Le Nord-Kivu, victime des rivalités entre l’Ouganda et le Rwanda
Les avancées actuelles du M23, suscitant la déception de Kinshasa et le déchaînement
de l’opinion congolaise, risquent d’accentuer encore le dangereux isolement du Rwanda, sinon provoquer une « 3e guerre africaine »
en territoire congolais. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 2/11/2022 à 00:00 Temps de lecture: 4 min
Trois mois après la chute de Bunagana, un important poste situé sur la frontière entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda, les rebelles du Mouvement du 23mars (M23) se sont emparés de deux villes stratégiques, Kiwanja centre et Rutshuru, sur la route menant à Goma, dont la population est partagée entre la peur et la colère. Peur de voir à nouveau affluer des réfugiés (180.000 déplacés ont déjà été recensés par les Nations unies et 1.500 personnes viennent d’arriver de Rutshuru). Colère, aussi, dirigée vers plusieurs cibles : l’armée congolaise, chargée de mettre en application l’état de siège et d’enrayer la progression des rebelles, mais paralysée par le manque de moyens (les soldats manquent même de nourriture) et par la méfiance à l’égard des chefs. La loyauté de ces derniers n’est pas assurée, nombre d’entre eux étant issus des « mixages » opérés après les précédentes rébellions, pas plus que leur intégrité. Si les habitants de Goma critiquent l’incurie de Kinshasa, leur colère vise surtout le Rwanda, accusé de soutenir les rebelles et plusieurs milliers de manifestants massés sur la « grande barrière », qui marque la frontière entre les deux pays, ont dû être dispersés.
Cette colère est partagée par Kinshasa, qui a notifié son expulsion à Vincent Karega, l’ambassadeur du Rwanda à Kigali et à Brazzaville. Pour le ministre des Affaires étrangères congolais Christophe Lutundula, « les autorités rwandaises nous ont démontré que nous n’avions pas de raisons de leur faire confiance ». L’amertume du pouvoir congolais est d’autant plus vive que, dès son arrivée au pouvoir, le président Tshisekedi avait multiplié les gestes de bonne volonté. En outre, Kigali avait obtenu de nombreux avantages commerciaux.
Rivalités commerciales et contrôle des voies de communication
Le problème, c’est que le chef de l’Etat congolais avait accordé, à l’Ouganda aussi, de substantielles facilités commerciales et militaires ! Les chercheurs de l’Africa Center for Strategic Studies rappellent que Kinshasa avait permis à l’armée ougandaise de se déployer au Nord-Kivu et dans l’Ituri afin de participer aux opérations contre les rebelles ADF Nalu, des musulmans opposés depuis vingt ans au président Museveni, mais attaquant et décapitant surtout des civils congolais. En outre, les Ougandais, rivaux commerciaux de leurs voisins rwandais, avaient été autorisés à construire une route reliant Kasindi (sur la frontière) à Beni et Butembo et représentant surtout une « voie royale » pour les exportations du coltan et de l’or du Kivu en direction de l’Ouganda, où s’est également construite une raffinerie d’or présentée comme la plus grande d’Afrique, rivale directe de l’usine rwandaise et appartenant à la famille Goetz, originaire d’Anvers.
D’après les observateurs, les rivalités commerciales entre Kigali et Kampala et le désir de contrôler les voies de communication seraient l’une des causes de la « résurrection » du M23. Voici dix ans en effet, le M23, un mouvement dans lequel se retrouvent des Tutsis congolais mais aussi des combattants rwandais et ougandais, avait été mis en échec par l’armée congolaise, la Monusco et une force d’intervention africaine (Malawi, Tanzanie, Afrique du Sud). Son chef, Bosco Ntaganda, surnommé « Terminator » fut alors transféré à La Haye où il devait confirmer ses origines rwandaises. Transférés dans des camps de réfugiés en Ouganda, les combattants du M23 avaient espéré bénéficier, comme tant d’autres rebelles avant eux, de l’amnistie et d’offres de réintégration au sein de l’armée congolaise, y compris au rang des officiers supérieurs, et, selon certaines sources, le président Tshisekedi aurait pris des engagements en ce sens, ce que Joseph Kabila avait toujours refusé.
Le déploiement de forces ougandaises au Nord-Kivu, l’arrivée d’autres forces régionales (Sud-Soudan, Kenya, Burundi) dans le cadre de la Communauté est- africaine, le Rwanda ayant été écarté de cet effort commun (dont les contours autant que le financement demeurent flous), auraient été perçus par Kigali comme des « actes inamicaux », justifiant un soutien militaire aux « rebelles ». De leur côté, les Etats-Unis ont fermement condamné la reprise des combats par le M23, les appelant à rejoindre le dialogue intercongolais prévoyant désarmement, démobilisation et réinsertion communautaire. Ils ont demandé à tous les pays de la région de stopper le soutien au M23 et autres groupes non étatiques et, enfin, exprimé leur préoccupation face aux discours de haine et attaques contre les Casques bleus. En attendant, les avancées actuelles du M23 risquent d’accentuer encore le « splendide » mais dangereux isolement du Rwanda sinon provoquer une « 3e guerre africaine » en RDC.