ETHNICITÉ ET CONFLITS ETHNIQUES

Le terme « ethnie » (du grec ethnos : peuple, nation) est apparu dans la langue française seulement à la fin du XIXe siècle. Il a été introduit par Georges Vacher de Lapouge dans Les sélections sociales (1896). Les publications de Vacher n’ont pas eu bonne presse dans l’anthropologie du fait du caractère très raciste de ses études. Dans son livre, il tentait d’expliquer comment la séparation de populations racialement homogènes ayant cohabité avec d’autres races linguistiquement et culturellement différentes formait des nations différentes nommées par lui ethnes ou ethnies.
Quant à l’apparition de ce mot au début de la colonisation de l’Afrique, elle n’est pas le fait du hasard ; elle est certainement à rapprocher de la vaste campagne d’évangélisation, car, dans la tradition ecclésiastique, ethne signifie « les nations, les gentils, les païens, par opposition aux chrétiens » (cf. Littré, entrée « ethnique »)
Comment définir l’ethnie ?
Pour Max Weber, on appelle « groupes ethniques » ou « ethnie » des groupes humains qui font preuve d’une croyance subjective dans leur ascendance commune, à cause de ressemblances dans le type physique, dans les coutumes, les langues, ou de souvenirs partagés dans l’expérience, par exemple, de la colonisation et des migrations.
L’ethnicité est le caractère et la qualité de l’ethnie ou du groupe ethnique. Le groupe ethnique étant un groupe social, l’interaction de plusieurs groupes engendre inéluctablement des contradictions, du fait de la différence de leurs caractères et de divergences d’intérêts et de perception ; contradictions qui, en l’absence d’une bonne gestion, ont le potentiel d’évoluer pour déboucher sur des conflits « dissenssuels » et/ou consensuels.
On parle de conflit consensuel quand les adversaires s’entendent sur l’objet du conflit et qu’ils diffèrent seulement concernant le partage. Ce sont là les conflits d’intérêts. Ici, tout est basé sur la raison et la logique. En général, les négociations pour départager les groupes ne sont pas difficiles, car on choisit un processus gagnant-gagnant.
Par contre, dans le conflit « dissenssuel », les adversaires n’ont pas la même perception de l’objet du conflit. Le conflit est basé sur un système de croyances. Ici, une des parties en conflit a tendance à vouloir convertir l’autre dans sa perception, voire l’anéantir. Tel est le cas du conflit identitaire. Les conflits « dissenssuels » sont généralement très violents et très vicieux, parce qu’ils sont basés sur de fortes émotions, et non sur la logique ou la raison. Leur résolution requiert une redéfinition de l’identité des membres des groupes et la réduction du conflit « dissenssuel » en conflit d’intérêts.
En général, dans les problèmes opposant des groupes sociaux, on retrouve les deux types de conflits, avec prédominance de l’un ou l’autre. Deux ou plusieurs groupes peuvent être en conflit sur des ressources matérielles telles que la terre, l’eau, ou l’économie, mais, quand on encourage aussi le facteur de l’identité culturelle, le résultat est une poudrière, un conflit à prédominance « dissenssuel », qui engendre d’énormes forces centrifuges capables de destructions énormes sur la cohésion de l’Etat-nation.
Tout dépend de l’optique dans laquelle l’ethnicité est présentée et perçue par les uns et les autres. Les théories de l’ethnicité présentent trois optiques : l’optique primordialiste, optique instrumentaliste et l’optique constructiviste.
1) Dans l’optique primordialiste, l’ethnicité est fixée à la naissance. Clifford Geertz (1973), qui a systématisé le modèle primordialiste, a articulé l’ethnicité comme un phénomène naturel avec ses fondements dans les liens primordiaux – dérivant principalement de la parenté, de la localité et de la culture. L’identification ethnique est basée sur les liens « primordiaux » à un groupe ou à une culture, qui sont des facteurs innés acquis à la naissance. Par ailleurs, l’attachement entre les membres ethniques et la persistance de leur « fraternité » sont attribués aux liens du sang. Cette approche de l’ethnicité donne lieu à des stéréotypes et ouvre ainsi une voie royale aux conflits à prédominance dissenssuels. C’est un cas extrême rejeté par la science, car il n’y a aucune preuve que les liens primordiaux comme la langue, la culture ou les coutumes soient transmises génétiquement des parents : ces liens sont créés par apprentissage, par habitudes, dans la société où l’on vit.
L’affirmation selon laquelle, par nature, une ethnie serait responsable des malheurs d’un pays parce que ses membres ne seraient que des menteurs (ubwanya) et qu’une autre serait responsable de progrès parce que ses membres seraient les plus intelligents des Congolais, n’est – faut-il le redire ? – qu’un tissu d’inepties.
2) Dans l’optique instrumentaliste, l’ethnicité est considérée comme une stratégie intentionnelle ou consciente, pour défendre ou saisir les ressources au profit des membres de l’ethnie. Pour Daniel Bell (1975) et Jeffrey Ross (1982), l’ethnicité est « une option de groupe dans laquelle des ressources sont mobilisées dans le but de faire pression sur le système politique pour qu’il attribue des biens publics au profit des membres d’une collectivité qui s’auto-différencie » (Ross, 1982). Les raisons pour lesquelles un groupe affirme et maintient une identité ethnique sont dites économiques et politiques, plutôt que psychologiques. Les éléments culturels, les valeurs et les pratiques des groupes ethniques sont considérés comme des ressources pour les élites en concurrence pour le pouvoir politique et l’avantage économique. L’identification ethnique est encouragée par la poursuite d’intérêts collectifs. Lorsque les gens ne voient aucune utilité dans de telles appartenances à des groupes, ils auront tendance à tenter de s’en dissocier. Le changement d’identité ethnique est calculé conformément aux calculs coûts-avantages des individus. L’instrumentalisme augmente durant la période électorale, non pas pour servir le peuple, mais pour le meilleur positionnement des élites pour leur propre avantage.
3) Enfin, le constructivisme est une optique intermédiaire entre le primordialisme et l’instrumentalisme. Le constructivisme soutient que l’ethnicité est construite et que les identités ethniques ne sont pas singulières, ni fixes ; elles peuvent changer au fil du temps et différer dans leur signification relative. L’ethnicité est sujette à fluctuation en fonction de la solidarité et de la position d’un groupe dans la société. Ce sont les circonstances qui localisent les groupes dans des situations particulières et les encouragent à se définir de manière que leurs intérêts soient satisfaits. Par conséquent, l’identité ethnique doit être conçue comme un processus affecté par l’histoire et par les circonstances contemporaines, et par les dynamiques locales et mondiales. Nagel (1994) a fait remarquer qu’à mesure que l’État est devenu l’institution dominante dans la société, les politiques régissant l’ethnicité façonnent de plus en plus les frontières ethniques et influencent les modèles d’identification ethnique. Il est à noter qu’une grande partie des ethnies congolaises ont été construites par la puissance coloniale, qui a ensuite cherché à les pérenniser. L’ethnicité n’est pas nécessairement bipolaire (Derks 2009), oppositionnelle (Verkuyten 1997) ou mutuellement exclusive (Derks et Nico 2009). Les frontières ethniques n’isolent pas entièrement les groupes les uns des autres, car il y a un flux continu d’informations, d’interactions, d’échanges, voire de personnes de l’autre côté de la frontière (Eriksen 1993).