RD Congo: la domination des colons belges mérite réparation

Deux années de travail, 400 témoins auditionnés… Les experts mandatés par la commission « colonisation » soulignent la violence de la colonisation. D’ici la fin de l’année, les parlementaires définiront la réparation à apporter aux peuples colonisés. Article réservé aux abonnés

Parmi les exactions des Belges au Congo, la responsabilité morale de plusieurs ministres du gouvernement belge dans le meurtre en 1961 Patrice Emery Lumumba.
Parmi les exactions des Belges au Congo, la responsabilité morale de plusieurs ministres du gouvernement belge dans le meurtre en 1961 Patrice Emery Lumumba. – Belga.
Colette Braeckman

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 22/11/2022 à 18:21 Temps de lecture: 4 min

Apartir de la faille, ce qu’il s’agît de transmettre, ce ne sont pas des blessures, mais des leçons… » Alors qu’une année était initialement prévue, les experts sollicités par la commission parlementaire sur la colonisation ont finalement mis deux ans pour produire leur rapport. Désormais, la fin de l’exercice est en vue : un premier débat aura lieu au Parlement lundi prochain et d’ici la fin de l’année un document final devra être adopté.

Auditionnant plus de 400 témoins, se rendant au Congo, au Rwanda et au Burundi, les experts, historiens, sociologues, activistes et autres spécialistes ont produit un document de 112 pages d’une grande densité. A la fois accablant, éclairant, sans doute controversé, ce texte marquera une avancée dans la recherche de la vérité sur le passé colonial. Les auteurs du rapport espèrent aussi que ce document soit le point de départ d’une meilleure relation avec les anciennes colonies de la Belgique et, plus largement, qu’il contribue à la lutte contre le racisme et les discriminations.

Violence et sentiment de supériorité

Au cours des auditions, les experts ont écarté plusieurs pièges, comme celui de l’approche comptable : « qu’avons-nous pris, qu’avons-nous apporté ? » Pour eux, deux évidences s’imposent, qu’il s’agisse du Congo « œuvre » de Léopold II ou du Rwanda et du Burundi, territoires colonisés par l’Allemagne et placés sous la tutelle de la Belgique après la première guerre mondiale : l’entreprise fut violente, marquée par des guerres de conquête, des contraintes portant sur le travail, l’habitat, la mobilité et elle fut sous tendue par un incontestable sentiment de supériorité raciale. C’est parce qu’ils s’estimaient supérieurs, par leur culture, leur religion, leurs savoirs que les Européens – dont les Belges –, s’arrogèrent le droit d’occuper des territoires sur le continent africain et d’y imposer de nombreuses contraintes aux populations qu’ils avaient soumises par la force. Les acteurs de cette sujétion ont été nombreux : il y eut les armées, les administrateurs, les simples colons. Mais aussi les ordres religieux qui légitimèrent l’ordre dominant et, par leurs recherches, renforcèrent quelquefois des stéréotypes ethniques. Ils confirmèrent, parmi leurs ouailles, des préjugés qui allaient mener, bien plus tard à des guerres ethniques, des massacres, et même un génocide.

Sous tous ces aspects, les chercheurs ont analysé la posture de « supériorité morale » adoptée par le colonisateur, qui atténuait la gravité des exactions commises ou la passait sous silence. Cette « posture » de supériorité et de domination les conduisit à réprimer des personnalités prophétiques, comme Simon Kimbangu, cependant adepte de la non-violence, à éliminer physiquement des leaders politiques telles que Patrice Lumumba ou, au Burundi, le prince Louis Rwagasore, sans parler de tous leurs prédécesseurs qui tentèrent de résister à la domination.

 À lire aussi Passé colonial belge: chauds débats en vue au Parlement

Les experts ont également tenté de déterminer les bénéfices que la métropole retira de l’entreprise coloniale, rappelant cependant qu’avant même l’entreprise de Léopold II, la Belgique de l’époque représentait déjà une puissance économique. Ils relèvent cependant que le transport maritime, l’importation de matières premières (caoutchouc, ivoire, puis cuivre et autres minerais) contribua fortement au développement du port d’Anvers et de son hinterland.

Le sujet délicat des réparations

L’évaluation, quasi impossible, du rapport « coût bénéfice » mène directement à la question qui a déjà fâché et qui suscitera d’autres débats d’ici la clôture de l’exercice : « comment réparer les trous causés par la déchirure coloniale » se demandent les experts dans un style imagé, en reconnaissant que le sujet est « toxique ».

 À lire aussi David Van Reybrouck: «Les Hollandais ont été meilleurs en colonisation, et les Belges en décolonisation»

Certaines réparations sont déjà évidentes (et peu coûteuses) comme permettre aux métis d’accéder aux archives permettant de retracer leurs ascendances familiales en Belgique ou tenir compte du fait colonial dans l’espace public. D’autres processus de réparation seront impossibles à quantifier, même si des actes symboliques ont déjà été posés, comme les « regrets » présentés à Kinshasa par le Roi Philippe ou le rapatriement des « restes » de Patrice Lumumba. Mais ce travail-là lui-même n’est pas terminé : Rwandais et Burundais rappellent que le corps de certains de leurs souverains n’a toujours pas été retrouvé et qu’ils ignorent toujours les causes exactes de leur décès…

 À lire aussi Comment la dent de Patrice Lumumba, sauvée de la destruction, se transforma en relique

D’ici fin décembre, sur base du rapport exhaustif des experts, le débat se transportera sur le plan politique : il sera sans doute question de coopération, de bourses d’études, de restitution d’œuvres d’art. L’urgence climatique actuelle amènera peut-être d’autres griefs, d’autres questions : la colonisation et ses méthodes culturales (les monocultures de produits d’exportation, le défrichage de la forêt tropicale…) n’aurait-elle pas aussi contribué, sur le long terme, aux déséquilibres du climat ?

Print Friendly, PDF & Email

By Habari

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *