En République démocratique du Congo, «les Tutsis vivent dans la psychose d’un génocide»
(Article publié dans libération)
L’ONU et une ONG locale se sont récemment alarmées des persécutions visant la minorité tutsie, alors que Kinshasa mène une guerre totale contre le M23, mouvement rebelle identifié à cette communauté.
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par Maria Malagardis
publié aujourd’hui à 16h02
Le ciel baigne dans une grisaille tropicale à Kitshanga, petite localité plantée sur la terre noire du Masisi, à l’extrémité orientale de la République démocratique du Congo (RDC). Mais l’ambiance semble joyeuse, ce 28 novembre. D’innombrables vidéos immortalisent l’arrivée triomphale du général Janvier Karairi, qui veut faire de Kitshanga son nouveau quartier général. Dans cette région du monde déchirée par près de trente ans de violences ininterrompues, de nombreux groupes armés ont pris le contrôle de territoires qui échappent au pouvoir de Kinshasa, la capitale située à plus de 2 000 kilomètres.
A 65 ans, Karairi fait presque figure de vétéran. Depuis dix ans déjà, ce chef de guerre maï-maï, comme on appelle les groupes d’autodéfense traditionnels, est le leader incontesté de l’Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain (APCLS). A l’époque, en 2012, dans une interview accordée à des journalistes occidentaux, Karairi s’affichait d’emblée «anti-Tutsi», refusant de reconnaître la nationalité congolaise à cette minorité. Elle est pourtant depuis longtemps présente au Congo, comme dans plusieurs pays de cette région de l’Afrique des Grands Lacs.
Mais aujourd’hui comme il y a dix ans, c’est avant tout pour combattre le Mouvement du 23 mars (M23), un mouvement rebelle identifié aux Tutsis, que le général maï-maï rassemble ses troupes à Kitshanga. Créé en 2012, le M23 est régulièrement accusé d’être soutenu par les pays voisins, le Rwanda et l’Ouganda, où ses membres ont été cantonnés pendant dix ans dans des camps de réfugiés. Washington, Bruxelles, l’ONU et, ce lundi, la France, ont «condamné le soutien que le Rwanda apporte au groupe M23». «Nous demandons que les processus de Luanda et de Nairobi [de règlement du conflit, ndlr] puissent être intégralement mis en œuvre», a déclaré Anne-Claire Legendre, porte-parole du ministère français des Affaires étrangères, dans un communiqué.
Depuis son retour dans la province du Nord-Kivu, il y a un an, le groupe rebelle est qualifié de «terroriste» par Kinshasa, qui le considère comme «rwandais», et en appelle à l’élan patriotique pour le chasser du pays. Mais cette mobilisation se retourne désormais contre la communauté tutsie locale, elle aussi désignée comme «étrangère».
L’ONU s’alarme
Ce 28 novembre à Kitshanga, les images filmées montrent le cortège du général Karairi traverser en trombe un rond-point entouré de bicoques misérables. Au passage du convoi, des enfants entonnent une chanson aux accents joyeux. «Une chorale évangélique de la haine tribale», s’indignera dans un communiqué officiel Serge Muhizi Muheto, le vice-président d’une structure communautaire qui rassemble toutes les ethnies du Masisi. Il traduit les paroles chantées par les enfants : «Les Tutsis, rentrez chez vous ! Karairi vient d’arriver chez eux !» La chanson se réjouit aussi du «programme de Karairi», qui serait «de semer la terreur aux Tutsis».
Muheto a beau implorer la population de «se désolidariser» de ces propos, des commerces appartenant à des Tutsis sont saccagés à Kitshanga. Le 8 décembre, on retrouve à une dizaine de kilomètres le corps décapité d’un jeune bouvier tutsi, Jacques Manuvo, enlevé dans la ferme où il travaillait. Il n’est pas la seule victime de cette nouvelle flambée de violences. «Dès l’arrivée de Karairi, on pouvait craindre le pire», se désole Emmanuel Kamanzi, président d’une association d’éleveurs du Nord-Kivu. Depuis quelque temps, son téléphone vibre sans cesse. Inondé d’appels à l’aide, répercutant, photos à l’appui, d’innombrables exactions. Un écho mortifère qui est parvenu jusqu’à New York.
Le 30 novembre, la conseillère spéciale pour la prévention du génocide auprès de l’ONU, Alice Wairimu Nderitu, qui revient d’une visite en RDC, s’alarme officiellement, dans une longue déclaration écrite, de «la prolifération des discours de haine» en RDC. «La violence actuelle est un signal d’alarme de la fragilité de la société et la preuve de la présence prolongée des conditions qui ont permis de déboucher sur un génocide dans le passé.» Une référence claire au génocide des Tutsis au Rwanda voisin, en 1994. Dans son communiqué, la conseillère spéciale appelle «la RDC en tant qu’Etat, mais aussi toutes les parties impliquées dans ce violent conflit à travailler urgemment à trouver une solution politique» à la situation.
Mais son cri d’alarme passe relativement inaperçu. Car dès le lendemain, le M23 est accusé par les autorités de Kinshasa d’avoir perpétré un massacre dans le village de Kishishe. Le 29 novembre, des affrontements y ont opposé le M23 à une coalition de groupes armés, ralliés aux forces gouvernementales. Dans un rapport préliminaire publié le 8 décembre, des enquêteurs du Bureau des droits de l’homme de l’ONU accusent le M23 d’avoir tué à l’arme blanche ou par balles 131 victimes civiles, dont 17 femmes et 12 enfants.
Attaques récurrentes
Ce n’est pas la première fois que le mouvement rebelle est accusé d’exactions. Il s’en défend avec véhémence. «Les enquêteurs ne sont même pas allés jusqu’à Kishishe alors que nous les avons immédiatement invités à le faire. Et aucune liste des noms de victimes n’a été publiée», s’insurge ainsi Bertrand Bisimwa, le président du M23, joint par Libération. D’autres enquêteurs de l’ONU devraient se rendre sur le terrain. Mercredi 14 décembre, le président rwandais Paul Kagame a pris ses distances avec le lourd bilan humain des combats dans l’est de la RDC. «Le problème n’a pas été créé par le Rwanda, et n’est pas le problème du Rwanda. C’est le problème du Congo», a-t-il affirmé en marge du Sommet des dirigeants Etats-Unis-Afrique à Washington.