
L’ÉLITE BOURGEOISE CONGOLAISE
L’élite politique congolaise de 1960 est issue de la classe des « évolués » dont les membres ont été formés afin de servir d’auxiliaires aux agents européens pour l’exploitation du Congo. C’est seulement quelques années avant l’indépendance que le terme discriminatoire d’« évolué » sera remplacé par « classe moyenne ». La majorité de cette élite est demeurée fidèle à la Belgique. N’a-t-on pas entendu le président de la RDC annoncer publiquement que la Belgique est non pas seulement un pays ami mais, son propre pays ?
Le terme « élite » est utilisé dans un sens fonctionnel pour désigner les groupes qui, au sein d’une société, occupent les postes de direction dans la conception et la prise de décisions publiques.
Vilfredo Pareto et Gaetano Mosca, deux principaux théoriciens de l’« élite » au début du 20e siècle, insistent sur le fait que, dans chaque société, il existerait d’une part l’élite, une minorité organisée dominante, et d’autre part la masse, une majorité moins organisée. Des conflits internes au sein des États éclatent non pas entre la masse et l’élite, mais entre les membres de l’élite eux-mêmes, qui ont de l’influence sur les masses. Les membres d’une élite irresponsable laissent dégénérer des conflits au lieu de le gérer. L’incapacité des membres de l’élite à surmonter leurs contradictions conduit ainsi aux désordres sociaux voire guerres civiles pouvant empêcher le développement harmonieux de l’Etat et parfois, menacer l’existence de ce dernier. La qualité de l’élite est donc le facteur déterminant du développement et de la longévité d’un État. Selon Pareto et Mosca La competition non antagonique entre les membres de l’élite responsable est nécessaire pour le progrès des nations.
Karl Marx pour sa part donne une autre analyse au développement de la société. Il définit la société capitaliste comme étant composée principalement de deux classes en contradiction antagoniques : la bourgeoise (propriétaire du capital et des moyens de production sociale) ou classe dominante, et le prolétariat (dont les membres ne possèdent ni capital ni moyens de production et doivent donc, pour subvenir à leurs besoins, vendre leur travail), qui est une classe exploitée.
Toutefois, il mentionne aussi l’existence d’une « classe transitoire » (les auxiliaires), la petite bourgeoisie, dont les membres sont propriétaires des petits moyens de production (petites usines, plantations) ou les intellectuels exerçant des fonctions libérales (enseignant, médecin, ingénieurs, avocats, économistes, etc.), mais vivant de leurs salaires.
Pour les auteurs marxistes, le changement dans la société découle de la lutte des classes. Et, comme le reconnaît Karl Marx dans son ouvrage historique de 1847 (Le manifeste du Parti communiste), « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire ».[i]
Néanmoins, la théorie de Pareto et celle de Max n’expliquent que partiellement la situation de déchéance de notre pays.
En effet, comme nous l’avons dit, l’élite ou la classe dirigeante congolaise de 1960 est issue de la classe des « évolués », une petite bourgeoisie, dont les membres ont été formés pour servir d’auxiliaires aux agents européens. Toutefois, il ne s’agit ici pas d’une vraie classe sociale similaire à la bourgeoisie dans les sociétés capitalistes mais d’une classe embryonnaire que la puissance coloniale créa à la va-vite pour servir d’écran contre la montée du nationalisme.
Il faut noter que lors de la décolonisation du Congo belge, contrairement aux petites bourgeoisies dans les colonies britanniques et françaises, la petite bourgeoisie congolaise ne dispose d’aucun moyen de production (nombre réduit de commerçants congolais) , n’est pas suffisamment formée et n’a même pas bénéficié d’une expérience politique à l’étranger (les évolués Congolais étaient quasi interdits de voyager) comme Senghor, Kwame Nkrumah, Nyerere.
Ainsi, la petite bourgeoisie congolaise est principalement une bourgeoisie bureaucratique, une bourgeoisie qui accumule son capital en utilisant sa position aux fonctions de l’État. Elle est aussi une bourgeoisie compradore, c.-à-d. une bourgeoisie qui sert les intérêts de l’étranger.
Bomboko, Tshombe et autres choisiront de déstabiliser leur pays dès la deuxième semaine de l’indépendance ; et ce au profit de la Belgique ! Plus tard, Albert Kalonji ne demandera-t-il pas pardon au peuple congolais [lors de la Conférence Nationale Souveraine en 1992] pour avoir accepté l’argent de la Forminière afin de faire la sécession au Sud Kasaï ? Une petite bourgeoisie compradore au servir de la Belgique !
Frantz Fanon avait écrit que « dans un pays sous-développé, une bourgeoisie nationale authentique doit se faire un devoir impérieux de trahir la vocation à laquelle elle était destinée, de se mettre à l’école du peuple, c’est-à-dire de mettre à la disposition du peuple le capital intellectuel et technique qu’elle a arraché lors de son passage dans les universités coloniales. »
L’erreur historique de la classe politique congolise n’est donc pas due à son origine. Mais au fait que beaucoup de ses membres, au lieu d’adopter une posture avant-gardiste et être prêts à creuser dans le roc la voie pour le développement de la nation, garderont celle de suiviste sans mettre en cause leur loyauté à la Belgique pour la pérennité de la domination belge sur le Congo ; et ce malgré les avertissements de Patrice Lumumba qui était un de leurs.
LA RECONNAISSANCE INTERNATIONALE DE LUMUMBA
Deux cas illustratifs : la mémoire de Lumumba est honorée aussi bien en Russie qu’aux États-Unis.
Depuis 1961, l’Université de l’Amitié des peuples de Moscou, principale institution d’enseignement supérieur internationale pendant la guerre froide, avait été dédiée à la mémoire de Patrice Lumumba.
Jusqu’à l’effondrement de l’Union soviétique, cette université qui a formé notamment des milliers des cadres de pays d’Asie, d’Amérique latine et d’Afrique (à l’exception de ceux de la République démocratique du Congo), permettra ainsi aux élites de pays du tiers monde de mieux comprendre la vision de Lumumba alors qu’au Congo la pensée de Lumumba demeurait interdite !
Le 28 juillet 2023, dans son discours au sommet Russie-Afrique, Vladimir Poutine, le Président de la Fédération de Russie, a rendu hommage aux combattants africains de la liberté. Il a cité en tête de liste Patrice Lumumba, Nelson Mandela, et Kwame Nkrumah. Pendant que les autres Africains applaudissaient cet honneur fait aux héros africains, Bemba [fils d’un mobutiste], représentant du Président de la RDC, dormait dans la salle !
Dans le camp occidental, la mémoire de Lumumba a été aussi honorée malgré l’hostilité à travers les prises de position gouvernementales. Une des photos les plus mémorables du Président Kennedy à la Maison-Blanche est celle prise quand il a appris la mort de Lumumba ; et ce, même si, publiquement et politiquement, il ne pouvait se distancier de la position politique anti-Lumumba de son prédécesseur.
En effet, dans son livre publié en 1983, Lowe, l’ancien photographe de Kennedy, a fait la révélation ci-après, accompagnant cette photo :
« Le 13 février 1961, l’ambassadeur des Nations Unies Adlai Stevenson était au téléphone. J’étais seul avec le Président ; sa main se porta sur sa tête dans un désespoir total. “Oh, non”, je l’entendis gémir. […]

l’attitude de Kennedy envers l’Afrique noire était que beaucoup de ceux qui étaient considérés comme de gauche étaient en fait des nationalistes et des patriotes, anti-Occidentaux en raison d’années de colonisation […].L’appel lui a donc laissé le cœur brisé, dira-t-il, car il savait que le meurtre serait un prélude au chaos »
La vision de Patrice Lumumba tant honorée au monde, mérite d’être enseignée aux générations de Congolais. Le CET ne se départira pas de cette tâche.
LE NÉOCOLONIALISME, PREMIÈRE CAUSE D’INSTABILITÉ EN RDC
Le document de diagnostic de la Banque Mondiale décrit comme-ci l’instabilité qui est la première cause de la faillite de l’Etat en RDC :
« Le Premier ministre élu pour la première fois a été renversé et assassiné après seulement dix semaines en fonction. À la suite de l’indépendance, les provinces du Kasaï et Katanga ont cherché à faire sécession […].»
Nous sommes d’accord sur le fait que les membres de l’élite sont à blâmer dans l’instabilité des institutions, qui remonte à 1960 ; et, par ailleurs, sur le fait que la compétition des membres de l’élite s’appuyant sur la diversité ethnique a joué un rôle dans le manque de cohésion nationale. Mais la diversité ethnique est-elle la cause principale ?
En effet, dans un document interne annonçant la politique des États-Unis à l’égard de l’Afrique au sud du Sahara rédigé en 1957, il est noté ce qui suit concernant l’autodétermination :
« nous soutenons le processus d’évolution ordonnée d’autodétermination [mais] nous ne voulons pas supplanter les pouvoirs métropolitains et nous n’approuvons pas la fuite en avant vers l’indépendance. Nous voulons que les puissances métropolitaines [continuent de] jouer le premier rôle dans les territoires dont ils étaient auparavant responsables avant l’indépendance. » (archives du département d’Etat)
Trois ans avant l’accession du Congo à l’indépendance, il était donc déjà décidé que la Belgique gardera son rôle de métropole au Congo après l’indépendance juridique. Pour ce faire, tout en interdisant les organisations politiques susceptibles de créer une conscience nationale, la Belgique encouragea le regroupement des Congolais basée sur les origines ethniques.
Comme l’a écrit Luc de Heusch dans son Plaidoyer à la mémoire de Patrice Lumumba[ii] : « l’État colonial ne fit rien […] pour créer la conscience civique sur laquelle s’appuie une nation moderne. Cette conscience civique, l’éducation de masse s’était bien gardée d’en fournir les bases. Le Congo accéda à l’indépendance sans qu’une conscience nationale authentique se soit forgée. Le Congo était demeuré prisonnier de ses divisions ethnographiques. »
À partir du début du mois de juillet 1960, la France et la Belgique établissaient une base de déstabilisation du Congo ex-belge à Brazzaville, où il était décidé que « la seule solution [pour se débarrasser de Lumumba et du lumumbisme] est de faire jouer actuellement les particularismes ethniques avec tous les risques que cela comporte de façon à isoler Lumumba ».
Après le « succès » apparent de la sécession au Katanga, les services secrets français et belges bases à Brazzaville complotèrent pour l’organisation des sécessions au Bas-Congo, au Sud Kasaï et dans la province de l’Equateur.
Le néocolonialisme entreprenait donc de déstabiliser totalement le Congo en utilisant la diversité ethnique des Congolais et la naïveté de la petite bourgeoisie nationale.
Conscient de cette situation, Patrice Lumumba demandait aux Congolais de mettre fin aux querelles ethniques et régionales pour construire l’indépendance.
Un mois après l’assassinat de Lumumba, la France et la Belgique avaient décidé de sceller le sort du Congo en jouant sur les particularismes ethniques et régionaux. Ils organisèrent une Conférence à Tananarive pour choisir les structures du Congo, sans la participation des lumumbistes, pourtant la plus grande force politique du pays ; et dans l’ignorance totale de l’existence du parlement !
Les séparatistes Kasa-Vubu, Tshombé, Kalonji y signèrent la fin de l’existence juridique de la République du Congo et son remplacement par un certain nombre d’États ethniques souverains liés seulement par des accords de coopération imprécis.
Ce sont les réactions vives des pays africains progressistes (le bloc de Casablanca), appuyés par les pays non alignés, notamment l’Inde de Nerhu, qui acculèrent les États-Unis et l’ONU à se distancier des accords de Tananarive.
Nous sommes donc d’accord avec le diagnostic de la Banque Mondiale selon lequel les premiers actes de l’Instabilité que la RDC continue à vivre sont principalement le renversement du pouvoir lumumbiste et l’assassinat de Lumumba. Toutefois, nous croyons que l’on ne devrait pas jeter tous les blâmes sur l’incompétence de l’élite congolaise dont des membres ont été manipulée par le néocolonialisme en utilisant les particularismes ethniques.
Aujourd’hui pour faire balkaniser le Congo, le néocolonialisme finance des membres de l’élite congolaise dans l’entourage de Felix Tshisekedi pour semer des discours haineux qui ne peuvent qu’exacerber davantage les tensions ethniques et mener le pays vers l’éclatement.
Ainsi, pour la survie du pays, la nécessité de fournir des efforts pour l’intégration nationale ne doit pas être sous-estimée, sinon ce sont les particularismes ethniques qui deviennent le seul repère, et ceux qui veulent nous dominer en profiteront avec des conséquences catastrophiques pour notre indépendance.
L’ACCAPAREMENT DES RESSOURCES de l’ÉTAT PAR L’ÉLITE
La deuxième cause de la déchéance de notre pays, liée à l’instabilité demeure l’accaparement des ressources publique par l’élite. Ci-dessous un extrait du document :
« Cet accaparement se manifeste par un système qui tend à détourner le processus de prise de décision au profit de certains individus […]. La RDC se trouve dans une situation où les connexions politiques sont utilisées pour détourner des ressources qui sont, à leur tour, exploitées pour perpétuer les dominations politiques et sociales […]. L’accaparement des ressources par les élites induit une corruption à tous les niveaux, grevant lourdement la capacité des services publics à offrir les services de base, et continue d’entraver les perspectives de développement de la RDC. »
Par accaparement, on n’entend pas seulement l’appropriation des ressources financières. Quand les dirigeants politiques utilisent la justice et la police pour arrêter et persécuter les opposants, il y a accaparement des ressources publique par l’élite au pouvoir. Néanmoins, pour faciliter la compréhension, nous allons nous limiter au cas d’accaparement des ressources financières de l’Etat.
Selon Hugues Leclercq, dans son livre sur l’économie congolaise de 1960 à 1966, la cause unique du désordre monétaire que la RDC connaitra dans la période postcoloniale est à rechercher dans le déficit permanent et important des finances publiques. C’est ce déficit, financé par les avances du système bancaire, qui a nourri l’expansion monétaire et de la dette extérieure qui deviendra insolvable à la fin du régime Mobutu. Toutefois, la Banque Mondiale a eu sa part de responsabilité dans cette situation qui tend a revenir avec le régime Tshisekedi.
En effet, « Le financement monétaire du déficit conduisit à déverser sous forme de traitements, soldes, indemnités, subsides, avances et prélèvements de toute nature des sommes considérables dans une économie ou l’offre globale se réduisait. Aussi, le gonflement des revenus monétaires devait-il inéluctablement déclencher le processus inflatoire qui bouleversa profondément le fonctionnement de l ‘économie congolaise ». (cf. Hugues LECLERCQ, 1069, p. L’Économie congolaise de 1960 à 1965, p.51)
Pourtant dans son premier discours a la nation, Patrice Lumumba avait mis en garde l’élite contre la tendance a vouloir des augmentations des salaires avant que le programme de développement du pays ne commence a porter ses fruits. L’histoire est connue. Le Ministre Nkaya de l’Abako introduisit un barème de salaire très alléchants aux parlementaires en triplant le salaire proposé par le législateur belge. L’élite congolaise voulait vivre « dignement ». La tradition est demeurée jusqu’aujourd’hui.

Cette mauvaise culture de gestion de trésorerie, qui s’est installée dès les premières heures de notre indépendance (cf. le tableau ci-dessus), continue jusqu’à présent. Le budget de l’État est gonflé par les membres de l’élite non pas pour servir le pays… mais pour se servir eux-mêmes. Quand 70% du budget de l’État est alloué au paiement du personnel politique et administratif, le pays n’a aucune chance de se développer.
Certes, on pourrait objecter que l’entretien du déficit budgétaire peut parfois être utile pour financer le développement d’un pays. L’Inde de Nehru l’avait fait.
Toutefois, il existe des préalables, tels que la redevabilité et la transparence totale dans les dépenses publiques.
En effet, un système néo-patrimonial de type « patron-client », qui ne se croit pas redevable, pillera les fonds empruntés et les orientera dans des projets de prestige [Inga-Shaba], dans des domaines qui récompensent la loyauté des clients et qui ne stimulent pas la croissance de l’économie, laissant derrière lui d’énormes dettes, une monnaie faible et des réserves épuisées pour le gouvernement suivant. Nous l’avons vécu sous Mobutu. L’histoire bégaie avec le régime Tshisekedi.
À titre d’exemple, il y a quelques mois, quand Vital Kamerhe a été arrêté pour détournement des ressources publiques, il s’est expliqué comme suit lors de son jugement télévisé :
« Partout où je suis passé, je me suis occupé du social. À l’Assemblée nationale, on gère le fonds secret que j’avais transformé en montant qu’on appelle « des invisibles ». Tous les députés le savent. J’ai multiplié le salaire des agents de l’Assemblée nationale par six. J’ai multiplié le salaire des députés par trois et j’ai donné un véhicule à chaque député.[…] Je viens d’arriver à la présidence, demandez aux conseillers : leur salaire est multiplié par trois ! Partout où je passerai, je ferai vie sociale. Je vous supplie de poser des questions à la présidence, [suite à mes interventions], nous recevons deux fois par mois 400 000 $ américains, qu’on appelle « caisse de secours ».
Cet argument a fini par susciter la solidarité de l’élite qui n’avait aucun intérêt pour voir les salaires des dirigeants et autres « invisibles » divulgués en public. Un règlement à l’amiable se fera malgré une condamnation initiale en justice de 20 ans de prison et Kamerhe se retrouvera en liberté sans avoir reversé au trésor public les sommes détournées !
Toutefois, il apparait pour tous que le système ne peut être réformé par des elections. Un député congolais touche aujourd’hui $21000 par mois soit $252 000 par an [sans compter les « invisibles » et autre avantages], soit 504 fois le PIB par habitant en RDC… qui est l’un des pays les plus pauvres de la planète ! Ce rapport du salaire annuel du député au PIB par habitant n’est que 70 fois au Nigéria, 20 fois au Rwanda et 3 fois aux États-Unis.
Comme le dit en résumé le document de la Banque Mondiale, la « RDC se trouve dans une situation où les connexions politiques sont utilisées pour détourner des ressources qui sont, à leur tour, exploitées pour perpétuer les dominations politiques et sociales. ». Aucune voie réformiste notamment par un processus électoral ne peut apporter de changement escompté à un système dont le mal est aussi gangrené.
Nous devons prendre nos responsabilités pour tout remettre à plat.
[i] Ibid.
[ii] Luc de Heusch, Plaidoyer à la mémoire de Patrice Lumumba, Pourquoi l’épouser ? (1971), pages 289 à 315.