POLITIQUE

RDC : Vital Kamerhe peut-il vraiment être l’allié de Félix Tshisekedi ?

Acquitté en juin dernier, l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État est au centre de l’attention. S’il se dit en « convalescence politique », il rêve d’obtenir la primature… En attendant mieux ?

1 novembre 2022 à 10:00

Par Anna Sylvestre-Treiner – envoyée spéciale à Kinshasa

Mis à jour le 1 novembre 2022 à 10:00

Vital Kamerhe à son domicile, à Kinshasa, le 19 octobre 2022. © Samy Ntumba Shambuyi pour JA

Soixante-quinze centimètres au garrot, plus de 1,60 mètre lorsqu’ils se juchent sur leurs pattes arrière, et 60 kilos au minimum : King et Kong peuvent terrasser à peu près n’importe quel adversaire. La puissance de la morsure de ces bergers kangal surpasse celle d’un lion. À l’origine, ces molosses, emblèmes nationaux en Turquie, sont des gardiens de troupeau. Mais, depuis qu’ils ont été importés spécialement à Kinshasa, King et Kong protègent surtout leur propriétaire. On n’est jamais trop prudent, Vital Kamerhe ne l’a que trop appris.

Il a vieilli, c’est lui qui le dit en caressant sa barbe devenue poivre et sel. Souvent, cet homme de 63 ans évoque aussi sa « jeunesse ». Un temps qu’il fait remonter à une époque pourtant peu lointaine, celle où il était directeur de cabinet du président Tshisekedi. C’était il y a deux ans et demi seulement. Mais depuis, les choses ont tellement changé.

Monnaie d’échange

Il y a eu l’accusation – détournement de 49 millions de dollars lors de la mise en œuvre du Programme des 100 jours –, l’arrestation, la condamnation à vingt ans de prison en première instance, la peine ramenée à treize ans en appel. Il y a eu les journées de prison. Et les nuits, surtout. C’est à ce moment-là que le temps devient interminable, entre les quatre murs des cellules surpeuplées du pavillon 8 de Makala. « Le jour, on tient le coup, il y a des visites et de l’animation. Mais le soir, lorsque tombe la nuit, que tout le monde part et que nous, on reste, cela devient difficile », lâche l’ancien détenu du bout des lèvres. De « vice-président » – comme on le surnommait tant il était puissant– à prisonnier, sa chute a été vertigineuse.

La résurrection de cet homme considéré comme l’un des plus habiles responsables politiques de son pays est laborieuse, mais elle a commencé. Évacué vers une clinique à la fin d’août 2020, il a bénéficié d’une remise en liberté provisoire quinze mois plus tard et, en juin dernier, a été acquitté. Depuis, il n’occupe plus aucune fonction officielle, sinon celle de président de son parti, l’Union pour la nation congolaise (UNC), mais il ne faut pas s’y tromper : il n’a en rien abandonné l’arène politique.

APRÈS AVOIR ÉTÉ ACQUITTÉ PAR LA JUSTICE, IL AVAIT BESOIN D’UN ACQUITTEMENT POPULAIRE »

Vital Kamerhe rentre tout juste d’une vaste tournée dans l’Est. « Après avoir été acquitté par la justice, il avait besoin d’un acquittement populaire », explique l’un de ses intimes. Pari réussi au vu de la densité de la foule qui s’est rassemblée au passage de l’enfant du pays. Goma, Kindu, Butembo, bien sûr Bukavu, où il est né… Pour la première fois depuis sa libération, il a arpenté le terrain pendant trois semaines. Son fief fait aussi office de monnaie d’échange : à un an de la présidentielle, Félix Tshisekedi compte sur son ancien directeur de cabinet pour faire le plein des voix dans cette région clé.À LIRERDC : l’Est, casse-tête insoluble pour Félix Tshisekedi ?

Gangrenée par les groupes armés, la zone est également périlleuse pour le chef de l’État. Les résultats de l’état de siège, instauré il y a un an et demi dans l’Ituri et dans le Nord-Kivu, peinent à se faire sentir, les Forces armées congolaises (FARDC) sont en difficulté face au M23, qui a lancé une offensive il y a près d’un an, et Bunagana, conquise par le mouvement rebelle à la mi-juin, n’a toujours pas été reprise.

« Avec Vital Kamerhe, tout se passe très bien. Il remplit sa part du contrat », assure un conseiller du chef de l’État. De quoi voir la main du pouvoir derrière son acquittement ? Dans l’entourage de Félix Tshisekedi comme dans celui du principal intéressé, chacun s’en défend et jure que les juges ont travaillé en toute indépendance. « En 2021, le président a voulu le gracier, mais Vital a refusé car il ne voulait pas seulement être libre, il voulait être totalement innocenté », confie le même ami. Une grâce n’aurait par ailleurs pas permis d’effacer la peine d’inéligibilité à laquelle l’ancien directeur de cabinet avait été condamné.

AVEC FÉLIX TSHISEKEDI, ILS SE COMPLÈTENT. À L’UN, LE NOM ET LA POPULARITÉ QUI VA AVEC. À L’AUTRE, L’EXPÉRIENCE ET LA RUSE POLITIQUE

Entre Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi tout va donc pour le mieux, à en croire leurs entourages respectifs. Chez le premier, on jure qu’il n’y ni aigreur ni sentiment de revanche. Si, en privé, Kamerhe peut se laisser aller à égratigner les proches du président, jamais il ne critique le chef de l’État. « Lorsque j’étais en prison, nous nous parlions tous les deux jours », assure-t-il. Six jours seulement après son acquittement, ils se revoyaient. Devant les caméras conviées pour immortaliser ces retrouvailles, tous deux avaient affiché leur entente. « Lorsque je suis arrivé au palais présidentiel, je pensais le saluer, il m’a enlacé », se souvient l’ancien détenu.

« Mon pote »

Avec Félix, ils se connaissent depuis des décennies. Vital se souvient d’avoir croisé le jeune Tshisekedi dans les années 1980, lorsque, étudiant, il militait au sein de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) et rendait visite à son père, Étienne, leader de l’opposition à Mobutu. Félix l’appelle toujours mwana mayi (« mon pote »).

Le tandem ne s’est réellement formé que bien plus tard. En 2018, à un mois et demi de l’élection présidentielle, les leaders de l’opposition à Joseph Kabila se retrouvent à Genève pour désigner un candidat commun face à Emmanuel Ramazani Shadary, désigné par le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD). Il y a là Martin Fayulu, Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi, Freddy Matungulu, Adolphe Muzito, Vital Kamerhe et Félix Tshisekedi. Chacun espère devenir l’heureux élu.

Pendant des heures, les plans s’échafaudent, les promesses se font et se défont. « Son ami Félix est un naïf », lâche un des confidents de Kamerhe. Le soir même, les deux hommes s’appellent et se mettent d’accord : ils vont retirer leur signature de l’accord de Genève et tenter de s’allier. « Douze jours plus tard, Vital a téléphoné à Félix et lui a dit : “C’est entendu, je me range derrière toi” », rapporte l’un des cadres de l’UNC. À Nairobi, ils scellent leur propre accord. Félix sera candidat, Vital deviendra son directeur de campagne. Une fois que le premier sera président, le second deviendra Premier ministre.À LIRERDC : chez les Tshisekedi, la politique en famille

Durant la campagne, ils ne se quittent pas. On les appelle « les jumeaux ». En réalité, ils se complètent. « À l’un, le nom et la popularité qui va avec. À l’autre, l’expérience, la stratégie et la ruse politique », résume un fin connaisseur du duo. Les familles tissent, elles aussi, des relations étroites. Hamida Chatur, l’épouse de Vital Kamerhe, se lie à la future première dame, Denise Tshisekedi, par ailleurs originaire de la même région que l’ancien directeur de cabinet. « Entre les deux femmes, chacune très influente auprès de son époux, les relations ne se sont jamais interrompues, ce qui a aidé à la libération de Vital », poursuit notre source.

À ses visiteurs, Vital Kamerhe aime à raconter qu’il adorerait voir Didier, l’un de ses quatorze enfants, convoler avec l’une des filles Tshisekedi. Une décennie plus tôt, il rêvait de voir ce même Didier se marier avec Sifa, la fille de Joseph Kabila.

Dauphin de Kabila

Girouette ? Ne dites surtout pas à Vital Kamerhe qu’il en est une. « On le surnomme “le Kamereon” », persifle un leader politique congolais. « Il a la trahison dans les veines », fustige un autre. « Joseph Kabila était mon ami, c’était mon frère », clame le chef de l’UNC. Les deux hommes partagent une passion pour les belles, chères et puissantes cylindrées, ainsi qu’une appétence pour la vie champêtre. La ferme où Vital Kamerhe aime à passer ses week-ends, en lisière de Kinshasa, se situe tout près de Kingakati, le havre de Joseph Kabila.

Mais c’est d’abord auprès de Kabila père que Vital Kamerhe a fait ses classes. « En 1997, alors qu’il venait d’arriver au pouvoir, Laurent-Désiré Kabila a aperçu, dans une émission télévisée de Willy Kalengayi, ce jeune homme qui avait servi dans plusieurs cabinets ministériels sous Mobutu. Sitôt après, il l’a convoqué. Vital a eu peur. Dans ces cas-là, être appelé, c’était soit être promu, soit être zigouillé. Il a été promu », se souvient le proche de Kamerhe. Ce dernier entre au cabinet de Denis Kalume Numbi, chargé d’instaurer le service national.À LIRERDC : un mystère nommé Kabila

« Le 16 janvier 2001, jour de la mort du Mzee, Joseph m’appelle : “Tu étais comme un fils pour mon père, viens travailler avec moi” », racontera Vital à l’un de ses confidents. « J’ai écrit son premier discours, composé avec lui son premier gouvernement », affirme-t-il. « Joseph lui a alors promis la tête d’un ministère du Dialogue et de la Réconciliation nationale et d’être le numéro deux du gouvernement, poursuit le confident. Mais à peine sorti du bureau du président, alors qu’il quittait la Cité de l’Union africaine, un conseiller de Joseph a rattrapé Vital et lui a dit : “Le président a supprimé le ministère de la Réconciliation nationale.” Aucun autre portefeuille ne lui avait été réservé. »

JE PASSE TOUJOURS À UN CHEVEU DE CE QUE JE VEUX

« C’est l’histoire de ma vie, je passe toujours à un cheveu de ce que je veux », ressasse parfois l’intéressé. Des occasions manquées, Vital Kamerhe peut en citer beaucoup. Ce jour de 2002, où les Affaires étrangères lui sont promises, mais finalement pas attribuées. En 2004, lorsque le président lui offre le ministère de l’Intérieur puis celui de la Défense avant de ne lui donner ni l’un ni l’autre. Et puis il y a cette promesse, faite en 2006, lorsqu’il devient président de l’Assemblée nationale : « Joseph Kabila m’a dit que je serais son dauphin », affirme-t-il. « À partir de ce moment-là, il est devenu une cible pour l’entourage du président. Il était l’homme à abattre », explique l’un de ses anciens collaborateurs.

Coup de bluff ?

La rupture entre les deux « frères » a en tout cas lieu trois ans plus tard, lorsque Joseph Kabila autorise les forces rwandaises à pénétrer sur le sol congolais pour lutter contre les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR). La décision est impopulaire, en particulier dans l’Est, où les militaires rwandais ont laissé de mauvais souvenirs. Kamerhe affirme qu’il n’a pas été consulté et claque la porte. Réel désaccord ou coup de bluff ? D’anciens collaborateurs de Kamerhe affirment aujourd’hui qu’il avait bel et bien été prévenu, en privé, par le président. « Vital a souvent tendance à s’arranger avec la réalité », regrette l’un de ses anciens bras droits. Reste qu’un an plus tard, il lance son propre parti, l’UNC, et devient opposant. Les « frères » se sont à peine revus depuis leur rupture, mais tous les liens ne sont pas rompus. Olive Lembe, la femme de Kabila, est allée rendre visite à Hamida Chatur quand Kamehre était en prison.

Opération résurrection

De ses chutes, Kamerhe semble ne se rappeler que les rebonds. « La politique fait partie de mon ADN », clame-t-il. Désormais libre et blanchi, l’ancien prisonnier n’a rien oublié des promesses du passé. « À l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, Vital n’a pu avoir la primature comme cela lui avait été promis à Nairobi car nous n’avions pas la majorité, mais les choses ont changé désormais », revendique l’un de ses proches.

« Premier ministre ? Ce n’est pas un deal, c’est un droit ! » a récemment confié l’ancien directeur de cabinet à un visiteur. Selon plusieurs sources, lors d’une récente rencontre avec Félix Tshisekedi il lui a fait part de son exigence d’obtenir la tête du gouvernement, ainsi que les ministères des Finances et du Budget. « Les alliances ont évolué, l’Union sacrée, ce n’est pas Nairobi », tance un allié de Tshisekedi peu désireux de voir Kamerhe revenir au premier plan.

LE POUVOIR ? CHEZ VITAL, C’EST UNE OBSESSION !

Dans l’entourage du président, on a regardé d’un œil suspicieux la tournée à l’Est de l’ancien « dir cab ». En privé, certains regrettent que le nom de Tshisekedi n’ait pas été scandé, que Vital n’ait pas fait acclamer le bilan du président. Ce devait être un déplacement à la gloire du chef de l’État, Kamerhe en a fait une opération résurrection.À LIRERDC : de retour à Kinshasa, Vital Kamerhe sera-t-il le joker de Félix Tshisekedi ?

Lorsque, à la mi-octobre, après son retour à Kinshasa, Kamerhe a revu le chef de l’État, la discussion n’a été que technique. Tant sur l’état de siège, dont il est critique, que sur un dialogue direct avec le M23, l’ex-directeur de cabinet a fait part de ses conclusions, dont toutes n’épousent pas la ligne officielle de la RDC. Pas un mot, en revanche, sur ses ambitions. « Je suis en convalescence politique », se contente-t-il de répondre à ses visiteurs du soir. Des élus de son parti disent désormais n’être « ni alliés ni adversaires » du chef de l’État. Un de ses conseillers le reconnaît pourtant sans ambages : « Le pouvoir ? Chez Vital, c’est une obsession.

Chacun guette les prochains pas de ce maître de la stratégie politique. Fait-il monter les enchères ? Après être arrivé troisième en 2011, songe-t-il à se relancer dans la course à la présidentielle ? « Les Congolais n’oublieront jamais le procès des 100 jours et les soupçons qui pèsent sur lui », balaie un adversaire. En plus de quatre décennies d’une vie politique sinueuse, il a eu le temps de se faire quelques ennemis. « Il était travailleur, mais maintenant il n’est préoccupé que par l’argent », lâche un autre de ses rivaux. « Vital, c’est champagne, champagne, champagne », lance un troisième.

« Vous avez entendu les slogans qui ont fusé lors de sa tournée dans l’Est ? renchérit un conseiller de Félix Tshisekedi. Dans certaines villes, on a crié : “Voleur ! Voleur !” » Pas de quoi inquiéter Vital Kamerhe. Il en a vu d’autres. « Lors du meeting à Kisangani, c’était gênant, a-t-il récemment confié à un visiteur. Tout le monde hurlait : “Président ! Président !” »

By Habari

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