POLITIQUE
Le bras de fer entre Tshisekedi et Katumbi, symbole d’une pré-campagne sous tension
À cinq mois des prochaines élections, le climat politique a été secoué par le meurtre de Chérubin Okende. Un drame qui a exacerbé les tensions entre Félix Tshisekedi et ses opposants, dont Moïse Katumbi.
31 juillet 2023 à 12:38
Par Romain Gras
Mis à jour le 31 juillet 2023 à 12:38

LE MATCH – Au choc et à l’indignation suscités par le meurtre de Chérubin Okende, député, ancien ministre retrouvé mort à Kinshasa le 13 juillet, ont rapidement succédé l’impatience et la soif de réponses. Aperçu pour la dernière fois sur le parking de la Cour constitutionnelle, le 12 juillet, le corps du porte-parole d’Ensemble pour la République, le parti de Moïse Katumbi, est réapparu le lendemain matin, au volant de son véhicule, une balle dans la tête et la chemise couverte de sang.À LIREEn RDC, le cardinal Fridolin Ambongo dénonce la mort « incompréhensible » de Chérubin Okende
Le procureur général près la Cour de cassation, Firmin Mvonde, a indiqué le 19 juillet qu’il fallait attendre les conclusions de l’autopsie pour connaître les circonstances exactes du meurtre. Mais celle-ci tarde et une semaine et demi plus tard, un épais brouillard entoure toujours l’affaire Okende. Les autorités maintiennent leur volonté de faire progresser l’enquête. Le camp de Moïse Katumbi, lui, affirme publiquement en douter.
Méfiance et « indécence »
Rentré en RDC trois jours après le décès de son collaborateur, Moïse Katumbi a multiplié les rencontres avec le corps diplomatique à Kinshasa. À ses interlocuteurs, l’ancien gouverneur du Katanga a martelé l’importance d’une enquête « indépendante » sur le meurtre de son collaborateur, se posant, entre les lignes, comme la cible indirecte de ce crime. « On veut nous faire taire », avait-il lancé depuis Abidjan où il se trouvait au moment du drame. Le 17 juillet, dans sa lettre adressée à Bintou Keïta, la patronne de la Monusco, Katumbi a affirmé douter « de la volonté et de la sincérité du gouvernement à faire éclater la vérité sur l’affaire ».À LIREMeurtre de Chérubin Okende : les coulisses d’une enquête sous pression
Aux accusations « d’assassinat politique » formulées par le patron d’Ensemble pour la République, le gouvernement a répondu en dénonçant « l’indécence » et la « stratégie du chaos » portée par « ceux qui veulent tirer des dividendes politiques de ce drame ». Une référence à peine voilée aux attaques de l’opposant.
En coulisses, les autorités se sont aussi activées pour assurer plusieurs chancelleries, dont la France, les États-Unis, l’Afrique du Sud ou encore la Belgique, de leur volonté de faire la lumière sur ce dossier, promettant à nombre d’entre elles de les associer à l’enquête promise par le gouvernement. Mais certaines de ces représentations diplomatiques conservent des réserves sur la faisabilité d’une enquête fiable, plusieurs semaines après le drame.
« Nous n’avons pas l’intention de laisser un individu se poser en unique victime d’un crime qui nous concerne tous », assure une source à la présidence congolaise. « Nous avons dit aux chancelleries qu’il serait dommage qu’elles donnent un blanc-seing à une enquête non-transparente », assure de son côté un proche de Katumbi.
« On cherche à l’atteindre »
Révélatrices d’un climat politique qui ne cesse de se tendre, les attaques que se livrent Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi ont marqué une étape de plus dans la détérioration de la relation entre les deux hommes. En exil pendant les trois dernières années au pouvoir de Joseph Kabila, l’ancien gouverneur était revenu au pays en mai 2019 dans le costume d’un opposant « républicain » avant de rallier, un an et demi plus tard, la majorité pour isoler l’ancien président.
L’alliance aura duré à peine plus d’une année. Fin 2021, la controverse autour de la composition de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) a progressivement fragilisé leur entente. La réémergence du projet de loi rédigé par Noël Tshiani, qui empêcherait Katumbi de se présenter à l’élection, a envenimé définitivement les choses.À LIRE« Affaire Salomon Kalonda » en RDC : l’opération déminage de l’État
Depuis, le camp de l’ancien gouverneur se dit la cible d’une campagne de dénigrement. Le 23 mai dernier, il a été empêché de se rendre au Kongo Central avant de voir, une semaine plus tard, son principal conseiller, Salomon Idi Kalonda, arrêté par le renseignement militaire. Ce dernier est pour l’instant détenu à la prison militaire de Ndolo, accusé notamment de collusion avec le Rwanda, ce que son entourage dément. « La stratégie est claire, on cherche à l’atteindre à travers ces différentes affaires », dénonce Olivier Kamitatu, directeur de cabinet de Katumbi.
À la présidence, certains dénoncent plutôt l’attitude « victimaire » de l’ancien gouverneur. « Il veut lui-même s’imposer dans le costume du principal opposant, tacle un conseiller de Félix Tshisekedi. Il oublie de dire que la soi-disant dictature qu’il dénonce est celle qui lui a permis de rentrer en RDC. »
Quel leader pour l’opposition ?
Résumer la future élection présidentielle à un affrontement entre Félix Tshisekedi et Moïse Katumbi paraît aujourd’hui aussi prématuré qu’erroné. Pour l’heure, l’ancien gouverneur n’est que l’un des candidats déclarés de l’opposition. Il a certes plus d’élus et donc de poids politique que la plupart de ses acolytes, mais dans le contexte d’une élection à un tour la multiplication des candidatures affaiblit inévitablement les adversaires de Félix Tshisekedi.
Depuis le mois d’avril dernier, le patron d’Ensemble pour la République, l’ancien Premier ministre Matata Ponyo Mapon, l’ex-candidat Martin Fayulu et le député Delly Sesanga tentent d’afficher un front commun sur les questions électorales et la contestation de la Ceni et de la Cour constitutionnelle, qu’ils estiment inféodées au pouvoir. Mais ces dernières semaines, l’unité de ce “club des quatre” s’est peu à peu effritée. Après le refus d’un nouvel audit externe du fichier électoral, que l’opposition conteste unanimement, Martin Fayulu a confirmé sa mise en retrait du processus.À LIREKatumbi, Fayulu, Matata… Les opposants à Tshisekedi en huis clos à Lubumbashi
L’ancien candidat a ainsi refusé, comme l’ex-président Joseph Kabila, de déposer des listes de candidats pour les élections législatives avant la date butoir du 23 juillet. Le 29 juillet, c’est à nouveau sans ses collègues de l’opposition que l’opposant est descendu dans la rue pour réclamer un fichier électoral fiable. La rupture semble aujourd’hui consommée avec le reste de l’opposition.
L’état-major de Katumbi estime que cette situation place de fait le patron d’Ensemble dans le costume du principal rival de Tshisekedi. « Ni Fayulu, ni Kabila n’ont déposé de listes pour les législatives. Katumbi est indéniablement le dernier grand adversaire pour Tshisekedi. C’est ce qui justifie aujourd’hui l’acharnement auquel on assiste », veut croire un intime de l’ex-gouverneur.
Mais il n’est pourtant pas seul à vouloir affronter le président dans les urnes. Matata Ponyo Mapon et Delly Sesanga ont aussi déposé leur liste pour les législatives et excluent formellement un boycott du scrutin. Le premier est toujours sous la menace de poursuites judiciaires. Le second a dénoncé, le 30 juillet, un acte de violence dont son cortège a été victime à Kananga. Aucun de ces candidats n’a pour l’instant l’intention de renoncer, même si chacun se dit prêt, le moment venu, à discuter d’une candidature commune.
Pas de quoi inquiéter le chef de l’État, maintient l’entourage de ce dernier. Ces derniers mois une discrète task force œuvre au sein de la présidence pour préparer la réélection de Tshisekedi. « Nous nous concentrons sur le début du mois de septembre, confie l’un de ses membres. C’est là, avec le dépôt des candidatures, que la campagne débutera vraiment ».