POLITIQUE

Wagner, présidence de l’UA, M23… Dans les coulisses du sommet de Washington

Si le programme officiel du sommet États-Unis – Afrique s’est surtout résumé à une série de tables rondes et de signatures d’accords, il a aussi été l’occasion d’un intense activisme diplomatique.

16 décembre 2022 à 12:47

Par Romain Gras et Julian Pecquet – à Washington

Mis à jour le 16 décembre 2022 à 14:22

Réunion à la Maison blanche entre Joe Biden et certains de ses homologues africains, le 14 décembre 2022. © Adam Schultz/White House

Salle 158 B ou 159 B ? William Ruto regarde les panneaux et semble hésiter. Costume bleu marine et cravate à pois, le président kényan, grand sourire aux lèvres, s’avance d’un pas décidé dans les couloirs du premier étage du gigantesque Walter E. Convention Center, où se déroule le second sommet États-Unis – Afrique. Il salue d’un hochement de tête le ministre rwandais des Affaires étrangères, Vincent Biruta, qui attend lui aussi un rendez-vous, mais avec Molly Phee, secrétaire d’État adjointe aux Affaires africaines.À LIRESommet États-Unis – Afrique : Joe Biden teste sa nouvelle stratégie africaine

Il est 10h30, ce mercredi 14 décembre, et comme beaucoup d’autres William Ruto commence un marathon diplomatique. Il doit s’entretenir avec son homologue de l’Île Maurice, Prithvirajsing Roopun. Dans la petite salle adjacente, on s’active pour ranger les drapeaux des délégations déjà reparties et préparer les salles pour les nouveaux arrivants.

Duel à distance Ruto-Assoumani

Le président kényan doit ensuite échanger avec le Burundais Évariste Ndayishimiye, puis avec le Djiboutien Ismaïl Omar Guelleh, l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi et l’Ougandais Yoweri Museveni. Au programme : diplomatie régionale, ouverture économique, sécurité… William Ruto vient aussi défendre un autre dossier, quoique de manière plus informelle : celui de sa candidature pour la présidence de l’Union africaine (UA), qu’il se dispute avec le Comorien Azali Assoumani. « Le sujet sera évidemment mis sur la table au cours des bilatérales », confirme un conseiller du chef de l’État kényan avant la rencontre avec la délégation mauricienne.

Azali Assoumani a lui aussi entrepris son propre lobbying et espérait défendre sa cause auprès du président de la Commission de l’UA, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, et de Macky Sall, qui dirigeait cette année l’organisation continentale, même si l’entourage du dirigeant sénégalais n’a confirmé aucun rendez-vous sur le sujet. « C’est une opportunité que les Comores ne peuvent pas manquer, a déclaré le président Assoumani à Jeune Afrique. Nous espérons que nos frères kényans nous comprendront. Ce n’est pas souvent qu’un pays comme les Comores a une telle occasion, une telle opportunité et un tel honneur. »À LIREAfrique – États-Unis : un sommet et dix dossiers chauds

Le temps presse, car une solution doit être trouvée d’ici à février 2023, date à laquelle se tiendra le prochain sommet de l’UA. « La question avait déjà été soulevée lors du dernier Bureau des chefs d’État et le président Ruto avait indiqué qu’il était prêt à discuter de la question avec le président Azali », explique-t-on simplement dans l’entourage de Moussa Faki. Ce duel à distance pour la présidence de l’UA est l’un des nombreux dossiers faisant l’objet de tractations en coulisses à Washington.

L’offensive de Tshisekedi

Ces sujets se discutent ici, dans les petites annexes du Convention Center, loin de l’agitation du rez-de-chaussée où se situe la « Deal Room » où, toutes les heures, de nouveaux accords commerciaux sont annoncés. La participation massive des dirigeants du continent – 49 chefs de délégation dont une écrasante majorité de chefs d’État – fait de ce sommet une opportunité majeure pour avancer sur certains dossiers.

Parmi eux, la crise entre la RDC et le Rwanda au sujet de l’offensive des rebelles du M23. Tout au long du sommet, la situation sécuritaire dans l’est du Congo a fait l’objet d’un affrontement feutré entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame. Arrivé dimanche soir à Washington, le Congolais comptait sur cette visite pour engranger le soutien des États-Unis face au Rwanda. De fait, le sujet a été abordé le 13 décembre avec Antony Blinken, le chef de la diplomatie américaine, puis le 15 décembre avec la patronne de l’USAID, Samantha Powers, et le président de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain, Bob Menendez.À LIREM23 en RDC : comment le bras de fer Tshisekedi-Kagame s’exporte à Washington

Cette question a aussi fait l’objet d’une réunion spécifique le 14 décembre. Préparée par Évariste Ndayishimiye, qui préside la Communauté des États d’Afrique de l’Est, et l’Angolais João Lourenço, qui pilote le processus de Luanda, cette rencontre s’est déroulée en compagnie de Paul Kagame, de Yoweri Museveni et de la Tanzanienne Samia Suluhu. Absence de taille : celle de Félix Tshisekedi, qui ne s’est pas non plus fait représenter, mais qui s’est tout de même entretenu avec ses homologues burundais et angolais le 15 décembre, avant de quitter Washington.

Bazoum à la droite de Biden

Si cette absence a pu sembler curieuse, au regard de la gravité de la situation, l’entourage du président congolais assure qu’il ne s’agit que d’un conflit de calendrier : le président avait, au même moment, rendez-vous avec le président américain Joe Biden. Un bref entretien à deux, suivi d’une rencontre à six, en compagnie des dirigeants gabonais, libérien, nigérian, malgache et sierra-léonais. Au coeur des discussions : ces élections que chacun des présidents invités à la Maison blanche doivent organiser en 2023. Washington, qui a souhaité mettre l’accent sur les questions de bonne gouvernance, s’est voulu rassurant. Il ne s’agissait pas de « tirer la sonnette d’alarme ou de dire que nous avons des inquiétudes et des solutions », a-t-il insisté.

Cette rencontre restera l’un des rares échanges directs entre Joe Biden et ses homologues, en dehors des conférences auxquelles le président américain a pris part le 15 décembre, pour la clôture du sommet. À l’exception aussi du dîner d’État donné à la Maison blanche, au soir du 14 décembre. Félix Tshisekedi n’y a pas non plus participé, son entourage invoquant « le deuil national en RDC » à la suite des inondations meurtrières de Kinshasa. Au cours de ce dîner, lors duquel Macky Sall a délivré un court discours en sa qualité de président de l’UA, Joe Biden était assis au côté du Nigérien Mohamed Bazoum, placé à sa droite.

Les chefs d’État se sont réunis au complet une dernière fois, le 15 décembre, pour la traditionnelle « photo de famille ». Deux absences notoires : celles d’Abiy Ahmed et de Paul Kagame, représenté par son ministre des Affaires étrangères. Sollicitée, la présidence rwandaise nous a répondu que ce dernier avait quitté Washington dans la soirée du 14 décembre. Il n’a donc pas assisté au dernier jour du sommet.À LIRERwanda : Paul Rusesabagina voit sa peine de prison confirmée en appel

Outre la problématique congolaise, qui a fait l’objet de nombreuses discussions, Paul Kagame est également revenu sur la situation de Paul Rusesabagina, dont les États-Unis ont réclamé la libération à de multiples reprises. « Personne, d’où qu’il vienne, ne nous forcera à faire quoi que ce soit », a lancé le président rwandais au sujet de l’opposant condamné en appel à 25 ans de prison pour terrorisme.

Marathon diplomatique pour Blinken

Antony Blinken s’est lui aussi retrouvé en première ligne pendant ce sommet. Compte tenu des hésitations de l’administration américaine sur la tenue ou non de bilatérales entre le président américain et ses homologues, le secrétaire d’État a été largement mis à contribution et a multiplié les rencontres. Le 13 décembre il s’est notamment entretenu avec João Lourenço, avec qui il a parlé du processus de Luanda censé permettre une sortie de crise entre la RDC et le Rwanda.

Il a aussi échangé avec Félix Tshisekedi. Selon un proche collaborateur du président congolais, la rencontre a également permis de mettre sur la table la question de l’organisation des prochaines élections et l’épineux sujet du l’accord signé avec Dan Gertler, milliardaire et magnat des mines sous sanctions américaines depuis 2017. Un accord rendu public par le gouvernement congolais après des mois d’attente mais dont certaines clauses, notamment le maintien de paiement de royalties sur certains projets miniers, ont crispé Washington.À LIREExclusif – Dan Gertler : « Tous étaient effrayés par le Congo, mais pas moi »

Blinken, qui était par ailleurs l’hôte d’un dîner des ministres, le 14 décembre, a poursuivi son marathon diplomatique lors d’une bilatérale avec Abiy Ahmed, en délicatesse avec l’administration américaine depuis plusieurs mois sur fond de conflit au Tigré. Il s’est également entretenu avec les présidents du Mozambique, de l’Égypte et du Ghana, l’occasion pour Nana Akufo-Addo d’épingler publiquement et de manière inédite la présence, au Burkina Faso, des mercenaires de Wagner.

« Choix malheureux » de Wagner

Jamais abordée frontalement au cours de ce sommet dont les thématiques sont restées plutôt consensuelles, la question de l’influence russe et de la société paramilitaire Wagner est demeurée un sujet sous-jacent tout au long des discussions. « Pour les pays qui ont fait le choix malheureux de traiter avec le groupe Wagner, nous pensons que c’est une erreur et nous les invitons à réfléchir à la manière de revenir sur leur décision”, a expliqué à Jeune Afrique Ervin Massinga, l’adjoint de Molly Phee.À LIREBurkina – Mali : face à la Russie, les États-Unis en opération reconquête

L’ambassadrice américaine auprès de l’ONU, Linda Thomas-Greefield, avait elle-même fait part à Jeune Afrique des « préoccupations » de Washington concernant les rumeurs de déploiement de Wagner au Burkina Faso. Lors de sa conférence de presse de fin de sommet, Antony Blinken a reconnu que le sujet était revenu sur la table lors de plusieurs de ses entretiens avec les délégations présentes.

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