POLITIQUE
Que se passerait-il si Vladimir Poutine venait à Pretoria ?
Visé par un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale, le président russe assistera-t-il au sommet des Brics fin août ? Et comment réagira l’Afrique du Sud qui, selon le statut de Rome, aurait pour obligation de l’arrêter ?
28 mars 2023 à 13:08
Par Romain Chanson – à Johannesburg
Mis à jour le 28 mars 2023 à 13:08

Et l’invité devint le suspect de crimes de guerre et de déportations… En émettant un mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine, la Cour pénale internationale (CPI) a donné une tout autre dimension à l’éventuelle venue du président russe à Pretoria, à l’occasion du sommet des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), du 22 au 24 août. Signataire du statut de Rome depuis 1998, sous la présidence de Nelson Mandela, l’Afrique du Sud a en effet l’obligation de coopérer avec la CPI et donc d’arrêter Vladimir Poutine s’il venait à se rendre dans le pays.
L’AFRIQUE DU SUD N’A JAMAIS MONTRÉ UN SOUTIEN INDÉFECTIBLE À LA CPI
Depuis la révélation du mandat d’arrêt, le 17 mars, le gouvernement sud-africain déploie des trésors d’imagination pour donner l’impression de respecter la CPI sans exclure d’inviter Vladimir Poutine. « Nous sommes conscients de nos obligations », a confirmé Vincent Magwenya, le porte-parole de la présidence, tout en refusant de « spéculer » sur la venue ou non du président russe. « Nous attendons un avis juridique actualisé », a temporisé Naledi Pandor, la ministre des Relations internationales. Le sujet sera ensuite discuté en conseil des ministres.À LIREVladimir Poutine et l’Afrique : idéologues, marchands d’armes, riches oligarques… Qui conseille le président russe ?
Naledi Pandor se dit préoccupée par ce mandat d’arrêt et en profite pour égratigner la CPI en l’accusant de choisir ses cibles. « L’Afrique du Sud n’a jamais montré un soutien indéfectible à la CPI et je ne pense pas qu’elle abîmerait une longue relation diplomatique avec un pays pour la satisfaire », analyse le chercheur James Nyawo, spécialiste de la CPI et de ses relations avec l’Afrique. En 2016, Jacob Zuma, alors chef de l’État, avait d’ailleurs entamé un processus de sortie de la CPI avant que l’actuel président, Cyril Ramaphosa, ne fasse machine arrière l’année suivante.
Impunité
Pretoria avait déjà goûté au courroux de la CPI lorsqu’il avait accueilli l’ancien dirigeant soudanais Omar el-Béchir en 2015. Ce dernier était venu assister à un sommet de l’Union africaine (UA). L’Afrique du Sud avait soutenu qu’El-Béchir bénéficiait de l’immunité conférée par un tel événement et qu’elle ne pouvait pas arrêter le chef d’un État non membre de la CPI, quand bien même celle-ci avait demandé à Pretoria « de ne ménager aucun effort pour veiller à l’exécution des mandats d’arrêt ». Sermonnée et contredite lors d’une audition spéciale devant la CPI en 2017, l’Afrique du Sud n’avait toutefois pas eu à en subir les conséquences.
La CPI se fera-t-elle plus sévère si la situation devait se reproduire ? « Si l’Afrique du Sud ne respectait pas son obligation de coopération, la cour pourrait en informer l’Assemblée des États parties pour qu’elle prenne la décision qu’elle considérerait adéquate », fait savoir Fadi El Abdallah, le porte-parole de la CPI. En théorie, l’affaire pourrait remonter jusqu’au Conseil de sécurité des Nations unies. Mais ce n’est jamais allé aussi loin, selon James Nyawo.
LA CRÉDIBILITÉ DE LA CPI EN SOUFFRIRAIT BEAUCOUP
Si Vladimir Poutine venait à poser les pieds en Afrique du Sud, ce serait surtout « la crédibilité de la CPI qui en souffrirait beaucoup », poursuit le chercheur. Selon lui, Pretoria subirait quelques pressions diplomatiques, mais c’est déjà le cas depuis que l’Afrique du Sud refuse de condamner l’invasion russe de l’Ukraine. « Pourtant, les relations avec l’Union européenne [UE] se dégradent, met en garde Peter Fabricius, journaliste spécialiste des relations internationales. Elles ne sont pas mauvaises mais l’UE et les États-Unis sont de moins en moins tolérants. »À LIREUkraine-Russie : les Occidentaux cherchent le soutien de l’Afrique du Sud
Le gouvernement ne semble pas effrayé par le qu’en-dira-t-on au sein des chancelleries. Mais peut-il risquer de se mettre à dos l’opinion publique ? L’épisode Omar el-Béchir « était très embarrassant pour l’ANC [Congrès national africain, au pouvoir] parce que les tribunaux avaient conclu que l’Afrique du Sud avait violé ses propres lois et les traités internationaux », se souvient Peter Fabricius. Bis repetita ?
Indésirable
Une partie de la presse redoute que l’histoire se répète et voit en Poutine un indésirable. « L’invité des Brics dont on espère qu’il transmettra ses excuses », titre l’hebdomadaire Sunday Times. « Si Poutine insiste pour venir, il y a toutes les chances pour que le sommet des Brics prenne les airs d’un grand rassemblement anti-occidental », s’inquiète l’éditorialiste. Quelques pages plus loin, le patron d’une entreprise de conseil en commerce international redoute les prolongements de la diplomatie sud-africaine. « Si nous continuons à renforcer notre relation avec la Russie, qui n’est ni neutre, ni non-alignée, […] commercer avec ces pays [occidentaux] deviendra de plus en plus difficile », alerte Donald MacKay, directeur de XA Global Trade Advisors.
Comme depuis le début de la guerre en Ukraine, l’Afrique du Sud avance sur le fil du rasoir… quitte à se couper les pieds. Elle doit maintenant prendre ce qu’elle juge être la moins pire des décisions. « Ramaphosa a la lourde tâche d’appeler Poutine et de lui dire de rester éloigné », avance l’éditorialiste Sam Mkokeli dans le Sunday Times.
Ce ne serait pas la première fois que Pretoria passe des coups de fil désagréables. « L’Afrique du Sud avait essayé à plusieurs reprises de demander à Omar el-Béchir de ne pas venir, pendant la Coupe du monde en 2010 ou pendant les obsèques de Nelson Mandela », se rappelle l’universitaire James Nyawo. Peu voyageur depuis le début du conflit, Vladimir Poutine pourrait aussi participer au sommet en visioconférence. Le visage à Pretoria, les pieds à Moscou, et hors de portée de la CPI.