Dossier Duferco: Kubla et consorts s’expliquent dès ce mercredi
L’ex-ministre MR de l’Economie et une dizaine de coprévenus comparaîtront dès ce mercredi devant le tribunal correctionnel de Bruxelles pour des faits de corruption de fonctionnaire étranger, faux, usage de faux et blanchiment en lien avec la République démocratique du Congo.

Par Laurence WautersPublié le 13/12/2022 à 19:18 Temps de lecture: 3 min
Serge Kubla, 74 ans, l’ex-bourgmestre MR de Waterloo, sera bien présent ce mercredi devant la 59e chambre du tribunal correctionnel de Bruxelles, confirme Me Denis Bosquet, son avocat. Il a admis avoir remis à Adolphe Muzito, ancien inspecteur des finances en République démocratique du Congo qui y est devenu ministre du Budget en 2007 puis Premier Ministre dès l’année suivante, jusqu’en 2012, une enveloppe de 20.000 euros, et ce, par l’intermédiaire de l’épouse de ce dernier, de passage à Bruxelles, à l’hôtel Président.
Selon le ministère public, cette remise, en 2009, n’était qu’une première « petite » avance sur un montant bien plus conséquent, d’un demi-million d’euros, en vue de l’obtention, par l’entreprise italo-suisse Duferco, des autorisations nécessaires pour une exploitation minière très rentable à Maluku.
L’ex-ministre belge a affirmé qu’il pensait là s’acquitter d’une facture en tant qu’intermédiaire commercial et qu’il ignorait qu’il puisse s’agir de corruption. Il avait ouvert un compte à la banque Pictet, en Suisse, où Duferco aurait versé des centaines de milliers d’euros pour rémunérer ses prestations de « consultance », facturées sous les intitulés « prospection commerciale et industrielle de pays d’Afrique » et « établissement d’une société au Congo ». L’ancien mandataire MR les percevait depuis la filiale luxembourgeoise de la banque, par l’intermédiaire de montages financiers que le juge d’instruction Michel Claise a mis au jour.
Gozzi avait embauché Kubla comme lobbyiste
Antonio Gozzi et Serge Kubla s’étaient rencontrés quand le premier était à la tête de Duferco, en repreneur inespéré des Forges de Clabecq, et le second, ministre de l’Economie. Ils étaient restés en relation, et Gozzi avait embauché Kubla comme lobbyiste quand celui-ci avait cédé son portefeuille à l’Economie.
Le groupe Duferco figure parmi les prévenus, tout comme son ancien comptable, Stephan De Witte, qui est porté disparu au Congo depuis la mi-2014 – une affaire qui reste, depuis toutes ces années, un grand mystère. C’est cette disparition qui avait entraîné, en novembre 2014, l’ouverture d’une enquête portant également sur une tentative de mettre la main sur les très rentables jeux de hasard congolais. Serge Kubla avait effectué un court séjour en détention préventive, en avril 2015, tout comme deux anciens responsables de l’entreprise italo-suisse, Antonio Gozzi et Massimo Croci, suspectés d’être les donneurs d’ordre.
Les prévenus seront interrogés par la présidente Anne Carlier ce mercredi matin et, éventuellement, jeudi, s’ils n’ont pas tous eu le temps de s’expliquer. Des audiences ont également été fixées les 21, 22 et 23 décembre prochains pour l’examen des 140 cartons qui composent le volumineux dossier répressif.
Serge Kubla: «Le fait d’être un ancien ministre m’a ouvert beaucoup de portes»
Questionné ce mercredi au tribunal correctionnel de Bruxelles sur ses activités de lobbyiste, l’ancien ministre régional de l’Economie a encore réfuté avoir commis la moindre infraction. Même lorsqu’il a remis une enveloppe d’argent cash à l’épouse du Premier ministre congolais. Article réservé aux abonnés

Par Laurence WautersPublié le 14/12/2022 à 16:12 Temps de lecture: 4 min
Al’entame de cette audience attendue de longue date, la présidente a énuméré les différents mandats politiques qui ont été occupés par Serge Kubla, aujourd’hui âgé de 75 ans et principal prévenu de ce dossier. Dès 1977, cet ancien élu MR a siégé comme échevin à Waterloo et comme député wallon ; en 1983, il est devenu bourgmestre, poste qu’il a détenu jusqu’en 2015. Ministre wallon de l’Economie de 1999 à 2004, il a encore siégé au parlement wallon jusqu’en 2014.
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Malgré cette activité politique, dès 2009, Serge Kubla a travaillé comme lobbyiste pour la société Duferco, qui souhaitait diversifier ses activités et qu’il avait bien connue en tant que ministre de l’Economie, à l’occasion de la reprise des Forges de Clabecq. Ils ont formalisé cela dans un accord en 2013 – qu’ils ont antidaté au 1er juillet 2009, a reconnu Antonio Gozzi, président de Duferco et coprévenu.
20.000 euros cash
En 2010, Serge Kubla créait avec lui et Massimo Croci (alors « managing director » de Duferco et coprévenu lui aussi), la société de droit congolais SEB, dont l’objectif était de nouer un partenariat avec la Sonal, la société de jeu congolaise. C’est dans ce contexte, a résumé la présidente avant d’interroger les prévenus, « qu’il y aurait eu différents actes de corruption à l’égard de mandataires politiques congolais (le Premier ministre de l’époque, Adolphe Muzito, et son bras droit, NDLR) et d’administrateurs de la Sonal ». C’était, diront certains témoins évoqués dans le dossier, « une manière incontournable d’obtenir un marché au Congo » – et, ici, un marché très juteux, puisque les investissements concédés devaient être amortis en trois ans. Serge Kubla ne reconnaît aucun dessous-de-table : lui, dit-il, faisait « seulement » le lien entre les gens, il les mettait en contact. Il a bien remis une enveloppe contenant 20.000 euros à Bruxelles à l’épouse du Premier ministre congolais de l’époque, « mais c’était une avance sur facture, j’ai juste joué le facteur, elle en avait besoin pour payer son hôtel et des achats », a-t-il exposé. « Une telle somme en cash, c’est inhabituel », a commenté la présidente. « Avec les Congolais, rien n’est inhabituel », a répondu l’ancien ministre. « Mais là, on est en Europe, on paye avec des comptes, et la femme du Premier ministre a quand même les moyens de se payer des hôtels en Belgique… Vous vous êtes sérieusement dit que c’était une avance ? »
C’est finalement un certain Stephan De Witte, ancien comptable indépendant de Duferco, qui avait repris la main dans les négociations pour les jeux de hasard congolais – et malgré les montants colossaux dilapidés, malgré une licence de jeu finalement obtenue en 2012, rien n’avait abouti, engloutissant des millions d’euros du groupe sidérurgique italo-suisse. Stephan De Witte, ancien réviseur de KPMG qui était tombé amoureux d’une pseudo « princesse congolaise », est signalé disparu au Congo depuis la mi-2014. C’est sa disparition qui a mené à l’ouverture de l’enquête ayant abouti au procès qui a lieu actuellement à Bruxelles.
Comme lobbyiste, Serge Kubla facturait 60.000 euros par trimestre au groupe sidérurgique : « J’ai été pendant cinq ans au commerce extérieur, je suis allé au Congo avec 200 entrepreneurs belges, j’avais un très bon carnet d’adresses et Duferco voulait s’implanter en Afrique noire », a-t-il expliqué. Pour facturer la consultance, il avait créé, en 2009, Socagexi, une société à Malte « parce qu’il y avait un avantage fiscal indéniable », a-t-il confirmé, ajoutant que les dividendes tirés de cette société « étaient déclarés à l’Etat belge ». Pour Duferco, a-t-il détaillé, il est allé au Zimbabwe, en Guinée-Conakry, en Namibie, en Libye. En RDC, il a aussi tenté d’implanter Duferco dans la sidérurgie : « Le fait d’être un ancien ministre m’a ouvert beaucoup de portes, je suis resté par exemple pendant cinq heures avec le président de Guinée-Conakry ; au Zimbabwe, Mugabe m’a reçu personnellement… » Il a acquiescé quand la présidente a qualifié l’épisode congolais de « fiasco » : « C’est indiscutable, mais je reste convaincu que la sidérurgie congolaise qui est à l’arrêt mérite d’être reprise. » A contrario, en Libye par exemple, son intervention aurait « permis à Duferco de se repositionner. » Le procès, en l’absence des prévenus congolais, se poursuit ce jeudi.