Est de la RDC : Félix Tshisekedi peut-il vraiment compter sur la force régionale conjointe ?

Quatre mois après l’annonce de son lancement, la force régionale de l’EAC peine à exister sur le terrain. Malgré les problèmes de financement et les divergences stratégiques, Kinshasa se veut rassurant. Jeune Afrique a pu se rendre au quartier général des futures troupes, à Goma.

27 octobre 2022 à 18:01

Par Romain Gras – Envoyé spécial à Goma

Mis à jour le 27 octobre 2022 à 20:28

Le gouverneur de la province du Nord-Kivu, le lieutenant-général Constant Ndima Kongba (à g.), en visite aux installations du QG en cours d’implantation de la Force régionale de la communauté des États de l’Afrique de l’Est, à Goma. en RDC. © Gouvernorat de la Province du Nord-Kivu.

Le quartier général de la force régionale des Communautés d’Afrique de l’Est (EAC, en anglais) passerait presque inaperçu si ce n’était la rangée de drapeaux – ceux des sept pays membres – qui surplombent les deux petits miradors encadrant le portail d’entrée. Installé à l’entrée d’un chemin de terre au bout duquel se situe le jadis très fréquenté hôtel Karibu, l’immeuble blanc de quatre étages aux vitres vertes semble assez banal. Unique fantaisie architecturale autorisée : deux fausses défenses d’éléphant entourent, sur le toit du bâtiment, la plaque de l’EACRF, l’acronyme de la force.À LIRERDC : force régionale, M23… Les coulisses du huis clos tendu de Nairobi

Ce 18 octobre, trois militaires surveillent, de l’autre côté de la route, les va-et-vient des passants. Une poignée de militaires kényans circulent encore dans la cour, mais il n’y a là que des officiers congolais ou presque. Le plus haut gradé se trouve au troisième étage. Général de brigade au sein de l’armée congolaise, Emmanuel Kaputa est l’un des deux commandants adjoints de la force régionale. Il doit en principe seconder le général kényan Jeff Nyagah, nommé à la tête de l’EACRF. Rentré à Nairobi, ce dernier n’est pas encore revenu à Goma. En attendant, le général Kaputa est seul aux manettes.

« L’arrivée des soldats ? C’est imminent ! »

Officialisée à l’issue du sommet des chefs d’État de l’EAC qui s’est tenu le 20 juin, la création de cette force suscite, à ce stade, plus d’interrogations que d’attente. Au sommet de la pile des incertitudes figure le calendrier de déploiement des troupes. Accoudé à son bureau, le général Kaputa tient à se montrer rassurant. « L’arrivée des soldats ? C’est imminent ! » promet-il, sans toutefois fournir de précision. Prudent, économe dans le choix de ses mots, l’officier congolais se veut rassurant. « Nous, nous sommes prêts. Tous les secteurs d’opération le sont aussi. »

Si l’arrivée formelle des troupes se fait attendre, les cinq zones d’intervention ont, elles, été définies dès le 19 juin, lors d’une réunion entre les chefs d’état-major de la région à Nairobi. Les différentes armées se les sont réparties, et elles correspondent, pour les pays frontaliers de la RDC, aux zones où sont actifs les groupes rebelles qui leurs sont hostiles. Un découpage qui fait craindre que les pays concernés cherchent davantage à régler des problèmes bilatéraux et à tirer des gains économiques qu’à rétablir la paix dans la région. D’autant que tous les participants à l’EACRF ne manifestent pas la même volonté d’engagement.

DIFFICILE DE DIRE COMBIEN DE BURUNDAIS SONT DÉPLOYÉS DANS LE SUD-KIVU

Plusieurs des pays censés déployer des troupes dans le cadre de cette force mènent – ou ont déjà mené – des incursions sur le territoire congolais de manière plus ou moins officielle au cours des derniers mois. Le Burundi a conduit des raids réguliers dans le Sud-Kivu depuis le mois de décembre 2021 avant officialiser la présence de ses troupes en RDC le 15 août dernier, soit trois semaines avant la signature de l’accord sur le statut de la force régionale. Mais difficile de dire combien de soldats des Forces nationales de défense du Burundi (FNDB) sont sur place et combien d’Imbonerakure (la ligue des jeunes du parti au pouvoir à Gitaga, qui a tout d’une milice) opèrent à leurs côtés.

Conflits bilatéraux

Même au QG de la force, aucune information ne filtre sur le déroulement des opérations burundaises. Mais selon plusieurs sources humanitaires et sécuritaires dans le Sud-Kivu, certains groupes Maï-Maï se sont alliés pour s’organiser face aux Burundais, qui sont eux-mêmes soupçonnés de s’associer à d’autres groupes armés pour combattre les rebelles des Red-Tabara et les Forces nationales de libération (FLN).

De son côté, l’Ouganda intervient depuis le mois de novembre 2021 dans le Nord-Kivu et l’Ituri dans le cadre de l’opération conjointe « Shujaa », destinée à combattre les Forces démocratiques alliées (ADF). Le bilan de l’opération est pour le moment mitigé, mais d’autres contingents sont venus en renfort. Un bataillon de l’armée sud-soudanaise est attendu dans le Haut-Uélé, tandis que la Tanzanie, qui participe déjà à la brigade d’intervention de la Monusco (la FIB), refuse pour le moment d’envoyer des troupes. Sa présidente, Samia Suluhu, n’a d’ailleurs participé à aucun des derniers sommets de l’EAC sur la sécurité dans l’est de la RDC.À LIRERDC : dans l’Est, la Monusco fait profil bas

Enfin, le déploiement de l’armée kényane, qui est censée jouer un rôle moteur au sein de l’EACRF, dont elle assure le commandement, est régulièrement annoncé mais n’est toujours pas effectif. Lors d’une interview à RFI et France 24, Félix Tshisekedi avait annoncé l’arrivée des militaires du Kenya par Bunagana, ville du Nord-Kivu devenue symbole de la crise avec Kigali depuis qu’elle est tombée aux mains des rebelles du M23, au mois de juin. Mais les premiers éléments sont finalement rentrés par Ishasha, quelques kilomètres plus au Nord.

« Cette force n’a pour l’instant de conjoint que le nom. À ce rythme, elle risque juste d’être un empilement d’opérations bilatérales. Chacun avec sa propre doctrine et ses propres objectifs », s’inquiète un diplomate onusien basé à Goma.

Impossible déploiement simultané

Pour remédier à ces incertitudes stratégiques, une réunion des chefs d’état-major de l’EAC devait, selon nos informations, se dérouler à Bujumbura du 25 au 29 octobre, mais elle a finalement été annulée à la dernière minute, sans que l’on sache pourquoi. D’autres questions, comme celles de la coordination avec l’action humanitaire ou encore de la coopération avec la Monusco – dont le mandat n’inclut pas le soutien à des armées étrangères – restent également en suspens.

LE RISQUE EST QUE LES ANTAGONISMES EXISTANTS ENTRE LES PAYS QUI SOUTIENNENT CERTAINS DE CES GROUPES ARMÉS NE SOIENT RENFORCÉS

Seule certitude à ce stade : le Rwanda ne déploiera pas de troupes sur le terrain. Opposé à Paul Kagame qu’il accuse de soutenir le M23, Félix Tshisekedi a obtenu que les troupes rwandaises soient cantonnées à surveiller la frontière. « Si l’on nous tire dessus comme cela a déjà été le cas, nous nous réservons le droit de répondre », avertit une source diplomatique rwandaise. Kigali doit en revanche déployer des officiers au sein du QG, où au moins deux postes lui ont été octroyés, dont un dans la branche dédiée au renseignement.À LIRERDC : des soldats rwandais et burundais sont intervenus dans l’Est, selon l’ONU

« Cela semble difficile aujourd’hui d’imaginer que ces différentes armées puissent adopter une stratégie commune. Le risque est que les antagonismes existants entre les pays qui soutiennent certains de ces groupes armés ne soient renforcés », estime Reagan Mviri, analyste à l’Institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence (Ebuteli). « Les portes d’entrée sont différentes pour chaque armée, donc le déploiement ne peut pas être simultané », admet le général Kaputa, qui assure néanmoins que « toutes les opérations seront pilotées ici, au QG de la force » et réfute une quelconque « cacophonie » avec les autres opérations en cours ou avec la Monusco, qu’il qualifie de « force amie ».

Mettre un terme à la menace du M23

Voilà pour la théorie. La pratique, elle, semble plus aléatoire. L’une des principales motivations de la mise en place de cette force conjointe est de contrer le M23, que Kinshasa accuse Kigali de soutenir, ce que le Rwanda dément. Ces accusations ont été renforcées par la fuite, en août, d’une note du groupe d’experts de l’ONU qui assure disposer de « preuves solides » de l’implication de Kigali, tout en évoquant la collaboration de l’armée congolaise avec les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un autre groupe armé.

La résurgence du M23 a conduit à une importante détérioration des relations entre différents voisins. D’autant que l’administration Tshisekedi se montre également méfiante vis-à-vis de l’Ouganda, soupçonnée d’avoir contribué à la chute de Bunagana.À LIRERDC – Rwanda : Félix Tshisekedi et Paul Kagame peuvent-ils encore choisir la paix ?

Ce contexte explosif peut-il avoir un impact sur le projet de force régionale ? « Il est facile de dire que l’on est attaqué, mais encore faut-il savoir d’où vient la menace », estime le numéro 2 de l’EACRF, qui ajoute qu’il « convient maintenant de se mettre ensemble pour mettre un terme à cette menace [du M23] ».

Pour Kinshasa, qui s’est démené, en vain, sur le plan diplomatique pour obtenir une condamnation du Rwanda, l’objectif principal de cette force conjointe a été clairement défini : résoudre l’insécurité dans l’Est passe avant tout par le fait de déloger le M23, avec qui les affrontements ont repris le 20 octobre. « Cette force a une mission offensive, elle n’a pas vocation à faire simplement de l’interposition face au M23 », affirme le général Kaputa.

« Neutralité » kényane

S’agit-il pour autant de la stratégie que les militaires kényans, qui sont censés être déployés dans le périmètre d’action de ces rebelles, ont l’intention d’appliquer ? Parmi tous les pays engagés, le pays fait figure d’exception : il est le seul à ne pas partager de frontière directe avec la RDC et aucun groupe armé lui étant directement hostile n’est présent dans l’Est. Selon nos informations, le Kenya, qui a beaucoup œuvré en faveur de l’intégration de la RDC à l’EAC, n’envisage pas de confrontation directe avec le M23. Le général Jeff Nyagah, censé piloter la force, se trouve toujours à Nairobi, en attente d’instructions.

« Nous sentons chez les kényans une réticence à sacrifier une certaine neutralité. Le Kenya n’a pas l’intention de servir de supplétif contre le M23 », assure un diplomate occidental, interlocuteur régulier de Nairobi sur ce dossier. « Nous n’avons aucune réticence. Nous sommes pleinement engagés et déterminés dans ce projet de force régionale », nous a néanmoins assuré par message un haut cadre du ministère kényan des Affaires étrangères.À LIRERDC : pourquoi le dialogue entre Tshisekedi et les groupes armés vire au casse-tête

Ces dernières semaines, Félix Tshisekedi s’est attaché à relancer le processus de Nairobi, ralenti par l’organisation de la présidentielle kényane en août et l’arrivée au pouvoir de William Ruto, dont les relations avec le président congolais sont plus distantes qu’avec son prédécesseur, Uhuru Kenyatta. Le chef de l’État congolais a récemment dépêché à Nairobi son mandataire spécial, Serge Tshibangu. Ce dernier a rencontré à deux reprises William Ruto, le 13 octobre, avant d’échanger avec Uhuru Kenyatta.

Selon un proche collaborateur de Tshisekedi, le Kenya a réaffirmé son intention d’envoyer des troupes en RDC. Un nouveau round de dialogue avec les groupes armés serait même attendu à Goma dans les prochaines semaines, sous l’égide d’Uhuru Kenyatta, nommé envoyé spécial sur ce dossier. « Mais disposera-t-il de l’impulsion politique suffisante ? » interroge un diplomate occidental.

Difficultés de financement

Le coût global des opérations n’a pas été évalué, mais le processus s’annonce coûteux et les partenaires de la RDC semblent réticents à mettre la main à la poche.  Selon les statuts de la force, chaque pays est censé prendre en charge sa propre participation au sein de l’EACRF. Une autre partie du financement doit en principe provenir d’un fond dédié, mis en place au sein de l’EAC. Problème : celui-ci manque cruellement de donateurs.

« Une partie du matériel est déjà sur place », assure le général Kaputa, qui de sa fenêtre, désigne quelques Jeep, une citerne, une ambulance et une large tente déployée dans la cour en contrebas. Selon plusieurs sources, seuls le Kenya, le Sénégal (qui préside actuellement l’Union africaine) et l’Angola se sont pour l’instant engagés à débloquer des fonds. Nos interlocuteurs évoquent des montants oscillant entre 1 et 2 millions de dollars selon les pays, loin des besoins d’une telle initiative.

UNE FOIS QUE L’ON A OUVERT LA PORTE À CES ARMÉES, COMMENT FAIT-ON POUR LA REFERMER ?

Le reste des partenaires, notamment occidentaux, refuse pour l’instant de s’engager sur cette voie. Outre les incertitudes qui planent sur les conditions de mise en œuvre de la force, certains de ces partenaires contribuent déjà au budget de la Monusco, qui dépasse chaque année le milliard de dollars.

« Au-delà des modalités techniques, nous nous inquiétons de voir arriver des armées dont les précédentes interventions dans l’Est n’ont jamais apporté la paix, bien au contraire, rappelle Steward Muhindo, militant de la Lutte pour le changement (Lucha) à Goma. Et puis, une fois que l’on a ouvert la porte à ces armées, comment fait-on pour la refermer ? »

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