Azarias Ruberwa : « En RDC, l’urgence n’est pas de modifier la Constitution mais de la respecter »
Ancien vice-président longtemps allié à Joseph Kabila, Azarias Ruberwa dit son attachement à la Constitution de 2006, que les partisans de Félix Tshisekedi assument vouloir modifier.

- Par Stanis Bujakera Tshiamala
Publié le 30 juin à 02h19. Lecture : 5 minutes.
Longtemps, son nom fut associé à la transition et aux accords de paix signés à Sun City, en Afrique du Sud, au début des années 2000. Azarias Ruberwa fut l’un des quatre vice-présidents qui représentait le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD).
Originaire du Sud-Kivu et désormais avocat au barreau de Washington, il suit toujours avec attention la situation en RDC. Il porte surtout un regard sévère sur la gouvernance de Félix Tshisekedi, qu’il accuse de vouloir modifier la Constitution dans l’unique but de se maintenir au pouvoir.
Question :Jeune Afrique : Vous êtes l’un des architectes de la Constitution de 2006. Que pensez-vous du fait que l’entourage du président milite pour qu’elle soit changée ? Et que Félix Tshisekedi lui-même dise qu’il pourrait rester au pouvoir « si le peuple le veut » ?
Azarias Ruberwa : J’éprouve tout à la fois de la surprise et de la déception. Le chef de l’État a juré de respecter la Constitution, devant Dieu et devant les hommes. Rester au pouvoir, fût-ce à la demande d’une partie des Congolais, c’est violer cette Constitution. J’éprouve aussi une certaine désillusion parce que Félix Tshisekedi est issu de l’UDPS [Union pour la démocratie et le progrès social], un parti arrivé au pouvoir après trente-huit ans de lutte pour la démocratie et l’État de droit, et qui s’est battu pour que l’on ne touche pas à la Constitution. Cette UDPS-là, c’était celle d’Étienne Tshisekedi. Ensemble, nous avons travaillé pour amener toutes les parties à la table des négociations à Sun City [les accords de Sun City ont été signés en 2002 en Afrique du Sud]. Je ne comprends pas que l’on envisage de trahir ce qui lui était si cher.
Question :Le président et ses partisans critiquent un texte rédigé par des étrangers et adopté pour calmer les belligérants de l’époque. Ont-ils tort ?
Sur toute la ligne. La Constitution de 2006 est entièrement l’œuvre des Congolais. De sa conception à sa promulgation, sa paternité est entièrement congolaise. Beaucoup des personnes qui ont imaginé ce texte et qui l’ont rédigé occupent aujourd’hui des fonctions au plus haut niveau de nos institutions. Ils n’ont pas les mains sales ou tachées de sang. Cette Constitution a mis fin à la crise de légitimité des années 1960 et consacré la refondation de l’État, alors que toutes celles qui l’avaient précédée avaient été le produit du parti-État et de la dictature.
Question :Vingt ans après, n’est-il pas temps de la remplacer ?
Ce n’est ni opportun ni pertinent ni rationnel. Vingt ans, c’est une période très courte dans la vie d’une nation. Rien de fondamental ne s’est produit qui justifierait un changement de Constitution. C’est uniquement par intérêt partisan que le pouvoir en exprime le souhait. L’urgence n’est pas de remplacer la Constitution mais de la respecter et de la faire respecter dans toutes ses dispositions, pour mettre fin à la pauvreté et asseoir la démocratie.
Question :Ce débat intervient alors que le pays est en guerre et que plusieurs provinces de l’Est sont en état de siège. Les négociateurs de 2006 avaient-ils anticipé cette éventualité ?
À leur manière, oui, puisque l’article 219 interdit formellement toute révision pendant l’état de guerre, d’urgence ou de siège. Envisager de toucher à la Loi fondamentale en pareilles circonstances dénote un manque d’intégrité et soulève la question de la légèreté dans la conduite des affaires de l’État. J’espère que ce débat sera vite abandonné.A lire :
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Question :Félix Tshisekedi a affirmé qu’il n’y aurait pas d’élection tant que la paix ne serait pas revenue dans l’Est. N’a-t-il pas raison au regard de la gravité de la situation ?
En décembre 2023, les élections ont été organisées malgré la guerre, sans que l’on puisse voter dans les territoires de Masisi et de Rutshuru. Pourquoi ne pas suivre cette jurisprudence récente ? Qu’est-ce qui nous dit qu’en décembre 2028, il y aura toujours la guerre ? Qu’est-ce qui nous dit qu’elle ne sera pas terminée, dans six mois à un an, et que l’on ne pourra pas organiser les élections à temps ? Certes, faire la paix est plus difficile que faire la guerre. Mais avec la volonté politique, la paix est possible, même à court terme. Surtout, il faut éviter de prolonger la guerre pour justifier le retard électoral.A lire :
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Question :L’ancien président Joseph Kabila, qui fut votre allié pendant la transition, a été condamné à mort par la justice congolaise. Comment analysez-vous sa trajectoire ?
Elle est hors du commun. Joseph Kabila a connu son heure de gloire très tôt, en devenant président de la République avant d’avoir trente ans, et il est resté dix-huit ans à la tête du pays. Pendant ce temps, la RDC a été réunifiée, une Constitution a été adoptée, des élections ont été organisées, une nouvelle armée a été formée, plusieurs réformes majeures ont été menées et à l’issue de tout cela, cerise sur le gâteau, nous avions eu une transmission pacifique du pouvoir. Depuis, c’est pour lui un véritable chemin de croix : sa plateforme a été exclue du pouvoir, il a connu l’exil, ses immunités ont été retirées, il a été condamné à mort, a connu les sanctions et l’ignominie des insultes publiques… Finalement, la grande inconnue de sa trajectoire, c’est son avenir.
Question :Êtes-vous de ceux qui pensent que sa condamnation à mort est un règlement de comptes politique ?
Cette condamnation est injuste et abjecte. Elle est le fruit d’un procès politique, qui s’est tenu en violation des règles de procédure pénale. Malgré cela, malgré le fait que le Sénat a levé son immunité de manière folklorique et irrégulière, malgré des accusations sensationnalistes, malgré l’absence de preuves, les juges ont prononcé la peine la plus sévère : la peine de mort. C’est pourquoi je plaide pour une solution politique : la grâce présidentielle. À défaut d’avoir empêché ce procès, le président de la République jouerait la carte de la grandeur et de la réconciliation en l’accordant.A lire :
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Question :La zone de Minembwe, que se disputent l’armée congolaise et les rebelles du M23, est emblématique de ce qui joue dans l’est de la RDC. Elle est stratégique, les forces armées congolaises y sont alliées aux troupes burundaises et les civils y sont pris au piège de la guerre. Comment sortir de l’impasse ?
À Minembwe, les bombardements sont quotidiens, par des drones ou des appareils militaires Sukhoï. Il n’y a plus d’hôpitaux ni d’écoles, les Banyamulenge [soupçonnés de collusion avec les rebelles du M23] sont persécutés, des gens ont été tués, d’autres ont perdu leur bétail, des maisons ont été détruites, il y a un blocus alimentaire qui impose une aide humanitaire urgente… Donc non, le gouvernement ne gère pas correctement la situation et son alliance avec les Burundais aggrave la situation alors même que sur les autres fronts, la tendance est plutôt à l’accalmie. Deux personnes peuvent mettre fin à cette guerre : le président Tshisekedi et celui du Burundi, Évariste Ndayishimiye.
Question :Faut-il un « Sun City bis » pour sortir de cette crise ?
Oui et non. Non, parce que le contexte est différent : les institutions fonctionnent, une armée existe, nous sommes à la veille d’un cinquième cycle électoral… En 2002, nous n’avions rien de tout ça. Mais oui parce que la crise actuelle est réelle et profonde. Elle est politique, sociale, économique mais aussi morale, et elle menace l’unité de notre pays. À cet égard, un dialogue est impératif. On sait ce qu’il faut faire : conclure d’abord un accord entre belligérants, puis trouver un facilitateur neutre et consensuel, définir la liste des participants sans exclusion et arrêter l’agenda. Mais faire en sorte, ensuite, que les engagements politiques soient respectés. C’est sur ce point que notre pays butte depuis des décennies.