POLITIQUE
Cinq questions pour comprendre la menace que font peser les ADF dans l’est de la RDC
Au milieu de la centaine de groupes armés qui sévissent dans l’Est, les ADF sont parmi les plus meurtriers. Affilié à l’organisation État islamique en Afrique centrale, le groupe continue ses exactions malgré les offensives ougando-congolaises.
21 mars 2023 à 19:13
Par Jeanne Le Bihan
Mis à jour le 21 mars 2023 à 19:13

LE DÉCRYPTAGE DE JA – C’est la première fois que les Forces démocratiques alliées (ADF) font parler d’elles aussi au sud de leur zone d’action habituelle. Revendiquée par l’organisation État islamique (EI) à laquelle les ADF sont affiliés, une attaque perpétrée dans le territoire de Lubero (Nord-Kivu) a fait au moins neuf morts dans la nuit du 18 au 19 mars.
L’agence de presse de Daech, Amaq, en a profité pour se targuer d’une « extension du terrain de [ses] opérations ». D’ordinaire, les miliciens des ADF agissent en effet autour de Beni, dans le Nord-Kivu, et dans le sud-est de l’Ituri. C’est d’ailleurs à Beni qu’a eu lieu une autre attaque importante début mars, également revendiquée par l’EI – elle a fait plusieurs dizaines de morts. Dans les deux cas, Amaq affirme que des « chrétiens » ont été visés.
Dans l’est de la RDC, les ADF sont responsables de la mort d’au moins 150 personnes depuis le début de l’année. Le groupe armé islamiste d’origine ougandaise compte parmi les milices les plus meurtrières de la région. Enlèvements, assassinats, destructions de propriété… Ils sont impliqués dans plus d’un millier d’exactions répertoriées depuis 2017 par le baromètre sécuritaire du Kivu (BSK) et auraient, selon la même source, tué plus de 3 300 personnes.
Depuis début mars, l’ambassade américaine à Kinshasa promet jusqu’à 5 millions de dollars pour toute information susceptible d’identifier ou de localiser Moussa Bakulu, le chef des ADF.
S’ils sont actifs dans le Nord-Kivu depuis près de trente ans, les ADF ont vu leurs ambitions évoluer au cours du temps. D’origine ougandaise, le mouvement comptait à ses débuts nombre d’opposants au chef de l’État, Yoweri Museveni. Aujourd’hui, son idéologie et le nombre de ses combattants varient selon les observateurs, mais la fréquence de ses attaques est en augmentation constante.
1. Comment les ADF sont-elles nées ?
Pour comprendre la naissance des ADF, il faut remonter plus de trois décennies en arrière. C’est en Ouganda, au début des années 1990, qu’émerge le « mouvement pour la prédication », Tabliq, régulièrement présenté comme une secte fondamentaliste musulmane. Banni par Yoweri Museveni en raison des exactions et violences commises par le groupe, le futur chef du mouvement, Jamil Mukulu, et plusieurs centaines de ses partisans sont emprisonnés. Après trois ans dans les geôles ougandaises, les anciens membres du Tabliq sont libérés et s’installent dans l’ouest du pays. Bientôt chassés par les forces nationales, ils fuient pour la plupart de l’autre côté de la frontière, en RDC.
Ils s’y associent avec un autre mouvement rebelle – laïc lui -, l’Armée nationale pour la libération de l’Ouganda (NALU). Le groupe armé devient l’ADF-NALU, et ses membres ont pour ambition principale de renverser le pouvoir en place dans leurs pays d’origine. Cherchant des alliés contre Museveni, le maréchal Mobutu soutient alors la coalition ADF-Nalu et fournit des armes aux miliciens. Pendant les deux guerres du Congo et jusqu’au début des années 2010, le groupe, classé en 2001 sur la liste américaine des organisations terroristes, sera un élément moteur de déstabilisation dans toute la sous-région.À LIREÉtat islamique dans l’est de la RDC : « Il faut privilégier les approches non militaires »
Plusieurs offensives militaires, dont l’arrestation de Jamil Mukulu en Tanzanie en 2015, permettent de réduire les effectifs et l’influence du mouvement. Mais dès 2017, la résurgence des rebelles ADF-NALU, qui effectuent régulièrement des raids dans la ville de Beni, inquiète fortement les autorités, tout comme leur collaboration intermittente avec d’autres groupes armés.
2. Quels sont leurs liens avec Daech ?
Drapeau noir et blanc marqué du sceau du prophète, les ADF ont repris tous les codes de l’organisation État islamique. Leur étendard est siglé de ce nom qu’ils se sont choisi : « Madina at tauheed wau muhajedeen » (MTM), la « Ville de l’unicité et des moudjahidine ». Le groupe observe une radicalisation croissante depuis le milieu des années 2000, d’après les recherches menées par le Groupe d’étude sur le Congo (GEC). En se plaçant dans le giron de l’organisation terroriste, les ADF tentent de rallier à leur cause des recrues issues de la sous-région, sachant qu’en RDC, moins de 1,5 % de la population est de confession musulmane, d’après les statistiques du Pew Research Center.
L’affiliation des ADF à l’État islamique a été longtemps débattue. Mais en avril 2018, Moussa Bakulu, le chef des ADF, a affirmé avoir prêté allégeance à Daech. Depuis 2019, l‘EI revendique certaines attaques perpétrées par les ADF. Leur rapprochement a été soutenu par un contenu médiatique largement partagé sur les réseaux sociaux. Dans des vidéos analysées par le GEC et envoyées à l’ONU, les rebelles de l’ADF décapitent des soldats des FARDC et des civils ayant refusé de se convertir à l’islam.
Certaines publications de Daech mentionnent également l’est de la RDC et revendiquent des attaques perpétrées par « l’État islamique de la province d’Afrique centrale », une appellation qui regroupe aussi l’insurrection terroriste affiliée à l’EI au Mozambique. Les États-Unis sont toutefois les seuls à avoir classé les ADF, qu’ils nomment « ISIS-DRC », parmi la liste des groupes terroristes affiliés à Daech. Le gouvernement ougandais a prêté pendant plusieurs années aux ADF une affiliation aux Shabab somaliens, sans que l’hypothèse ne soit jamais confirmée.
3. Où et comment agissent-ils ?
Depuis leur arrivée en RDC, c’est dans les hauteurs montagneuses du Rwenzori que se sont installés les ADF. La région de Beni concentre l’essentiel de leurs attaques. La rivière Semuliki, qui serpente le long de la frontière ougandaise, est leur mode de transport privilégié. Mais la cartographie de leurs derniers agissements laisse entrevoir un périmètre étendu jusqu’aux zones situées dans le sud de l’Ituri.
Leurs combattants sont très mobiles, leurs déplacements continus, ce qui leur permet souvent d’échapper aux offensives armées. D’après les informations données par le GEC dans une lettre adressée à l’ONU en juin 2022, les ADF disposent de plusieurs camps, dont l’un est situé à Madina, entre Beni et Irumu, et un autre – surnommé la « Machine » – en Ituri.À LIREEn RDC, des miliciens pourraient-ils devenir des réservistes de l’armée ?
Les massacres de civils sont l’une des méthodes les plus utilisées par le groupe, notamment en réaction aux opérations menées par les forces armées congolaises. Le 14 mars à Mabuku, village situé entre Beni et Butembo, les ADF ont tué 17 civils à la hache et à la machette, selon des autorités locales citées par plusieurs médias congolais. Il arrive aussi que les assaillants soient équipés d’armes à feu, et ils n’hésitent pas à incendier les villages visés. Le groupe a enfin procédé à plus de 200 enlèvements depuis avril 2017, indique le BSK.
Plusieurs vidéos diffusées par l’organisation sur les canaux privés de réseaux sociaux montrent en outre que des enfants sont enrôlés puis endoctrinés. Ils suivent des formations et participent à certaines opérations de pillage. Des enfants, certains portant des fusils ou des machettes, sont présents sur des images analysées par le GEC et montrant des scènes de décapitation.
4. Qui dirige le mouvement ?
Fondateur des ADF, Jamil Alilabaki Kyagulanyi, dit Mukulu, a été arrêté par les services tanzaniens en 2015, près de la frontière kenyane. Il était en possession de plusieurs passeports et son extradition a été disputée entre la RDC et l’Ouganda. C’est finalement à Kampala qu’il doit être jugé pour des exactions commises dans ces deux pays depuis le début des années 1990. Il est détenu à la prison de Luzira dans l’attente du procès.
À sa suite, c’est Seka Moussa Bakulu, âgé d’environ 47 ans, qui a pris la tête du groupe. Ougandais également, il est originaire de Kasese, près de la chaîne du Rwenzori qui marque la frontière avec la RDC.
Début mars, les forces ougando-congolaises ont par ailleurs annoncé la mort de Fezza Mulalo lors d’une offensive militaire. Cet homme, surnommé « Elias Segujja », était considéré comme le numéro 3 des ADF. Notamment chargé des opérations du groupe, il aurait été neutralisé fin février dans la région de Beni.
Comme lui, les chefs des ADF sont majoritairement de nationalité ougandaise. Le commandant des forces armées, Lukwago Hood, dont la mort a été annoncée sans qu’elle ne soit confirmée, répond directement aux ordres de Moussa Bakulu et dirige l’aile militaire des ADF. Le groupe compte également une branche politique et une branche logistique.
Il est aujourd’hui constitué de miliciens venus de toute la région des Grands lacs. Leurs vidéos sont diffusées majoritairement en kiswahili, mais aussi en luganda, en arabe, en français et en kinyarwanda.
5. L’opération Shujja est-elle vraiment un succès ?
C’est un double attentat-suicide survenu le 16 novembre 2021 à Kampala, la capitale ougandaise, qui est à l’origine de la plus grande opération menée conjointement par les armées ougandaise et congolaise. L’attaque, attribuée aux ADF par la police ougandaise, fait quatre victimes. Peu de temps après, Félix Tshisekedi autorise l’entrée de troupes ougandaises en RDC, ainsi que Yoweri Museveni le réclamait depuis plusieurs années. Les premiers soldats ont été déployés à la fin du mois de novembre, avant que la RDC et l’Ouganda n’officialisent leur coopération par un accord début décembre.
Le succès de l’opération est affiché à grand renfort de reportages et de chiffres. Quelques semaines à peine après l’arrivée des Ougandais, la force conjointe affirme avoir détruit des « bastions ADF » en Ituri et capturé « 35 terroristes ». La télévision publique ougandaise diffuse, elle, de courts formats mettant en avant les réussites des militaires et des sauvetages d’enfants-soldats, tout en vantant les bienfaits de l’opération pour l’est congolais.
Le porte-parole des FARDC, le général major Richard Kasonga, affirme en mars 2022 que « tous les sanctuaires, tous les quartiers généraux, toutes les places fortes des ADF ont été détruits et les environs pacifiés ». Ces succès sont pourtant remis en cause par un rapport du GEC paru en juin 2022. « Aucune de ces allégations ne semble avoir été étayée par des sources indépendantes », relève-t-il, précisant que les offensives semblent avoir déplacé les rebelles plus près de la frontière ougandaise.