018, avec la mise à disposition de nombreux appareils aériens pour déployer le matériel nécessaire sur l’ensemble du territoire, elle pourrait cette fois-ci être bien plus limitée.
La séquence électorale à venir s’annonce pourtant très coûteuse. Pour la seule année 2022, les besoins exprimés par la Ceni sont chiffrés à 624 millions de dollars. Un montant qui doit notamment servir à l’achat du matériel électoral, des kits d’enregistrement des électeurs (29 000 machines sont attendues selon la Ceni) et à financer les opérations d’enrôlement. Une étape non négligeable : la Ceni table, en 2023, sur un corps électoral de 50 millions de Congolais. Soit près de 10 millions de plus qu’en 2018.À LIRERDC : Denis Kadima, l’homme au cœur du blocage de la Ceni
Aucun budget n’a été officialisé, mais plusieurs sources évoquent une enveloppe globale de 900 millions de dollars. Pour réunir les fonds nécessaires, la Ceni devra donc majoritairement compter sur les décaissements du gouvernement. Or ces questions de financement alimentent les tensions entre l’exécutif et l’organe dirigé par Denis Kadima. En février dernier, le Premier ministre, Sama Lukonde Kyenge, a estimé que le budget demandé n’était pas « réaliste ». Du côté de la Ceni, on estime au contraire que le séquençage des paiements tel qu’instauré depuis le début du processus menace l’organisation du scrutin dans les temps.
Ce conflit a donné lieu à de vifs échanges entre le ministre congolais des Finances, Nicolas Kazadi, et Denis Kadima. Après une première passe d’armes dans les médias au début de l’année, la tension n’est pas totalement retombée. Si, du côté du gouvernement, on assure qu’aucun problème de financement ne se pose et qu’il ne s’agit que de « questions de procédures à régler », la Ceni, elle, dénonce une volonté de faire en sorte qu’elle soit redevable envers l’exécutif. « Nous n’avons de comptes à rendre qu’au Parlement », plaide-t-on dans l’entourage de Kadima.
Encore des machines à voter
Le bras de fer se poursuit aujourd’hui de manière plus discrète. Dans une lettre adressée à Sama Lukonde Kyenge et datée du 6 septembre, Denis Kadima a mis en garde le gouvernement contre « le risque de retard dans la mise en œuvre des opérations électorales ». Dans ce courrier de deux pages que Jeune Afrique a pu consulter, le président de la Ceni évoque un retard « préjudiciable » dans l’exécution de la feuille de route et accuse le gouvernement de ne pas respecter le plan de décaissement convenu.
« Un montant de 200 612 469,71 dollars prévus pour juin, juillet, août et septembre 2022 n’est pas encore versé à ce jour », dénonçait-il, affirmant vouloir « tirer la sonnette d’alarme ». Pour Kadima, « ces retards répétitifs » pourraient nuire aux opérations de révision du fichier électoral et à la commande des kits d’enregistrement au sud-coréen Miru Systems, fournisseur des machines à voter en 2018, qui a cette fois remporté le marché pour un montant avoisinant les 93 millions de dollars. « Apurer » ces arriérés et passer à un financement « anticipatif et trimestriel », représente, selon le président de la Ceni, le « seul remède utile » pour l’organisation du scrutin dans les délais.À LIRERDC : bras de fer entre la Ceni et le gouvernement autour du financement des élections
Le ministre du Budget, Aimé Boji, a lui-même confirmé le retard dans le décaissement des fonds prévus pour juillet et août, mais assure que des instructions ont été données pour y remédier. Le 3 octobre, dans un courrier envoyé au cabinet du chef du gouvernement, il a affirmé avoir adressé à son homologue des Finances, en date du 19 septembre, une demande de paiement en urgence pour combler le déficit. Il assure aussi que sur les 648 millions de dollars sollicités par la Ceni pour l’année en cours, plus de 285 millions ont été décaissés entre janvier et juin 2022. Un taux de « seulement 44% », souligne Guylain Nyembo, le directeur de cabinet du chef de l’État, dans une correspondance adressée dans la foulée au ministre du Budget.
Sollicité, Nicolas Kazadi n’a pas commenté ces chiffres. Lors du conseil des ministres du 7 octobre, il a néanmoins annoncé le paiement de 60 millions de dotation à la Ceni, portant, selon les chiffres du gouvernement, la somme totale versée à 345,8 millions de dollars.
Manque de légitimité
Cette discrète bataille de chiffres n’a pas franchement permis de rassurer les observateurs. Elle vient s’ajouter aux nombreuses polémiques qui entachent le processus en cours, comme celle sur la révision de la loi électorale qui a ignoré plusieurs des réformes proposées, celle sur la nomination des représentants de l’opposition au bureau de la Ceni, ou encore celle sur le projet un temps évoqué de mener de concert un recensement et l’enregistrement des électeurs.
Expert électoral reconnu, mais dont la nomination a suscité une vive controverse, Denis Kadima jouera lui aussi gros en 2023. Depuis sa nomination, le discret successeur de Corneille Nangaa doit composer avec le scepticisme d’une classe politique convaincue qu’il n’a été choisi que pour organiser une fraude au profit du président sortant – ce dont il se défend – et avec une communauté internationale réticente à mettre la main à la poche après le scrutin controversé de 2018. Depuis le début de son mandat, il tente de rassurer les partenaires extérieurs et les autres parties prenantes sur la fiabilité du processus.
C’EST UN PARI RISQUÉ POUR DENIS KADIMA. IL TIENT À SA CARRIÈRE ET LA PRÉSIDENCE DE LA CENI N’EST POUR LUI QU’UNE ÉTAPE
Consciente du manque de légitimité dont souffrent la Ceni et la Cour constitutionnelle dans l’opinion, la communauté internationale échange néanmoins régulièrement avec Denis Kadima. Dans l’opposition, si la mobilisation semble aujourd’hui moins forte, une partie de la classe politique continue de rejeter catégoriquement le bureau mis en place au sein de la Commission ainsi que l’actuelle Cour constitutionnelle. Sans compter sur le scepticisme qu’expriment encore les confessions religieuses qui s’étaient opposées à la nomination de Kadima.
Ce dernier continue quant à lui de marteler que le glissement électoral n’est pas au programme, qu’il ne fait « pas partie du logiciel de la Commission ». « C’est un pari risqué pour lui, confie un diplomate qui le fréquente. Il tient à sa carrière et la présidence de la Ceni n’est pour lui qu’une étape. Mais il a bien compris qu’un cycle électoral entaché d’irrégularités ferait tâche sur son CV, même s’il est organisé dans les temps. »
Un premier élément de réponse sur l’hypothèse d’un glissement électoral devrait être apporté rapidement, puisque les opérations d’enrôlement doivent commencer d’ici à la fin de l’année. Denis Kadima dit pouvoir les organiser dans un délai plus rapide que celui des précédents scrutins. Jusqu’à présent, ces opérations ont toujours pris plus d’un an.