A Kinshasa, Hadja Lahbib a découvert la mobilisation patriotique face à la guerre et le désarroi
La ministre des Affaires étrangères a pris la mesure des inquiétudes que suscite le conflit qui s’aggrave au Nord-Kivu et pourrait déboucher sur une guerre ouverte entre Kinshasa et son voisin rwandais. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 5/02/2023 à 19:04 Temps de lecture: 6 min
Le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté »… Cette phrase de Gramci pourrait résumer le périple de la ministre des Affaires étrangères Hadja Lahbib : en Angola comme à Kinshasa, elle a découvert combien la Belgique demeurait présente dans les souvenirs mais surtout dans les attentes de ses interlocuteurs. Mais elle a aussi pris la mesure des inquiétudes que suscite le conflit qui s’aggrave au Nord-Kivu et pourrait déboucher sur une guerre ouverte entre Kinshasa et son voisin rwandais.
Le mini-sommet qui a réuni à Bujumbura les chefs d’Etat de la région, dont Paul Kagame et Félix Tshisekedi – qui se sont regardés en chiens de faïence – n’a rassuré personne, bien au contraire : il a confirmé que la force militaire déployée au Nord-Kivu par la communauté est africaine (EAC) est en passe de suivre les traces de la Monusco (la mission de paix des Nations unies au Congo), qui prépare son départ après deux décennies de présence.
En effet, alors que Kinshasa espérait qu’un appui militaire régional permettrait de défaire le mouvement rebelle M23 qui coupe désormais tous les accès à la ville de Goma, les Congolais constatent que cette force africaine se contente, elle aussi, d’observer sans livrer bataille ; elle discute avec le M23, ne restitue pas à l’armée congolaise les positions reprises aux rebelles et comporte même en son sein des officiers rwandais, alors que Kigali est partie prenante dans le conflit.
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Le recours à cette force régionale africaine, initialement décidé par le président Tshisekedi, lui est de plus en plus reproché : « Les Etats d’Afrique de l’Est, proches du Rwanda, sont de faux alliés », nous déclare le président de l’Assemblée nationale Mboso, « c’est en Afrique australe, Afrique du Sud, Angola, Namibie que le Congo compte ses vrais amis… »
« Une période de transition avec Mukwege »
Le président angolais Joao Lourenço a d’ailleurs confirmé à Mme Lahbib qu’il demeurait disposé à relancer sa médiation, appelée le « processus de Luanda ». Cependant, tant les « vrais amis » historiques du Congo que les alliés de circonstance qui lorgnent le marché congolais et les ressources minières du pays, se posent des questions sur la fiabilité du processus de décision à Kinshasa. Alors que la Belgique est bien décidée à demander à l’Europe d’envoyer des observateurs lors des prochaines élections afin d’en garantir la fiabilité, aucune demande claire n’a encore été formulée par la RDC elle-même, et cela alors que le temps presse. Beaucoup se demandent même si, dans le contexte actuel, les élections pourront avoir lieu d’ici fin décembre 2023. L’opposant Martin Fayulu, qui se présente toujours comme le véritable vainqueur du dernier scrutin, nous déclare que « de toute façon, élections ou pas, le mandat de Félix Tshisekedi prendra fin le 23 janvier 2024, jour anniversaire de son investiture. Nous pourrions alors entrer dans une période de transition, le temps d’organiser des élections réellement démocratiques. Une personnalité comme le Docteur Mukwege pourrait être portée au pouvoir le temps de cette transition… »
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Aux questions politiques s’ajoutent les soupçons. Le Rwanda est accusé d’avoir soutenu le M23 parce qu’en réalité ses intérêts économiques avaient été compromis par la révocation d’accords qui avaient été conclus avec Tshisekedi au lendemain de l’élection de ce dernier. Aujourd’hui, une bonne partie de l’or du Kivu et de l’Ituri prend la direction de l’Ouganda et une nouvelle raffinerie d’or, Primera, s’est ouverte à Bukavu avec le financement des Emirats arabes unis. « C’est tout bénéfice pour le Congo », assure le ministre de l’Information Patrick Muyaya, « 36 kilos d’or ont été raffinés chez nous en trois mois, contre les 26 kilos qui se dirigeaient naguère vers le Rwanda en un an… » Comment ne pas songer que si ce « shift » a généré de nouvelles ressources financières pour le Congo, il a aussi été l’une des causes de la guerre ?
La radicalisation de l’opinion congolaise est frappante
Si les « discours de haine » à l’encontre des Tutsis congolais n’ont pas – encore – le caractère officiel de la tristement célèbre Radio des Mille Collines qui galvanisa les exécutants du génocide au Rwanda, la radicalisation de l’opinion congolaise est frappante : depuis le tir venu du Rwanda qui frappa un avion militaire Sukhoi en phase d’atterrissage à Goma, il est suggéré d’interdire le survol du vaste Congo aux avions de la compagnie aérienne Rwandair ; des milliers de jeunes Congolais s’enrôlent volontairement pour défendre leur pays (et on n’ose penser au jour où ces adolescents mal armés et sous-équipés seront envoyés au casse-pipe…), la dénonciation par le Pape d’un « génocide oublié » au Congo a été saluée à l’unanimité.
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Si cette poussée de nationalisme pourrait bénéficier au président sortant (à condition que sa sincérité ne soit pas mise en cause), elle a déjà d’autres effets : sur le terrain, des témoins confirment que des milices tribales, Mai Mai et autres, combattent les rebelles aux côtés des Forces armées congolaises sinon à leur place et il est possible que ces groupes aient été rejoints par des combattants hutus rwandais animés par la haine des Tutsis.
Kinshasa fait barrage à la propagande russe
Patrick Muyaya récuse toute connivence avec les Hutus des FDLR mais il reconnaît l’influence croissante des réseaux sociaux dans la radicalisation de la jeunesse : « Nous avons interdit à Nathalie Yamb et à Semi Keba (deux blogueurs devenus célèbres en Afrique de l’Ouest pour leurs diatribes anti-françaises) de diffuser au Congo, mais malgré cela ils demeurent très suivis ». A la propagande russe aussi, Kinshasa tente de faire barrage et bloque l’accès à certains sites, mais l’Occident qui n’aurait d’yeux que pour l’Ukraine est de plus en plus accusé d’être indifférent à la déstabilisation et au pillage du Congo.
C’est pour cela que ce lundi en Conseil européen, Hadja Lahbib témoignera de l’urgence congolaise et elle compte bien obtenir 20 millions de dollars pour soutenir la formation de la 31e brigade que la Belgique entraîne à Kindu.
L’accueil que la ministre des Affaires étrangères a reçu à Kinshasa en est la preuve : si la Belgique, vigilante sur le processus démocratique et la gouvernance, demeure bien acceptée par les Congolais (à l’inverse de la France dans certaines de ses anciennes colonies comme le Mali et le Burkina Faso), c’est aussi parce que son aide est effective et son plaidoyer constant. Comme ses prédécesseurs sinon plus encore, Mme Lahbib, qui rencontra aussi l’association des métis, ces « enfants laissés par les Belges », entend bien maintenir le Congo à l’agenda.