III. L’unité nationale : la citoyenneté avant les appartenances
Le troisième grand pilier du discours de Patrice Émery Lumumba est l’unité nationale.
Lorsque notre pays accède à l’indépendance le 30 juin 1960, le défi n’est pas seulement de remplacer une administration coloniale par des institutions congolaises. Il est aussi de transformer une mosaïque de peuples, de langues et de cultures en une véritable communauté politique unie autour d’un destin commun.
Lumumba avait parfaitement compris qu’aucun État ne peut être durablement souverain si sa population demeure profondément divisée. La force d’une Nation ne réside pas dans son uniformité, mais dans sa capacité à faire de sa diversité une richesse au service du bien commun. C’est pourquoi il plaçait la citoyenneté au-dessus des appartenances ethniques, régionales ou communautaires. Être Congolais devait devenir l’identité politique commune capable de rassembler toutes les composantes de la Nation dans le respect de leurs différences.
Cette vision demeure aujourd’hui d’une actualité saisissante.
Depuis plusieurs décennies, notre pays est confronté à des crises qui ont progressivement fragilisé le sentiment d’appartenance nationale. Les conflits armés, les déplacements massifs de populations, les rivalités politiques et les manipulations identitaires ont contribué à installer un climat de suspicion entre des citoyens qui partagent pourtant la même nationalité.
Cette situation est particulièrement préoccupante dans les provinces de l’Est, où les souffrances provoquées par les violences armées se doublent parfois d’un autre drame : celui des amalgames et des accusations collectives. Sous l’effet de discours passionnels ou de calculs politiques, certains en viennent à remettre en cause la citoyenneté de compatriotes en raison de leur langue, de leur nom, de leur histoire familiale ou de leur région d’origine.
Il convient d’être clair : défendre l’intégrité territoriale de la République, lutter contre les groupes armés ou s’opposer à toute agression étrangère est un devoir national. Mais cette exigence ne saurait justifier que l’on confonde des citoyens congolais avec des acteurs étrangers ou que l’on jette le soupçon sur des communautés entières. Une République ne peut durablement se construire sur la suspicion collective ; elle se construit sur la justice, le droit et l’égalité des citoyens devant la loi.
À cette fragilité identitaire s’ajoute un autre défi majeur : la difficulté persistante à instaurer un dialogue véritablement inclusif. Depuis plusieurs années, chaque proposition de dialogue suscite méfiance et controverses. Pour certains, le dialogue serait synonyme de compromission ; pour d’autres, il ne constituerait qu’un mécanisme de partage du pouvoir. Cette perception réductrice nous éloigne pourtant de l’essentiel.
Le dialogue n’est pas une fin en soi. Il est un instrument de résolution des crises lorsque les institutions ne suffisent plus à restaurer la confiance. Refuser tout dialogue par principe, c’est prendre le risque de laisser les fractures s’aggraver jusqu’à devenir irréversibles. Le véritable dialogue inclusif ne consiste pas à distribuer des fonctions ou des privilèges. Il consiste à réunir les forces politiques, sociales, économiques, coutumières, religieuses, intellectuelles, les représentants de la jeunesse, des femmes, de la diaspora et de toutes les provinces afin de rechercher un consensus sur les réformes indispensables à la refondation de l’État.
C’est précisément parce que la République est plus grande que les ambitions individuelles que chacun doit accepter de placer l’intérêt supérieur de la Nation au-dessus des calculs partisans.
Patrice Lumumba nous avait légué une conviction simple mais exigeante : un Congo divisé devient vulnérable ; un Congo uni devient maître de son destin.
Aujourd’hui encore, cette conviction demeure la condition première de notre souveraineté. Car aucune réforme institutionnelle, aucune richesse naturelle, aucune armée, aussi puissante soit-elle, ne pourra durablement sauver une Nation dont les citoyens cesseraient de se reconnaître comme membres d’une même communauté de destin.
La première victoire de la République ne sera donc ni militaire ni électorale. Elle sera civique. Elle résidera dans notre capacité à faire prévaloir la citoyenneté sur les divisions, la vérité sur les préjugés, le dialogue sur la méfiance et l’intérêt national sur les calculs politiques. C’est à cette condition que nous pourrons achever l’œuvre de construction nationale que Lumumba appelait de ses vœux dès les premiers instants de notre indépendance.