Livraison d’armes à l’Ukraine : l’Union européenne s’écharpe sur les chars

Guerre entre l’Ukraine et la Russie dossier

Depuis dimanche, le gouvernement allemand a enchaîné les propos contradictoires concernant la livraison de ses Leopard 2 sur le front ukrainien. Un imbroglio qui fragilise l’unité européenne sur la question de l’aide militaire à apporter à Kyiv.

Le chancelier allemand, Olaf Scholz, lors des célébrations du 60e anniversaire du traité de l’Elysée, à Paris, dimanche. (Benoit Tessier/AFP)

par Jean Quatremer, correspondant européen et Christophe Bourdoiseau, correspondant à Berlin

publié aujourd’hui à 20h38

Le gouvernement allemand aurait voulu faire la démonstration qu’il règne en son sein un «beau bordel», comme on le déplore avec agacement depuis un an à l’Elysée où l’on s’épuise à essayer de rétablir la ligne avec Berlin, qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Et le pire est qu’il s’est donné en spectacle lors d’un sommet franco-allemand censé célébrer la réconciliation entre les deux rives du Rhin après des mois de brouilles et d’incompréhensions.

La séquence débute lors de la conférence de presse qui a suivi les célébrations de dimanche. Olaf Scholz, le chancelier social-démocrate, en réponse à une question d’un journaliste allemand, reste évasif sur la question de la livraison de chars de combat allemands Leopard 2 à l’Ukraine, que ce soit directement par son pays ou en autorisant la réexportation des Leopard acquis par d’autres pays. Ce n’est certes pas un non définitif, mais ce n’est pas non plus un feu vert. Mais quelques heures plus tard, sa ministre des Affaires étrangères, l’écologiste Annalena Baerbock, explique sur LCI que son pays «ne s’opposerait pas» à la réexportation des Leopard «si on nous posait la question» «J’ai bien compris à quel point ces chars sont importants.» Un formidable signal donné à ses alliés. Enfin un peu de clarté ? Que nenni !

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Dès dimanche soir, c’est le rétropédalage : pas question de livrer des chars sans une «approche commune» avec les Américains, martèle le ministre de la Défense, Boris Pistorius. Mais, précise-t-il, la livraison de chars américains Abrams (ce que les Etats-Unis excluent pour des raisons logistiques) n’est pas une condition préalable à l’envoi de chars de conception allemande, contrairement aux informations de la presse locale. A Bruxelles, ce lundi matin, la même Annalena Baerbock, manifestement reprise en main par la chancellerie, confirme que Berlin ne prendra pas de décision sans ses alliés. «Il est important que nous fassions tout ce que nous pouvons pour défendre l’Ukraine en tant que communauté internationale», déclare-t-elle à la presse, en n’autorisant aucune autre question.

Puis Steffen Hebestreit, le porte-parole du chancelier, en rajoute une couche, achevant de brouiller le message : «Le gouvernement fédéral n’exclut pas que des chars Leopard soient livrés, mais il n’a pas encore décidé de le faire maintenant». Le «changement d’époque» («Zeitenwende») de la politique de défense allemande, annoncé par le chancelier trois jours après le début de la guerre en Ukraine, le 24 février, tarde manifestement à se concrétiser.

«Moment décisif»

Afin de placer l’Allemagne devant ses responsabilités, Mateusz Morawiecki, le Premier ministre polonais, a annoncé ce lundi son intention de solliciter formellement l’accord de Berlin. Mais «même si nous n’obtenons par [son] accord, nous donnerons nos chars à l’Ukraine dans le cadre d’une petite coalition, même si l’Allemagne n’en fait pas partie», a-t-il ajouté. Varsovie, qui va remplacer une partie de ses 232 Leopard 2 par des Abrams américains, veut en donner 14 dans un premier temps (soit le même nombre que les Britanniques qui vont livrer leur Challenger) et est en discussion avec une quinzaine de pays, qui possèdent une partie des 2 000 Leopard exportés.

Si un ou plusieurs Etats membres de l’Union ayant acheté des Leopard (Autriche, Pologne, Espagne, Pays-Bas, Finlande, Suède, Portugal, entre autres) décidaient de passer outre l’accord du gouvernement allemand, cela fissurerait, pour le plus grand bonheur du Kremlin, l’unité européenne qui a non seulement résisté à un an de guerre, mais s’est renforcée au fil des mois – ce qui n’était pas gagné. Une lourde responsabilité pour le SPD allemand. «L’Allemagne est en train d’échouer à un moment décisif dans une guerre historique en Europe», n’a d’ailleurs pas manqué de souligner Norbert Röttgen, porte-parole des questions de politiques extérieures du Parti chrétien-démocrate (CDU).

C’est au début de l’année que la pression sur l’Allemagne est devenue de plus en plus forte pour qu’elle sorte de sa position attentiste, et singulièrement depuis que la France a décidé de livrer à Kyiv ses vieux chars légers AMX-10RC. Il s’agit d’un saut qualitatif qu’Emmanuel Macron excluait pourtant jusque-là, fidèle à la «ligne rouge» fixée dès le début du conflit, qui «consiste à ne pas devenir cobelligérant», notamment en fournissant des chars de combat et des avions, mais seulement «des armes défensives et létales», comme il l’avait notamment déclaré en mars. C’est cette «ligne rouge» qu’il a décidé de franchir prudemment.

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Mieux, le chef de l’Etat n’a pas exclu de livrer des chars Leclerc (222 en service dans l’armée française, ce qui est peu) : «Pour ce qui est des Leclerc, j’ai demandé au ministre des Armées d’y travailler.» Mais, a-t-il précisé, il faut «que cela puisse apporter un soutien réel et efficace à nos amis ukrainiens» (vu le petit nombre d’unités qui pourrait être livré, c’est douteux), que ce ne soit pas «escalatoire vis-à-vis de la Russie» et que cela n’affaiblisse pas les «capacités propres de défense» de l’Hexagone (là aussi, c’est douteux).

Coalition allemande dysfonctionnelle

De son côté, le chancelier a justifié les hésitations allemandes par le pacifisme fortement ancré dans son pays depuis 1945 – «Pendant des décennies, nous n’avons pas livré d’armes aux régions en conflit» – tout en admettant que cette politique avait été abandonnée au fil des semaines puisque Berlin «n’a pas cessé d’élargir notre programme de livraison». De fait, si au début du conflit, l’Allemagne s’est contentée de livrer des bouteilles d’eau et des casques, ce qui paraît aujourd’hui surréaliste, Scholz a rappelé que Berlin avait, depuis, envoyé des obusiers, des lance-missiles, des blindés légers ou encore des systèmes de défense antiaérienne.

En clair, le chancelier n’exclut pas une nouvelle évolution de la doctrine allemande, à l’image de celle de la France. Il faut dire que les hésitations germaniques, mais aussi françaises, apparaissent de plus en plus lunaires alors que même le Maroc a fait don d’une partie de ses chars T-72B de conception soviétique, qui étaient en cours de modernisation en Tchéquie.

Reste que cette affaire révèle à quel point la coalition entre les socio-démocrates (SPD), les verts (Grünen) et les libéraux (FDP) est dysfonctionnelle. En matière militaire, ce sont les socio-démocrates qui sont aux prises avec un fort courant pacifiste, alors que les écologistes, les libéraux et l’opposition démocrate-chrétienne soutiennent la livraison de chars à l’Ukraine. Sur d’autres dossiers, comme la réforme du marché de l’énergie, ce sont les Verts, toujours travaillés par leur doctrine antinucléaire, qui freinent alors que sur l’économie, ce sont les libéraux qui ne veulent pas entendre parler d’un fonds souverain européen pour répondre au plan américain de subventions massives destinées à attirer les investissements dans les technologies vertes (Inflation Reduction Act, IRA).

Ces divisions expliquent largement les ratés du couple franco-allemand depuis un an, les Français s’épuisant à trouver le bon interlocuteur et n’étant jamais sûrs que l’accord trouvé sera soutenu par le chancelier. C’est pour cela que le sommet franco-allemand de dimanche, qui a célébré les soixante ans du traité de l’Elysée signé par les deux pays afin de renforcer leurs liens institutionnels, était important en soi. Il a d’ailleurs enregistré quelques progrès sur des dossiers structurants, notamment en matière d’Europe industrielle de la défense.

Coopérations industrielles à venir

Outre la percée déjà engrangée sur l’avion de combat du futur, le Scaf, Paris et Berlin ont annoncé qu’un accord était tout proche sur le char de combat du futur (MGCS) qui consacrera le leadership allemand, et que la politique d’exportation de ces futurs matériels produits en commun ne dépendrait pas d’un feu vert du Bundestag – «sauf raison d’intérêt national». Mieux, d’autres coopérations industrielles seront lancées dans les prochains mois pour tenir compte des enseignements de la guerre en Ukraine, en matière de drones notamment.

En revanche, sur les sujets économiques, l’accord est encore loin d’être parfait. Ainsi, si l’Allemagne va participer au projet franco-hispano-portugais d’hydrogénoduc H2Med et si les deux rives du Rhin s’engagent à soutenir une réforme du marché intérieur de l’énergie afin que «les prix de l’électricité reflètent mieux les coûts à court terme» (lesquels sont plus bas lorsque la part des énergies renouvelables et des autres technologies reposant sur des combustibles non fossiles est plus importante), ils ne sont pas entrés dans les détails, c’est-à-dire là où se dissimule le diable.

De même, sur la réponse à apporter à l’IRA américain, les désaccords sont visibles : pas question de lancer un «fonds souverain» européen, mais seulement de faciliter les aides d’Etat nationales et d’utiliser les fonds européens disponibles, ce qui est loin des ambitions françaises. Mais la relation franco-allemande revient de tellement loin que l’on peut difficilement faire la fine bouche.

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By Habari

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