Dans l’est de la RDC, le déploiement très calculé des soldats kényans

Quelque 900 militaires venus du Kenya doivent atterrir sur le sol congolais au cours des prochaines semaines, sur fond de rapprochement économique entre les deux pays.

Par Noé Hochet-Bodin(Nairobi, correspondance) et Coralie Pierret(Bukavu, correspondance) Publié hier à 19h00

Temps de Lecture 4 min.

Le soldat est posté devant l’entrée de l’aéroport international de Goma, l’une des principales villes de l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Une écharpe remontée jusqu’aux yeux et l’arme en bandoulière, il supervise la fouille des véhicules. « Avancez, avancez », lance-t-il aux passagers en swahili, la langue parlée dans plusieurs pays de la région. Sur son épaule gauche est brodé le drapeau du Kenya.

Ce militaire fait partie de la force est-africaine, dont la création a été actée en juin par les sept chefs d’Etat de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), lors d’un sommet à Nairobi, pour stabiliser l’est de la RDC, en proie à la violence depuis une trentaine d’années. Les Kényans sont parmi les premiers éléments déployés, après les Burundais qui interviennent dans le Sud-Kivu depuis août.

Au total, 903 membres des Kenyan Defence Forces (KDF) devraient atterrir dans les prochaines semaines au Nord-Kivu, province congolaise secouée depuis près d’un an par la résurgence du Mouvement du 23 mars (M23). La rébellion à dominante Tutsi, formée sur les cendres d’une ancienne mutinerie, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP), avait pourtant été vaincue en 2013.

Le déploiement kényan coïncide avec un regain de tension. Depuis samedi 12 novembre, les insurgés et l’armée congolaise s’affrontent pour le contrôle de Kibumba, l’un des derniers verrous sécuritaires avant Goma. Le M23 n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres de la capitale provinciale, dont elle menace de s’emparer à nouveau, comme en 2012 lors de la précédente insurrection. Depuis fin octobre, le groupe armé a déjà pris le contrôle d’une partie du Nord-Kivu, dont Rutshuru et Kiwanja, deux cités commerçantes et agricoles par lesquelles transitent les marchandises qui approvisionnent plusieurs villes congolaises de la zone.

Préparer les pourparlers de paix

Pour l’heure, près de 200 Kényans sont cantonnés dans le quartier général de Himbi à environ 8 kilomètres du centre-ville de Goma. « Ce sont les précurseurs avant l’arrivée du reste des troupes », précise un officier de l’armée kényane. Les derniers arrivés ont débarqué mardi 15 novembre, peu après la visite surprise d’Uhuru Kenyatta à Goma. L’ancien président kényan, nommé facilitateur de l’EAC, avait rencontré le président congolais Félix Tshisekedi à Kinshasa le week-end précédent, afin de préparer les pourparlers de paix censés se tenir à Nairobi le 23 novembre.

Depuis la fin de son mandat présidentiel, en août, Uhuru Kenyatta s’active en coulisse pour trouver une issue diplomatique à cette crise devenue régionale : intégré à l’EAC en mars, la RDC accuse en effet un autre pays membre de l’organisation, le Rwanda, de soutenir activement le M23, tandis que Kigali dément toute implication dans le conflit. « La force régionale a une mission offensive avec comme priorité l’agression rwandaise avec le M23 », insiste le général Jérôme Chiko Tshitambwe, sous-chef d’état-major général congolais en charge des opérations. Lire aussi : Dans l’est de la RDC, l’avancée des rebelles du M23 provoque la panique

Mais les Kényans monteront-ils au front aux côtés des Forces armées de la RDC (FARDC) contre les rebelles ? « La priorité, c’est d’abord le processus politique et le désarmement. Si cela échoue ou si les groupes ne veulent pas désarmer, alors nous les poursuivrons », précise le général kényan Jeff Nyagah, commandant des troupes est-africaines.

« Un affrontement entre le M23 et l’armée kényane pourrait sérieusement endommager les relations diplomatiques entre Kigali et Nairobi. C’est probablement l’une des raisons pour laquelle les Kényans ne s’engageront pas contre le M23 », prédit Richard Moncrieff, chercheur à l’International Crisis Group.

« Le Kenya se place en grand frère sauveur »

Pendant ce temps-là, à Nairobi, le coût de l’opération fait grincer des dents : 35,3 millions d’euros sont alloués pour les six premiers mois – et 57,2 millions d’euros pour un an – alors même que le Kenya est sous perfusion du Fonds monétaire international (FMI). « Le pays est confronté à une sécheresse prolongée ainsi qu’à l’insécurité, pointe le député d’opposition Jared Okelo. Cet argent aurait pu être mieux dépensé. »

« Au vu des investissements stratégiques kényans en RDC, les bénéfices à long terme dépassent très largement le coût des opérations [militaires] », rétorque un autre parlementaire de l’opposition, Nelson Koech, qui préside la commission de la défense nationale. « Avec l’envoi des troupes, le Kenya se place en grand frère sauveur parce qu’il veut jouer un rôle dans la région et défendre ses intérêts économiques », complète un analyste qui souhaite rester anonyme. Lire aussi : Dans l’est de la RDC, face aux rebelles du M23, Goma retient son souffle

En effet, la locomotive économique de l’Afrique de l’Est s’est récemment lancée dans une offensive de charme sur les terres congolaises, supervisée par Uhuru Kenyatta en personne. Lors de son dernier mandat à la tête du Kenya (2017-2022), différents pions ont été avancés : ouverture de deux consulats à Goma et Lubumbashi, création d’une liaison aérienne quotidienne reliant Nairobi à Goma et signature d’un accord sur le fret maritime repositionnant le port de Mombasa, sur la côte kényane, comme principale porte d’entrée des échanges avec la RDC.

Bien que médiateur du conflit pour le compte de l’EAC, l’ancien président kényan jouit d’une grande proximité avec Kinshasa. « Félix Tshisekedi le considère comme une sorte de parrain », confie un diplomate congolais, se référant au soutien décisif que lui a apporté Uhuru Kenyatta lors de l’élection congolaise de 2018 qui a marqué la fin de la présidence de Joseph Kabila.

Une zone qui regorge de terres rares

Son rôle dans la transition politique a ouvert au Kenya de nouvelles perspectives économiques en RDC. En tout, vingt-deux nouvelles entreprises kényanes se sont établies en RDC depuis 2021. Dans cette poussée, les banques kényanes sont aux avant-postes. Dès 2015, Equity Group, le premier établissement financier d’Afrique de l’Est, a racheté ProCrédit Bank, puis la Banque commerciale du Congo (BCDC) en 2020, devenant ainsi le plus grand réseau de services financiers existant en RDC. Quant à la Kenya Commercial Bank (KCB), possession de l’Etat kényan, elle a acquis, en août 2022, 85 % des actions de la Trust Merchant Bank (TMB), bien connue du secteur minier dans la province congolaise du Katanga.

Dans une zone qui regorge de terres rares, l’intervention militaire des KDF précède-t-elle une entrée du Kenya sur le marché des minerais ? « Les ressources minérales de la RDC ont toujours conditionné les relations et les interventions militaires des Etats voisins », assure Claude Kabemba, directeur de l’institut Southern Africa Resource Watch. Lire aussi : Est de la RDC : nouveaux pourparlers de paix à partir du 21 novembre à Nairobi, combats au nord de Goma

« La guerre actuelle est économique et l’instabilité profite aux rebelles. Nous voulons faire du commerce, mais pour cela nous devons apporter la paix et la sécurité, rassure un diplomate kényan. La RDC un large marché et le Kenya en a besoin pour vendre ses marchandises. Mais pour cela, il faut d’abord instaurer un climat favorable. »

Depuis 1996 en effet, les guerres successives dans l’est de la RDC se sont systématiquement accompagnées d’un pillage des ressources minières par la centaine de groupes armés congolais ou étrangers. « Le Kenya fera-t-il exception ? », s’interroge Claude Kabemba.

Noé Hochet-Bodin(Nairobi, correspondance) et Coralie Pierret(Bukavu,

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By Habari

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