Lumumba ce géant panafricaniste

À la CAN, parmi les faits marquants retenus par plus d’un observateur, il y a la prestation du supporter congolais Michel Nkuka Mboladinga, devenu mascotte de la compétition par ses traits de ressemblance au héros panafricains Patrice Lumumba et le rappel du salut emblématique de ce dernier.

Sa manière d’encourager l’équipe nationale de la RDC en restant debout, immobile, le bras en l’air, la paume ouverte, le regard fixe, est unique.

L’interprétation a embrasé les cœurs en Afrique, unissant tout un continent derrière la RDC dans un hommage vibrant à Patrice Lumumba. Malgré l’élimination de l’équipe congolaise, la CAF a salué ce geste fort, repris depuis par plusieurs nations africaines telles que le Maroc, l’Égypte, l’Algérie, le Sénégal et le Nigéria, qui ont emboîté le pas en adoptant le salut emblématique de Patrice Lumumba.

Cet événement, associé à la commémoration du soixante et unième anniversaire de son assassinat, offre une opportunité d’examiner les motivations sous-jacentes de l’adhésion africaine à la cause lumumbiste.

Il est essentiel que les Congolais comprennent que le lumumbisme n’est pas une simple étiquette politique ou une admiration émotionnelle pour le martyr mais une doctrine politique rigoureuse qui exige l’adhésion à des principes objectifs. Sinon, on validerait une théorie pour le moins audacieuse : celle d’un Mobutu lumumbiste.

Pour une exploration plus approfondie du lumumbisme, nous recommandons la lecture de l’article « Comment définir le lumumbisme ».

Le présent article s’articule autour des axes suivants : premièrement, la reconnaissance manifestée par l’Afrique envers Patrice Lumumba, et deuxièmement, des extraits de messages de ce dernier appelant à la libération du peuple congolais et africain.


HOMMAGE DE L’AFRIQUE A PATRICE LUMUMBA

Comment expliquer que, plus de soixante ans après sa disparition tragique, toute référence à Patrice Lumumba résonne encore si fort, y compris au-delà des frontières africaines ?

C’est la vision et le combat politique de Lumumba qui sont célébrés, bien plus que sa personne. C’est donc le lumumbisme, cette idéologie ayant marqué de son empreinte les mouvements révolutionnaires africains d’hier et d’aujourd’hui, qui est à l’honneur.

A titre d’exemple, pour Mandela, Lumumba incarnait l’une des figures africaines les plus emblématiques. À maintes reprises, il a invoqué Lumumba, au même titre que Kwame Nkrumah (Ghana) et Gamal Abdel Nasser (Égypte), comme les architectes de sa conception de la dignité africaine. Pour Mandela et ses pairs de l’ANC, Lumumba symbolisait l’intransigeance face au joug colonial.

Dans les couloirs du grand complexe de l’UA à Addis-Abeba, Lumumba est vénéré comme l’un des « Pères Fondateurs » spirituels de l’UA. En fait, malgré son assassinat en 1961, soit deux ans avant la fondation officielle de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba, son héritage et sa vision ont infusé la création de cette institution. De fait, l’Union Africaine, héritière de l’OUA, distingue deux figures de pères fondateurs : les signataires de la Charte de 1963, à l’image d’Haïlé Sélassié ou Kwame Nkrumah, et les martyrs de l’unité, dont la vision a façonné les fondations de l’organisation

Parailleurs l’UA continue de mener des projets en son nom, et son discours du 30 juin 1960 demeure une bible pour la diplomatie africaine à Addis-Abeba.

Il est impératif de saisir cette occasion pour raviver dans la mémoire des générations congolaises la pertinence de la pensée et du combat politique de Patrice Lumumba, dont l’aura continue de rayonner en Afrique et à travers le monde – bien plus qu’en RDC, où l’impunité plane toujours sur son assassinat, faute d’un procès officiel.  

Impossible d’ignorer le sinistre cas du sénateur Jonas Mukamba : les archives déclassifiées de la CIA révèlent son implication dans le transfert macabre d’une oreille et d’une main de Lumumba, d’E’ville à Bakwanga, théâtre d’actes de cannibalisme présumés !

EXTRAITS DES DISCOURS DE PATRICE LUMUMBA :

Patrice Lumumba n’était pas qu’un Premier ministre élu et un symbole national pour le Congo. Ses discours et écrits politiques se font l’écho d’une vision d’avenir, d’un leadership progressiste et d’un panafricanisme résolument novateur, tourné vers le développement.

Décortiquons, dans l’ordre, quatre messages clés livrés par Patrice Lumumba :

Le discours du 28 decembre 1958

Le discours du 28 décembre 1958 (tenu à Kalamu, et considéré comme le premier meeting politique de l’histoire du Congo), qui jeta les fondations d’une lutte politique organisée au Congo. Ce fut d’ailleurs l’élément déclencheur des émeutes du 4 janvier 1959.

C’est dans ce discours que Patrice Lumumba a, pour la première fois, mis l’Indépendance sur la table, exhortant les Congolais à secouer leur torpeur pour rejeter l’autonomie et revendiquer leur pleine souveraineté.

«  Il est grand temps que Ie peuple congolais prouve au monde qu’il a conscience des réalités de l’autonomie — cadeau que prépare et lui promet le gouvernement[belge]. Cette autonomie , nous n’en voulons pas.

[…] Il est temps que le peuple congolais sorte de son sommeil, qu’il rompe le silence et domine l’intimidation pour manifester…pacifiquement mais résolument que l’on doit compter avec lui… 

Notre action pour la conquête de l’indépendance du Congo, indépendance que nous voulons totale, nous n’avons cessé de proclamer que nous n’étions contre personne mais uniquement contre la domination, les injustices et les abus et que nous voulons tout simplement nous libérer des entraves du colonialisme avec toutes ses conséquences.

Le peuple congolais a droit à l’  indépendance au même titre que les autres peuples du globe. C’est un droit fondamental, naturel et sacré qu’aucune doctrine ne peut lui disputer, aucune puissance lui arracher… »

Ce meeting du 28 décembre 1958 fut le véritable catalyseur de la révolte de Léopoldville du 04 janvier 1959.

Le discours du 30 Juin 1960

Le discours du 30 juin 1960, unanimement salué comme un chef-d’œuvre oratoire du XXe siècle, a propulsé son auteur au rang d’icône africaine : en dénonçant avec force les ravages du colonialisme au Congo, il a mis à nu les blessures de la déshumanisation infligée à l’Afrique et célébré le recouvrement de la dignité ainsi que la fin de l’oppression. Il y esquisse surtout les contours d’un avenir meilleur à bâtir, enfin libéré du poids du tribalisme et des vestiges du colonialisme :

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.
Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ?

Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même.

[…] Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ?

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini.

[…]La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (…) »


Le discours tenu à Léopoldville en août 1960, lors de la Conférence panafricaine.



Le discours tenu à Léopoldville en août 1960, lors de la Conférence panafricaine. Un discours qui mettait en lumière l’impératif d’une solidarité africaine renforcée, rempart essentiel contre l’impérialisme.

Lors de cette conference des initiatives étaient annoncées pour une future union continentale des pays africains affranchis du colonialisme. Ci-dessous, un extrait :

« Tous [les dirigeants progressistes africains] ont immédiatement compris que les colonialistes, par leur entreprise de reconquête, remettent en question non seulement l’indépendance réelle du Congo, mais aussi l’existence de tous les pays indépendants d’Afrique. Tous ont compris que si le Congo meurt, toute l’Afrique bascule dans la nuit de la défaite et de la servitude.

Voilà, encore une fois, la preuve vivante de l’Unité Africaine. Voilà la preuve concrète de cette Unité sans laquelle nous ne pourrions vivre face aux appétits monstrueux de l’impérialisme. […]

Nous sommes ici pour défendre l’Afrique, notre patrimoine, ensemble ! À l’action concertée des puissances impérialistes, dont les colonialistes belges ne sont que l’instrument, nous devons opposer le front uni des peuples libres et des peuples en lutte d’Afrique. Nous devons opposer aux ennemis de la liberté la coalition des hommes libres.

Et notre sort commun se joue pour le moment ici au Congo. C’est ici, en effet, que se joue un nouvel acte de l’émancipation et de la réhabilitation de l’Afrique. Poursuivant la lutte dont l’objectif primordial est de sauver la dignité de l’homme africain, le peuple congolais a choisi l’indépendance immédiate et totale.

Ce faisant, il savait qu’il ne se débarrassait pas d’un seul coup de l’empreinte coloniale, que l’indépendance juridique n’était qu’un premier pas, que l’effort à fournir encore serait long et plus dur peut-être. Nous n’avons pas choisi les voies de la facilité, mais celles de la fierté et de la liberté de l’homme.

Nous avons compris que tant qu’un pays n’est pas indépendant, tant qu’il n’a pas assumé son destin, il lui manque l’essentiel. Et ceci reste vrai quel que soit le niveau de vie des colonisés, quels que soient les aspects positifs d’un système colonial. Notre volonté d’indépendance rapide, sans période intermédiaire, sans compromis, nous l’avons imposée avec d’autant plus de force, que nous avions davantage été niés, dépersonnalisés, avilis.

Le choix qui nous a été offert n’était pas autre chose que l’alternative : liberté ou prolongement de l’asservissement. Entre la liberté et l’esclavage il n’y a pas de compromis. Nous avons préféré payer le prix de la liberté. Nous affirmons notre personnalité d’hommes libres qui prennent, jour après jour, en mains les destinées de leurs nations et de leur continent.

En marge de la conférence ouverte à tous les pays africains, Kwameh Nkruma et Patrice Lumumba avaient déjà secrètement décidé de mettre en place un embryon de fédération des Etats Unis d’Afrique que les autres pays africains rejoindraient le moment venu et dont la capitale serait Léopoldville.

L’organisation de l’Unite africaine verra le jour en 1963 deux ans après l’assassinat de Lumumba, l’un de ses pères spirituels, avec Addis Abeba comme capitale au lieu de Leopoldville.


La lettre à Pauline, rédigée en janvier 1960.

Ce dernier message de Patrice Lumumba  à sa femme, écrit depuis sa cellule de Thysville, résonne comme un testament pour le peuple congolais et africain. Malgré l’ombre de sa propre fin, il y exprime un optimisme indéfectible quant à l’avenir du Congo et de l’Afrique.

Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.

Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays.

[…] Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité.

CONCLUSION

 L’aura de Patrice Lumumba auprès des peuples africains est amplement justifiée et trouve sa source dans les réalités concrètes du combat qu’il a mené. Lumumba, de son vivant, incarna l’esprit progressiste et la vision panafricaniste

Un lumumbiste ne peut être ni tribaliste, ni xénophobe, ni réactionnaire. De génération en génération, les Congolais doivent apprendre à être lumumbistes. Car il n’y a pas de lumumbiste de sang : arguer de son origine (familiale, ethnique et/ou nationale) ou de sa compassion face au drame de 1961 est bien insuffisant.

Dès lors, comment faire ? L’attachement à Lumumba exige la connaissance de sa vision à travers une compréhension – par la lecture notamment – de ses discours politiques et de ses actions

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