POLITIQUE

Climat : ce que le monde doit à l’Afrique, par Marwane Ben Yahmed

À la COP27 de Charm el-Cheikh, les négociations promettent d’être houleuses. En cause, l’hypocrisie des pays industrialisés à l’égard de l’Afrique, qui pourtant est la clé de notre avenir commun.

8 novembre 2022 à 16:36

Par Marwane Ben Yahmed

Mis à jour le 8 novembre 2022 à 16:59

Éditorial – Après Marrakech (2001), Nairobi (2006), Durban (2011) et encore Marrakech (2016), c’est la cinquième fois que l’Afrique accueille la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP27).

À Charm el-Cheikh (6-18 novembre), en Égypte, l’enjeu pour le continent est de taille. Et il ne s’agit pas de démontrer que les conditions d’accueil des milliers de participants sont optimales… Car, même si peu s’en soucient ou le reconnaissent, l’Afrique est au cœur de la question du changement climatique.À LIREClimat : la COP27, le sommet de la rupture ?

Certes, aujourd’hui, avec ses quelque 1,4 milliard d’habitants – 17 % de la population mondiale –, elle ne représente que 2 % à 3 % des émissions mondiales provenant de l’énergie et de l’industrie. Retirez l’Égypte, l’Algérie et l’Afrique du Sud et ce pourcentage tombe même sous la barre de 1 %. Pour 51 pays donc… Mais, sauf à considérer que l’Afrique n’a aucune vocation à se développer, les émissions de carbone vont considérablement augmenter dans les prochaines années.

Promesses de Gascon

Aujourd’hui, les Africains émettent en moyenne 0,7 tonne de carbone par an et par habitant, contre une moyenne mondiale de 4,5 tonnes et 14,7 tonnes pour les seuls États-Unis, champions en la matière. Or notre continent est celui dont la population croît et s’urbanise le plus rapidement. D’ici à 2060, les projections estiment que sa population doublera, à 2,8 milliards d’habitants. Imaginons que les émissions de CO2 par habitant augmentent légèrement, disons à 1,8 tonne, soit le niveau actuel de l’Inde : l’Afrique aurait alors une empreinte équivalente à celle des États-Unis ! Avec les conséquences pour la planète que l’on peut imaginer.À LIREClimat : l’Afrique peut encore éviter la catastrophe

À Charm el-Cheikh, les négociations promettent d’être houleuses. En cause, l’hypocrisie des pays les plus industrialisés. Le temps des promesses de Gascon doit cesser. Après la COP26, l’Afrique devait recevoir 25 milliards de dollars de financements consacrés à l’adaptation au changement climatique. Résultat : l’engagement ridicule de réunir… 55 millions de dollars. « Cela n’est pas juste, cela n’est pas équitable. Appliquer le principe d’équité, ce n’est pas donner ; c’est refuser de prendre un avantage qui ne vous appartient pas. Cela n’a rien à voir avec la charité », s’est emporté Nana Akufo-Addo, le chef de l’État ghanéen.À LIREClimat : la colère de Macky Sall, Félix Tshisekedi et Nana Akufo-Addo contre les Occidentaux

Ce dernier résume parfaitement le sentiment général : l’Afrique est à la fois le continent qui pollue le moins et celui qui subit le plus les effets du réchauffement climatique. Et on voudrait qu’elle cesse de se développer pour ne pas aggraver une situation provoquée et perpétuée par les nations les plus riches, lesquelles refusent de financer l’adaptation énergétique du continent.

1 300 à 1 600 milliards de dollars d’ici à 2030

Les besoins sont pourtant immenses. Nos économies espèrent 1 300 à 1 600 milliards de dollars d’ici à 2030 pour pouvoir atteindre les objectifs fixés par l’accord de Paris, adopté en 2015. Alors, quand on leur demande de choisir entre lutter contre la pauvreté ou payer seule la facture du changement climatique…

La seule démarche juste et efficace à adopter est, paradoxalement, d’aider le continent à accroître sa consommation et donc sa production d’énergie. Quelque 600 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité. Un milliard d’entre eux ne disposent pas d’une source d’énergie propre pour préparer leur repas. Surtout, il faut privilégier la création de chaînes de valeur, le développement industriel et agricole.À LIREL’Occident, le pétrole et nous – Par Stéphane Ballong

Nos pays, qui ont le plus urgent besoin de créer des centaines de millions d’emplois, ne peuvent plus se contenter d’exporter des matières premières non transformées, qu’elles soient issues de l’agriculture ou qu’il s’agisse de minerais particulièrement demandés (bauxite, coltan, cobalt, lithium, uranium, fer, or, etc.), notamment ceux utilisés pour la production de nos sacro-saints téléphones portables ou pour celle des batteries indispensables à notre mode de vie moderne.

Exigences iniques

Empêcher le Sénégal ou la Mauritanie, le Mozambique ou la Tanzanie, qui ont tous découvert récemment d’importants gisements de gaz et qui peuvent donc métamorphoser les économies locales, voire régionales, en obtenant de l’énergie à un coût raisonnable pour s’industrialiser et, partant, améliorer considérablement la vie de leurs concitoyens, serait inique.

C’est leur droit le plus absolu et ils en ont grand besoin. En revanche, aider à une transition énergétique raisonnée, inciter à se tourner vers le soleil ou le vent, l’hydroélectricité et l’hydrogène vert, que des pays comme l’Afrique du Sud, l’Algérie, le Maroc ou la Namibie pourraient produire facilement, serait évidemment plus productif. D’autant que, comme pour tant d’autres domaines où le continent était en retard (télécoms, banques et assurances, etc.), sauter des étapes est évidemment plus simple. Ne disposant que d’un nombre limité de centrales à énergie fossile, l’Afrique n’a guère besoin de réinventer la roue : il lui suffit d’aller directement à l’essentiel, sans rien avoir à démanteler ou à compenser.

Le poumon de la planète

Enfin, il est une évidence que les Occidentaux et les Chinois comme tous les défenseurs de la planète doivent intégrer : le continent abrite d’immenses gisements d’énergie propre, mais aussi l’une des plus grandes « lessiveuse » à carbone de la planète avec le bassin du Congo, dont les tourbières constituent de gigantesques réserves. Il est donc impératif de le préserver.À LIREBassin du Congo : Denis Sassou Nguesso, Ali Bongo Ondimba et Félix Tshisekedi peuvent-ils sauver le dernier poumon du monde ?

Le monde doit à l’Afrique, pour de multiples raisons et dans l’intérêt général, de cesser de la considérer comme un continent à risque et de vouloir empêcher son développement, pourtant indispensable. Elle est, bien au contraire, une terre riche en opportunités et en solutions, et sans doute la clé qui nous évitera à tous la catastrophe climatique que l’on nous prédit.

By Habari

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