PROPOS LIMINAIRE

Le 30 juin 1960, date de proclamation de notre indépendance juridique, fut marqué par un grand discours visionnaire de Patrice Lumumba pour notre pays. Dans son discours, Patrice Lumumba ne parlait pas seulement du douloureux passé colonial, mais portait une vision pour la construction d’un Congo démocratique et indépendant.

En célébrant le 63e anniversaire de l’accession de notre pays à son indépendance juridique, on ne peut que se référer à cette vision, et analyser pourquoi elle n’a pas pu se concrétiser. Car il est une évidence que la RDC, après 63 ans de décolonisation, n’est ni un État indépendant ni un État démocratique.

La vision d’un État congolais indépendant et démocratique persiste malgré tout. Pour la concrétiser, les patriotes congolais ne doivent pas oublier l’histoire de leur pays, et appréhender de façon précise et exhaustive ce que l’on entend par les concepts d’« indépendance » et de « démocratie ».

Notre message d’aujourd’hui s’intéressera à la vision exprimée par Patrice Lumumba dans son discours. Nous examinerons en profondeur le contexte de la décolonisation du Congo belge, le blocage de l’indépendance, ainsi que l’échec de la démocratisation. Nous commencerons par définir la vision de Lumumba et terminerons par un appel aux patriotes.

  1. VISION DE LUMUMBA

Après avoir épinglé les souffrances des Congolais durant huit décennies de colonisation, Patrice Lumumba ajoutait :

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert.

Mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus agrée pour diriger notre cher pays […]

La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, […]

Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail […] et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière.

Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des Droits de l’Homme

 ( Extrait, Patrice Lumumba ,discours du 30 juin 1960)

Pour Patrice Lumumba, l’ère postcoloniale devait être une ère d’édification d’un État dont les dirigeants seraient les « représentants élus » pour la construction d’un État engagé dans le développement et dans la démocratisation. Il s’agit d’un État indépendant et démocratique.

La RDC venait d’acquérir le statut d’État indépendant le 30 juin 1960. Mais était-ce la première fois  que le territoire de la RDC avait acquis ce statut juridique ? Non : la première fois, c’était à la Conférence de Berlin de 1885. La différence entre les deux statuts est que, pour celui de 1885, aucun Congolais n’avait été associé à la signature de l’acte de naissance de l’État indépendant du Congo, alors que dans le second cas, les signatures de Patrice Lumumba et Bomboko  figurent sur l’acte de naissance de la République du Congo-Kinshasa.

Mais le plus important est de connaître le souverain, le titulaire réel du pouvoir suprême, ainsi que le mécanisme de prise de décision de cet État dit indépendant. Dans le premier cas, ce fut le roi Léopold II qui fut déclaré le souverain. Dans le second cas, c’est le peuple congolais qui était supposé choisir le souverain responsable de la puissance publique, celui-ci n’ayant pour raison d’être que son utilité dans la défense des intérêts avant tout sécuritaires et économiques des citoyens.

La question est donc : comment un peuple qui n’a que rarement choisi librement ses « représentants élus agréés pour diriger » et qui vit dans la déchéance économique et sécuritaire totale depuis la déclaration d’indépendance – il y a plus de six décennies déjà – serait-il souverain ?

Si la déclaration juridique d’indépendance est nécessaire à la souveraineté, elle n’est pas suffisante. C’est d’ailleurs ce que nous dit Jean-Paul Sartre dans La pensée politique de Patrice Lumumba : « L’indépendance congolaise n’est pas l’aboutissement, mais le début d’une lutte à mort pour conquérir la souveraineté nationale. »

2.0. DU CONTEXTE INTERNATIONAL DE LA DÉCOLONISATION MASSIVE

La décolonisation du Congo belge ne s’est pas effectuée isolément. Elle est apparue dans un contexte international marqué par la décolonisation massive des anciennes colonies européennes d’Asie et d’Afrique. Elle est due d’abord à l’affaiblissement de leurs métropoles après la Deuxième Guerre mondiale et à l’émergence de deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS, qui voulaient établir un nouvel ordre international. Elle est due ensuite au constat que les avantages du maintien de l’ordre colonial par les armes n’en valaient plus les coûts.

La décolonisation de la RDC était donc inéluctable du fait de l’environnement international, comme l’exprimait Jean-Paul Sartre dans la préface de La pensée politique de Patrice Lumumba :

 « Les gouvernements impérialistes et les grandes compagnies ont décidé, en face de la crise coloniale, de liquider les formes classiques de l’oppression et les structures ossifiées, nuisibles, qui se sont établies au cours du siècle précédent. […] Les anciennes métropoles veulent confier le pouvoir nominal à des indigènes qui, plus au moins consciemment, gouverneront en fonction des intérêts coloniaux ; […] que les complices ou les hommes de paille sont désignés d’avance en Europe, qu’ils appartiennent tous à la classe recrutée et formée par l’administration, à la petite bourgeoisie d’employés et de fonctionnaires, à sa propre classe. »

 
La décolonisation du Congo belge ne suivra donc ni le schéma de la guerre de libération, ni celui de la planification d’un transfert pacifique du pouvoir, mais une stratégie machiavélique d’atermoiements qui ne pouvait pas mener à la vraie indépendance.
C’est ainsi que, de 1945 à 1960, on compte quatorze années de blocage de la décolonisation, suivies de quatre mois de transition après la Table ronde politique, qui conduiront à une course héroïque des nationalistes congolais pour une indépendance vidée de son contenu.

3.0. DU BLOCAGE DE L’INDÉPENDANCE

Une véritable indépendance implique que le pays puisse, en fait et pas seulement en droit, prendre toutes les décisions importantes pour son développement. Cela signifie certes avoir le pouvoir politique, mais aussi le pouvoir administratif, et, surtout, le pouvoir économique pour affirmer sa souveraineté sur l’ensemble du territoire national. Sinon, l’indépendance est factice.

Or, à la veille de l’indépendance politique, la Belgique complota pour désarticuler l’administration et bloqua le développement économique du Congo ; et ce avec des conséquences très durables.

3.1. Blocage du pouvoir  administratif

La fonction de l’administration publique est de fournir  de services essentiels, tels que la santé, l’éducation, l’eau et l’assainissement, les infrastructures de transport, l’électricité. Cela inclut également la capacité de l’État à protéger ses citoyens et  à rendre  justice et faire respecter la loi  sur tout le territoire de l’Etat pour assurer la souveraineté.

L’administration publique est donc un facteur stratégique qui  influence et détermine le succès de tout plan de développement. Il est reconnu que le déficit  de l’administration dans les pays en développement  constitue un obstacle majeur au développement, peut-être un obstacle plus grand que le manque de capitaux ou d’aide étrangère.   Il  serait donc  illusoire de parler de l’indépendance sans une administration publique efficace.

Tout en reconnaissant une indépendance juridique au Congo, la Belgique  entendait garder la main sur  l’administration  du Congo  post colonial. Quand elle crut que le Congo lui échappait elle détruisit l’administration publique de la jeune république. Bien qu’il existe d’autres facteurs ayant contribué au déficit de l’administration publique en RDC, le plus grand facteur demeure l’exode des fonctionnaire belge en 1960.

La Charte des Nations unies stipule en son article 73 que les « membres des Nations unies qui ont ou qui assument la responsabilité d’administrer des territoires dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes reconnaissent le principe de la primauté des intérêts des habitants de ces territoires » et qu’ils acceptent l’obligation non seulement de favoriser leur prospérité, mais aussi d’assurer « leur progrès politique, économique et social, ainsi que le développement de leur instruction » et « de développer leur capacité de s’administrer elles-mêmes ». Or, la Belgique, bien que signataire de cette charte, ne se contentait que de l’aspect lié au « progrès économique », ce qui n’est qu’une vue très partielle de cette disposition.

À des degrés divers, tous les États africains nés de la colonisation connaîtront des difficultés consécutives au transfert des compétences des cadres européens vers les cadres africains, du fait que la décolonisation n’était pas au programme avant la Deuxième Guerre mondiale. Cependant, aucun d’entre eux ne connaîtra des difficultés de l’ampleur de celles connues par le Congo postcolonial, où la désertion massive des services publics par les cadres expatriés plongera le nouvel État congolais dans le chaos dès les premières semaines de son existence.

En effet dans les colonies britanniques et françaises l’africanisation des cadres avait commencé avant la Deuxième guerre mondiale. Elle n’aura lieu dans l’ex Congo belge  qu’après la proclamation de l’indépendance politique. La  raison principale dans le manque d’africanisation de cadre au Congo belge  demeure le retard  dans le développement de l’enseignement au Congo belge ainsi que la stratégie paternaliste.

En effet dans les colonies britanniques et françaises l’africanisation des cadres avait commencé avant la Deuxième guerre mondiale sous la forme de « statut unique » des agents européens et africains. D’où la nécessité de donner aux autochtones une formation équivalente à celles requises chez les expatriés pour les postes de responsabilité. Les africains doués  furent envoyés  en Europe et en Amérique pour acquérir leur formation. Kwame Nkrumah  avait étudié aux Etats-Unis  où il obtint son doctorat pendant les années 30s. Pour les colonies françaises, l’École nationale de la France d’outre-mer (ENFOM), qui formait des administrateurs et magistrats coloniaux, ouvrait ses portes aux personnes douées originaires des territoires d’outre-mer, dont les Africains.

Il ne manquait pas de jeunes doués au Congo-belge mais, tous  étaient orientés dans la carrière cléricale. Comme le programme de l’école secondaire moderne n’avait été introduit au Congo qu’en 1948, moins d’une centaine de Congolais  seront détenteurs du diplôme d’école secondaire en 1959, à l’exception des jeunes Congolais initialement formés dans les séminaires pour une carrière dans le clergé.

Par ailleurs, la formation des administrateurs et des cadres belges était assurée par l’Université coloniale d’Anvers et l’École coloniale de Bruxelles, dont l’accès demeurera interdit au Congolais jusqu’à l’indépendance. En outre, la Belgique n’avait pas prévu de système de bourse d’études pour les Congolais et ne permettait même pas à ceux-ci de continuer leurs études secondaires et supérieures en Belgique aux frais de leurs parents ou proches !

Ainsi   à la veille de la table ronde politique pour l’indépendance, l’administration  du Congo belge comprend  9620  fonctionnaires tous belges et 72000 auxiliaires tous congolais.  Un mois après la fin de la Table ronde politique qui fixait la date de l’indépendance politique, le législateur belge promulgua la loi du 21 mars 1960, imposant aux fonctionnaires belges de rester au Congo sauf s’ils se trouvaient devant une situation ne leur permettant pas de poursuivre leur carrière jusqu’au terme de leur contrat. Dans ce dernier cas, ils étaient autorisés à regagner la Belgique, où leur intégration leur était assurée[i].

Toutefois, selon les sondages effectués en 1959, plus de 70 % des fonctionnaires belges travaillant au Congo n’étaient pas prêts à travailler sous les ordres d’un supérieur noir ; et ce, quel que soit le niveau de formation de ce dernier. Or, un changement de culture requiert le temps, et, en 1959, le Congo était lancé dans un pari pour l’indépendance politique.

L’histoire prouvera que cette loi  du 21 mars 1960 n’était qu’une bombe à retardement. En effet la loi encouragera les fonctionnaires belges à comploter contre le Congo afin de trouver un prétexte pour justifier la désertion de leur poste au Congo et leur réintégration dans l’administration de la métropole ou au Katanga.

Ainsi, dès que le Général Janssens  fut révoqué de la Force Publique  dû à sa provocation [avant l’Indépendance= après l’indépendance], l’ambassadeur de Belgique  demandait par un communiqué  aux belges ainsi qu’aux autres Européens vivant au Congo de partir.  Le Premier ministre belge Eyskens demanda  même au recteur de Lovanium  Luc Gillon de faire partir tous les professeurs ainsi que  les étudiants et de fermer l’Université Lovanium ! Gillon refusa (cf. J.C. Willame (1992) p.245)

Plus tard, le Baron Kronacker, l’ancien President des Chambre de Belgique fera la déclaration suivante :

« Il m’a été impossible  de pouvoir donner une explication au Premier ministre [President] du Kivu  qui  [a] constaté des manques de plusieurs millions dans diverses caisses. Dans le Sud-Kivu, pas un seul fonctionnaire n’est resté sur place alors que pas un seul Européen n’a été molesté  dans cette région »

Beaucoup de fonctionnaires partirent du Congo sans y avoir subi des menaces mais tout simplement parce que les autorités belges leurs avaient demandés de rejoindre la Belgique.  Ainsi l’exode  des cadres belges  décapita l’administration  publique du Congo post colonial ; et ce  avec des conséquences à long terme ! Malgré  les révélations sur ce sujet faites  plus tard par les anciens dirigeants belges, eux-mêmes,  après 6 décennies, le mythe  demeure au Congo que  c’est  lumumba   qui aurait  chassé « le gentils belges »  lors de la proclamation de l’indépendance politique du pays.

En 1959 pour servir une population de 13 millions d’habitants le Congo belge disposait de 9560 cadres belges tous ayant eu une formation post secondaire  au recrutement. Afin de  maintenir  la performance des services publics  pour une population de 26 millions de congolais en 1975, il aurait fallu pour l’administration  Congolaise  postcoloniale  recruter environ  19120 cadres universitaires.  Or le nombre total de diplômés  des universités et écoles supérieure au Congo ne dépassait pas 6000 en 1975 !  Le remplacement des fonctionnaires qualifiés par des auxiliaires non qualifies aggravait le problème par la perte de  qualité des services rendus aux populations.

Il s’agit ici d’un blocage délibéré du pouvoir administratif [  causé par l’exode des tous les fonctionnaires belges en 1960  orchestré par la Belgique] dont la  RDC  ne s’est jamais redressée. Aujourd’hui la RDC est classée parmi   10 Etats de la planète avec une plus grande insuffisance dans l’administration. C’est  un défi que le CET   est déterminé de relever pour la réalisation de la vision de Patrice Lumumba  pour la vraie indépendance.

3.2. Le blocage économique à long terme et ses conséquences

(A suivre )

Pour permettre une meilleure compréhension de l’« indépendance économique non factice », intéressons-nous à la théorie de la dépendance.


[i] J. Chome, L’ascension de Mobutu, Editions Complexe, p. 29.

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