POLITIQUE
Est de la RDC : le Kenya et le spectre de l’enlisement
Un premier contingent a été déployé dans l’est de la RDC dans le cadre de la force régionale de l’EAC. Sa mission : « imposer la paix » face au M23. Une véritable gageure dans une zone où tant de pays ont des intérêts particuliers
7 décembre 2022 à 15:17
Par Jeff Otieno – pour The Africa Report
Mis à jour le 7 décembre 2022 à 15:17

C’était le 2 novembre. Alors que les troupes kenyanes sont sur le départ et s’apprêtent à rejoindre l’est de la RDC, William Ruto leur demande de s’arrêter un instant pour prier. « Père céleste, devant toi se trouvent des hommes et des femmes des Forces de défense du Kenya [KDF] qui sont en mission pour protéger l’humanité en RDC, commence-t-il. Nous prions pour que vous leur donniez le savoir-faire et les protégiez dans cette mission délicate… Au nom de Jésus ! » Plus tard, justifiant cette sortie impromptue, il expliquera qu’il lui semblait important de « placer nos soldats dans les mains de Dieu ».
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Celles-ci ont été déployées dans le cadre de la force régionale de la Communauté des États d’Afrique de l’Est (EAC), chargée de ramener la paix dans la partie orientale de la RDC, où la rébellion du M23, en sommeil pendant plusieurs années, est repassée à l’offensive ces derniers mois. Elles devraient être rejointes par leurs homologues d’Ouganda, du Burundi et du Soudan du Sud dans la mission d’imposition de la paix – le Rwanda, accusé de soutenir les rebelles, étant tenu à l’écart.
« Un arbitre neutre »
Il s’agira de la deuxième participation du Kenya à une opération de ce type au cours des dernières années. Il a déjà envoyé des centaines de soldats en Somalie en 2011 pour lutter contre les islamistes shebab. Répondant à l’inquiétude de ses concitoyens, le ministre de la Défense, Adan Duale, a insisté sur le fait que la mission se faisait dans l’intérêt du pays, mais pas uniquement. « Nous investissons dans la paix dans la région, nous avons énormément à y gagner. Le Kenya est considéré comme un arbitre neutre dans cette affaire, car nous sommes la seule nation [au sein de l’EAC] qui ne partage pas de frontière avec la RDC. »À LIREEst de la RDC : Félix Tshisekedi peut-il vraiment compter sur la force régionale conjointe ?
Depuis que la RDC a officiellement rejoint l’EAC en mars dernier, les entreprises kényanes s’y sont précipitées à la recherche d’opportunités commerciales. Vingt-six d’entre elles y ont déjà investi à hauteur de 1,6 milliard de dollars. Présente depuis 2015, Equity Bank avait été la précurseure ; depuis, elle a acquis la Banque commerciale du Congo et ProCredit pour créer sa filiale Equity BCDC. En août dernier, c’est la Kenya Commercial Bank (KCB) qui a annoncé qu’elle avait pris une participation majoritaire dans Trust Merchant Bank (TMB), afin de renforcer sa présence en RDC. D’autres sociétés s’y sont également fait une place, à l’instar de Rentco Africa Ltd, Optiven Group, Greenlight Planet Limited, Jumbo Foam Limited, BIDCO, Geomaps ou Nyanja Associates.
Six mois ou plus ?
Mais en dépit des intérêts commerciaux, certains doutent de l’opportunité de s’investir militairement au Congo. C’est le cas de Moses Karimi, député d’Imenti Central. Il s’inquiète tout particulièrement de la durée de la mission des troupes kényanes. Devant la commission parlementaire de la Défense et des Relations étrangères, Adan Duale a déclaré aux législateurs que le déploiement initial serait de six mois « en fonction de la durée de l’engagement ». Des indications trop vagues, selon Moses Karimi. « Ce délai de six mois n’est qu’un doux discours, dit-il. Nous sommes allés en Somalie en pensant que nous allions juste “marcher là-bas” et revenir. Mais onze ans plus tard, nous y sommes toujours. Et nous resterons encore plus longtemps en RDC. »À LIRERDC-Rwanda : entre Tshisekedi et Kagame, l’escalade verbale se poursuit
Caleb Hamisi, élu de Saboti, redoute pour sa part que le Kenya soit aspiré dans des guerres par procuration impliquant divers États ayant des intérêts particuliers en RDC. « Les Britanniques, les Belges, les Français et d’autres sont déjà passés par là, c’est comme si nous rejoignions le train en marche. Nous devons être très prudents », estime-t-il.
De fait, trois des États membres fondateurs de l’EAC (le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi) ont été accusés à plusieurs reprises d’alimenter le conflit dans cette région riche en minerais « pour des raisons égoïstes ».
La Cour internationale de justice (CIJ) a d’ailleurs ordonné à l’Ouganda de verser 325 millions de dollars à la RDC à titre de réparation pour l’avoir envahie à la fin des années 1990. Cette décision fait suite à un arrêt rendu il y a sept ans, qui déclarait l’Ouganda coupable de violations flagrantes des droits humains pendant la deuxième guerre du Congo.
Scepticisme
« Certains des pays impliqués dans cette force ont leurs propres intérêts, c’est le cas de l’Ouganda et du Rwanda, dont nous savons qu’ils ont soutenu le M23, avance Fred Bauma, militant des droits de l’homme basé à Kinshasa. Ces deux pays ne peuvent pas venir et prétendre se battre contre le groupe rebelle. » Un scepticisme que partage, depuis Kampala, Kizza Besigye, leader de l’opposition ougandaise.
« Actuellement, notre principal produit d’exportation, c’est l’or. L’année dernière, l’Ouganda en a exporté pour environ 2 milliards de dollars, alors que les recettes du café avoisinaient les 600 millions de dollars. Mais on ne nous a pas encore dit où se trouvent ces mines d’or en Ouganda », a récemment relevé Kizza Besigye dans une interview à NTV Kenya.À LIRERDC : face au M23, Félix Tshisekedi « chef de guerre » malgré lui
À Nairobi, on s’inquiète aussi du coût élevé de ce déploiement, à un moment où le pays est en plein marasme économique. Selon Francis Ogolla, chef adjoint des Forces de défense kényanes, la mission coûtera aux contribuables 7,2 milliards de shillings kényans (58,7 millions de dollars) si les troupes restent en RDC pendant un an. « Nous y allons pour six mois mais, si le pire scénario se produit, à savoir que nous y restons un an, cela nous coûtera 7,2 milliards de shillings. Si nous restons au-delà, en fonction de la nature de l’opération, cela nous coûtera entre 5,5 milliards et 6 milliards par année supplémentaire », a-t-il précisé devant les députés. « Nous utilisons de l’argent pour financer une mission alors que nous ne sommes même pas sûrs de pouvoir gagner cette guerre qui existait avant notre naissance », rétorque le député Moses Karimi.
Le ministre de la Défense, Adan Duale, a déjà laissé entendre que la mission en RDC serait forcément plus compliquée que celle en Somalie, mais il s’est aussi dit convaincu que les soldats kényans étaient prêts. « La situation en RDC est plus complexe qu’en Somalie, où les shebab sont la cible. En RDC, il y a plus de 150 milices », prévient-il.
Le Kenya risque-t-il d’être aspiré dans une guerre sans fin ? C’est en tout cas la crainte de l’analyste politique John Charo, qui redoute un enlisement et un conflit coûteux sur le long terme. « Outre le coût économique élevé et la perte de soldats sur le champ de bataille, nous pourrions finir par nous créer de nouveaux ennemis étant donné les intérêts particuliers dans [l’]est de la RDC », ajoute-t-il.