POLITIQUE
Entre Félix Tshisekedi et l’EAC, l’épreuve de confiance
Près d’un an après son adhésion à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), la RDC reste engluée dans un conflit avec les rebelles du M23. Entre impasse diplomatique, poursuite des combats et tensions autour de la force régionale, le président congolais n’a que peu d’options.
6 février 2023 à 18:33
Par Romain Gras
Mis à jour le 6 février 2023 à 18:33

L’an I de la RDC au sein de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) n’a sans doute pas grand-chose à voir avec ce que Félix Tshisekedi avait imaginé en la rejoignant en mars 2022. Fruit de trois années de procédure et d’une stratégie diplomatique initialement tournée vers ses voisins de l’Est, cette adhésion à l’une des organisations régionales les mieux intégrées du continent semblait alors rimer, pour le RDC, avec opportunités économiques. Le passage à l’offensive du M23 et la crise qui oppose Kinshasa à Kigali auront finalement pris le pas sur tout le reste.
Sommet urgent
Le 4 février, les chefs d’État de la région s’étaient une nouvelle fois donné rendez-vous pour un sommet convoqué en urgence à Bujumbura par le président burundais Évariste Ndayishimiye, qui dirige actuellement l’EAC. L’objectif était d’évaluer la situation sécuritaire dans l’est de la RDC, où l’armée congolaise – soupçonnée de collaborer sur le terrain avec plusieurs groupes armés, dont les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) – n’a cessé de perdre du terrain face au M23, accusé d’être lui soutenu par Kigali. Ces derniers jours, les rebelles ont progressé en territoire de Masisi, se rapprochant à nouveau de Goma.À LIRERetrait du M23 et des groupes armés de RDC : l’EAC durcit le ton
Mais à Bujumbura, les trois heures de huis clos n’auront pas permis d’avancée majeure. Selon plusieurs sources présentes, les échanges ont été houleux entre Félix Tshisekedi et Paul Kagame, qui ne s’étaient plus retrouvés depuis qu’ils s’étaient vu à New York autour du président Emmanuel Macron, en septembre 2022. Quant au communiqué final, il a une nouvelle fois appelé à « un cessez-le-feu immédiat » et à un « retrait de tous les groupes armés étrangers » – sans citer lesquels – selon un calendrier qui devra être discuté par les chefs d’état-major dans une semaine.
Ces recommandations figuraient déjà dans la plupart des précédents communiqués. Seront-elles suivies d’effet cette fois ? Pour l’heure, le peu de résultats du sommet de Bujumbura semble plutôt confirmer l’impasse diplomatique dans laquelle se trouvent les différents protagonistes de cette crise du M23, tandis que la tension sur le terrain ne cesse de monter.
Depuis avril 2022, l’EAC dirige le processus de Nairobi, l’une des deux médiations censées régler le conflit qui oppose la RDC au Rwanda. Le 23 novembre dernier, à Luanda, sous l’égide du président angolais João Lourenço qui conduit la seconde médiation, une feuille de route a été adoptée. Elle prévoyait notamment le retrait du M23 des positions qu’il avait conquises depuis mars 2022.
Toujours pas de retrait
Les participants au sommet de Luanda avaient aussi brandi la menace d’une intervention de la force régionale de l’EAC dans l’hypothèse où l’accord ne serait pas respecté. Or deux mois et demi plus tard, le M23 ne s’est toujours pas retiré. Les rebelles ont certes officiellement quitté Kibumba et le camp militaire de Rumangabo mais, depuis le 26 janvier, ils ont pris le contrôle d’autres localités stratégiques, dont Kitshanga, dans le territoire de Masisi, sur la route de Goma. Le M23 assure répondre aux attaques de l’armée congolaise.À LIREDans la guerre face au M23, la RDC peut-elle espérer un tournant diplomatique ?
L’entourage de Félix Tshisekedi, qui espérait un discours plus ferme vis-à-vis du M23 à Bujumbura, ne cache pas sa frustration. « Certains veulent vider la feuille de route de Luanda de sa substance. Nous voulions que soit mentionné, dans le communiqué, la demande et le lieu de retrait du M23 », regrette un collaborateur du président congolais.
De leur côté, les équipes du président rwandais accusent la RDC d’avoir « une lecture sélective » de cette feuille de route négociée en Angola et de ne pas respecter ses propres engagements. « Le même document parle d’un arrêt des combats des FLDR, dont la RDC se fait le représentant et avec lesquels les FARDC travaillent. Il prévoit aussi de solder la question du retour des réfugiés. Mais rien de cela n’a été fait, donc la RDC se cherche des coupables », explique une source proche des autorités rwandaises, qui protestent depuis plusieurs mois contre la propagation d’un discours de haine.
Signe du malaise qui règne côté congolais, le ministre des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, a publié le 5 février son propre communiqué pour résumer la position de Kinshasa sur le sommet de Bujumbura. Le diplomate congolais y rappelle notamment que « le mandat de la force régionale est, sans équivoque, offensif »
Frustration
Cette précision ne doit rien au hasard. À Kinshasa, la force régionale est la cible de critiques : s’adressant à son commandant, le général Jeff Nyagah, dans une courte séquence filmée en marge du sommet de Bujumbura et depuis devenue virale, Félix Tshisekedi l’a exhorté « à ne pas aider le M23 ».
Sur le terrain, c’est en effet Jeff Nyagah qui, avec le mécanisme de vérification de la Conférence internationale de la région des Grands Lacs (CIRGL) et avec le mécanisme ad hoc du processus de Luanda, a pris la main sur les discussions avec les rebelles en amont de leur retrait annoncé de Kibumba et de Rumangabo.
Ce processus a provoqué des crispations en RDC. Dans l’entourage de Félix Tshisekedi d’abord, où l’on espérait que la force régionale exercerait un mandat plus offensif et où certains continuent de plaider pour une offensive d’envergure, malgré les difficultés de l’armée congolaise sur le terrain. Au sein de l’état-major des FARDC ensuite, tenu globalement à l’écart de ces discussions. Le porte-parole de l’armée, Sylvain Ekenge, a ainsi été prompt à dénoncer le « leurre » que constitue, selon lui, le retrait annoncé des rebelles.À LIREEn RDC, dans les coulisses des négociations sur le retrait du M23
L’expulsion, fin janvier, des trois officiers rwandais déployés au sein de quartier général de la force régionale est venue confirmer la tension qui s’est installée entre le commandement de la force régionale et ses partenaires congolais. Cet épisode est symptomatique des divergences qui existent depuis le lancement de ce projet de force régionale.
Depuis l’annonce du déploiement de la force en juin 2022, Kinshasa a maintes fois assuré que cette force avait pour mission d’aller combattre le M23, quand le général Jeff Nyagah a clairement donné la priorité au processus politique et au dialogue lors de sa première prise de parole, en novembre 2022. Dans une interview à Jeune Afrique, en décembre dernier, Évariste Ndayishimiye avait lui aussi laisser entendre que cette force n’irait pas à l’affrontement.
Par ailleurs, cette armée régionale reste confrontée à ses propres limites : elle cherche toujours des financements suffisants pour gérer ses contingents mais peine à trouver des bailleurs, jusque-là réticents notamment en raison du caractère incertain de ses missions. Elle se retrouve aussi sous pression de l’opinion congolaise. Le 18 janvier, une manifestation contre sa présence s’est tenue à Goma, une première depuis l’arrivée des troupes kényanes. Des rassemblements similaires ont été organisés le 6 février.
Tensions avec Kigali et Kampala
Dès lors, la marge de manœuvre de Félix Tshisekedi semble réduite. D’autant que les relations entre Kinshasa et Kampala, se sont elles aussi teintées de méfiance depuis le rapprochement de Yoweri Museveni avec Paul Kagame et la chute, en juin 2022, de Bunagana.À LIRERDC : ce que dit le rapport de l’ONU qui accuse le Rwanda de soutenir le M23
L’entourage de Félix Tshisekedi demeure toutefois conscient qu’il serait périlleux d’ouvrir un second front diplomatique dans la sous-région. Surtout que Kampala a engagé son armée dans une opération conjointe avec les FARDC contre les Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé islamiste d’origine ougandaise. À Bujumbura, la RDC a d’ailleurs été appelée à faciliter l’arrivée du contingent ougandais censé intégrer la force régionale.
Et le Kenya ? Les relations avec le président William Ruto sont moins distantes qu’aux tous premiers mois du mandat de ce dernier, mais Félix Tshisekedi est moins proche de lui qu’il ne l’était de son prédécesseur, Uhuru Kenyatta. Quant à Évariste Ndayishimiye, il a profité du sommet de Bujumbura pour officialiser son rabibochage avec le Rwanda. Le Burundais cherche surtout à se positionner en médiateur dans la région après l’isolement diplomatique qui a caractérisé la fin de l’ère Nkurunziza.
Serait-ce pour exprimer une certaine frustration que Félix Tshisekedi a, face au corps diplomatique le 30 janvier, regretté que « l’Union africaine et les communautés régionales peinent souvent à éteindre les foyers de tensions en Afrique, se limitant à des déclarations et des formules alambiquées, peu suivie d’effets ou, dans le pire des cas, se font aphones » ? La crise actuelle sera en tout cas remise sur la table le 17 février, lors du sommet de l’Union africaine et d’une réunion du Conseil paix et sécurité consacrée à cette crise.