
N’oublions pas le passé
Voici ce que nous avons retenu de votre dernier message :
- D’abord, vous voulez oublier le passé douloureux.
- Vous réaffirmez votre conviction que Baudouin Ier, bien intentionné, n’avait fait que son devoir en prononçant son discours.
- Vous nous prêtez des vues qui ne sont pas les nôtres, consistant à confondre le patriotisme au niveau de compétence des nôtres en 1960.
- Vous revenez à l’appel à l’union de tous.
Nous avons essayé de notre mieux de réunir toutes les idées maîtresses de votre message dans les quatre points précités. Notre propos ci-dessous respectera cet ordre. Nous vous prions de nous faire signe dans le cas d’un oubli majeur.
Avant d’entrer dans les détails, nous ferons une remarque concernant vos attaques injustifiées contre la mémoire de Patrice Lumumba.
Attaque injustifiée contre la mémoire de Lumumba
En effet, le mot « blejik » plusieurs fois par vous utilisé dans votre message n’est pas passé inaperçu. Dans les années 60s, Il était courant d’entendre dire par ceux qui voulaient détruire l’image de Lumumba que ce dernier n’était pas intelligent parce que sa prononciation du mot « Belgique » reflétait l’accent de sa langue d’origine. Sachons que les accents dus aux langues d’origine sur le français, sont inévitables et ne sont généralement remarquables que par les autres. Mais ne devrions-nous pas déjà dépasser ce niveau de critique terre à terre ? Nous pourrions vous citer un autre exemple d’un talentueux politicien congolais qui avait été injustement l’objet des virulentes critiques concernant son accent. Toutefois, nous évitons de donner l’occasion à ceux qui sont à l’affut de querelles ethniques risquant de nous éloigner de la réflexion sur les problèmes de fond de notre pays. Connaissant votre niveau de formation, nous refusons d’assimiler votre faute au pédantisme de certains congolais moins instruits qui croient qu’ils seraient les meilleurs locuteurs du français dans le Monde. Patrice Lumumba était connu pour sa grande éloquence dans la langue de Molière ; et ce malgré son accent.
Revenons sur les idées maitresses de votre dernier message.
Premier point : Vous voulez oublier le passé douloureux.
Il est de votre droit de vouloir oublier le passé en ce qui concerne certains faits historiques. Néanmoins, n’est-il pas important que nous nous posions la question à savoir comment éviter de retomber dans les erreurs qui nous font du mal aujourd’hui si nous effaçons le passé?
« Les peuples qui ne réfléchissent pas sur leur passé sont condamnés à le revivre », avait écrit le philosophe Georges Santayana.
Notre intention n’a jamais été d’exalter la vengeance contre qui que ce soit mais de mettre en garde les congolais contre la fourberie des dirigeants belges qui, en 1960, avaient manipulé des congolais pour faire mal à notre pays.
Dans son célèbre livre Léviathan Thomas Hobbes a comparé les intellectuels ignorant leur passé, à des oiseaux entrés dans une maison en passant par la cheminée. À ces oiseaux, on avait enseigné que la voie de sortie était là d’où provient la lumière. Ils vont alors tenter vainement de sortir en se cognant aux fenêtres de la chambre. Et, même en se cognant ensemble aux fenêtres, ils ne réussissent pas et risquent tous mourir dans cette chambre. Pour s’en sortir, ils devront d’abord se rappeler comment ils sont arrivés dans la chambre. Et leur unique chance de sortie demeure ce passage noir qui mène à la cheminée. Comme qui dirait que le passé ne demande pas d’être oublié mais d’être compris.
Second point : A propos de vos convictions sur les intentions du Roi Baudouin.
Vous affirmez que Baudouin était bien intentionné et qu’il nous prévenait des dérives des jeunes États, tout en décidant de nous laisser diriger notre pays.
La meilleure prévention n’aurait-elle pas été d’aider les autochtones à développer leurs instructions, leurs institutions démocratiques ainsi que leurs capacités à s’administrer eux-mêmes (Cf. Charte de l’ONU, Chapitre XI, Art 73) ?
Est-ce faire une bonne « prévention » de la gestion du nouvel État que de dépouiller ce dernier de toutes ses ressources financières, avant de déguerpir ?
Quand votre gentil roi Baudouin prononçait son discours, il n’y avait même plus dans les coffres de l’État l’équivalent d’une semaine de traitement pour les fonctionnaires dudit État !
L’affirmation selon laquelle la Belgique aurait décidé de nous laisser diriger notre pays dénote un refus de voir la réalité en face. N’avez-vous pas constaté que ce sont les Belges qui s’efforcent depuis lors de nous choisir des dirigeants ? Certes, il y a eu des élections au Congo en mai 1960 ; et ce, sous le contrôle des observateurs des partis politiques belges dans les 52 territoires (exigé par Kasavubu et Lumumba). Toutefois, le roi Baudouin n’a pas aimé le résultat. Il fera ensuite corriger les résultats des élections en fomentant la sécession et le coup d’État par Mobutu. Depuis Kasavubu, la Belgique cherche toujours à avoir le dernier mot sur le choix de nos dirigeants. Ce petit jeu n’a que trop duré.
Nous ne le disons pas par désir de vengeance. D’ailleurs, les actes de Léopold II et de Baudouin sont condamnés par certains belges. Il nous faut cependant montrer aux belges de nouvelles générations que nous connaissons notre passé et que nous souhaitons que la Belgique agisse autrement plutôt que de continuer à se comporter comme l’éternelle puissance coloniale du Congo.
Troisième point : A propos du patriotisme et de la compétence.
Nous reconnaissons que le patriotisme seul ne suffisait pas et les nôtres n’avaient pas un niveau de compétence suffisant leur permettant de réussir facilement sans assistance étrangère.
Toutefois, il est important de se demander pourquoi, de tous les Africains, les Congolais sont les seuls qui éprouvent beaucoup plus de difficultés à faire émaner un État crédible malgré leurs ressources ? Serait-ce dû à des facteurs génétiques propres aux Congolais ? Non ! Pour répondre à cette question, il faut plutôt recourir à des arguments scientifiques.
Aujourd’hui les économistes de croissance affirment que « les choix de la période coloniale ont déterminé, ou au moins conditionné, les choix de la période postcoloniale, si bien qu’il a été – et qu’il demeure peut-être – difficile et coûteux de se démarquer du modèle colonial » (lire Gareth Austin in African Economic Development and Colonial Legacies). Le cas du Congo est bien documenté dans beaucoup de livres de l’économie de croissance notamment Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty (de Daron Acemoglu and James A. Robinson -2014).
Il est établi aujourd’hui que les deux causes principales de notre instabilité par rapport aux autres pays sont l’absence en 1960 d’une élite formée et une très grande atomisation de la population. Selon Van Bilsen dans son livre déjà cité dans ma précédente intervention, nous étions en retard de plus d’une génération dans l’éducation par rapport aux territoires limitrophes colonisés par les britanniques et les français. Ceci ne s’explique pas par le choix de l’enseignement de masse comme la propagande belge le faisait croire mais par le refus de former l’Elite.
Dans les colonies britanniques, que les belges prétendaient considérer comme modèles, la formation des enseignants dans des écoles normales précédait le lancement de l’enseignement des masses. Par ailleurs les autochtones des territoires coloniaux britannique ou français pouvaient poursuivre leurs formations en métropole.
Par contre dans l’enseignement au Congo belge, jusqu’aux années 50s, il n’y avait quasiment pas d’écoles normales ou devraient être formes des instituteurs. En guise d’écoles normales on avait seulement quelques écoles de catéchistes et des moniteurs ! Par ailleurs, les congolais n’étaient pas autorisés d’aller étudier à l’étranger ; même pas en Belgique. En outre, il n’était même pas autorisé aux enseignants étrangers de venir enseigner au Congo-belge sauf s’ils venaient principalement pour la christianisation!
Voici un cas survenu en 1920 suite à la proposition de la Phelps-Stroke Foundation d’assister le Congo belge en enseignants comme elle le faisait dans les colonies britanniques et en Afrique du Sud. Evidemment, l’Eglise catholique s’agita et le gouverneur Général ne manqua pas de transmettre ses craintes à M. Franck, le Ministre de la colonie qui lui rassura par les mots suivants :
« Nous avons dès le début formulé une réserve catégorique en ce qui concerne l’envoi d’instituteurs noirs d’Amérique dans les écoles fondées ou à fonder chez nous. Rien ne nous garantit, en effet, que les Noirs sortis de Tuskegee ou de Hampton n’inculqueraient pas à nos indigènes des idées très avancées, et ne sont pas eux-mêmes affiliés à des organismes pan-nègres dont l’infiltration chez nous pourrait être dangereuse. »
L’assistance aux instituteurs noirs américains au Congo colonial était rejetée pour la simple raison qu’elle constituait pour les coloniaux une menace beaucoup plus grande que l’ignorance des masses noires. Pourtant la Belgique prétendait avoir opté pour l’enseignement de masse pour sa colonie.
Nos difficultés étaient prévisibles, des décennies avant l’indépendance, comme en témoigne la correspondance entre le gouvernement américain et les autorités coloniales belges en 1943. Les membres du gouvernement américain avaient ainsi exigé par écrit des autorités coloniales belges qu’elles investissent dans le développement humain ainsi que pour le marché intérieur du Congo. Mais les autorités belges leur opposèrent le principe de souveraineté. Les Américains n’avaient pas à leur dicter comment investir au Congo, disaient-elles en substance !
La Belgique et l’Eglise catholique ont fait des choix qui ont résulté dans l’atomisation excessive de la population et le retard de l’enseignement avec des effets à long terme sur le développement politique dont nous souffrons les conséquences encore aujourd’hui.
Elles sont donc les premières responsables à blamer pour l’échec de l’Etat congolais post colonial. Ce passé doit être enseigné aux congolais non pas dans l’intention de se venger mais pour se prémunir contre des nouvelles manipulations par la Belgique et l’Eglise catholique. Nous demandons donc aux congolais de propager ce message.
Quatrième point : Votre appel au rassemblement ou à l’Union des congolais
Plus d’une fois, nous avons débattu du concept « union », que certains croient être la formule magique pour guérir le Congo de tous ses maux. S’il était vrai, que l’union de tous serait la solution, pourquoi alors se plaindrait-on de l’union au sein du FCC ?
Pour notre part, nous croyons que ce n’est pas l’union des partis sous formes de coalition pour gouverner qui résoudra les problèmes d’instabilité chronique du Congo, mais l’unité pour la construction du pays. Nous devons donc savoir différencier l’appel à l’Union pour le partage de pouvoir et de celui de l’Unité pour l’édification nationale.
En effet, unité et union sont deux concepts différents en politique. L’appel à l’« unité » est une démarche principalement civique qui concerne le peuple tout entier et suppose l’abandon de la partisannerie pour l’intérêt supérieur de la nation. L’unité incite au patriotisme, à une communion de conscience et au sens d’abnégation afin de dépasser nos clivages ethniques, idéologiques ou autre et ne prendre en considération d’abord les intérêts supérieurs de la nation. Un message pour l’Unite est généralement est un appel à la mobilisation quand le pays est en guerre ou dans une situation très critique comme celle dans laquelle se trouve la RDC présentement.
L’union nationale est, au contraire, un concept politique qui vise une gouvernance de coalition pour le partage de pouvoir et des avantages liés au pouvoir par des partis jusque-là antagonistes, qui font temporairement taire leurs divergences afin de satisfaire d’abord leurs intérêts. La recherche de l’union est une démarche politique.
Le FCC ainsi que l’accord parrainé par la CENCO répondent à la même logique de l’Union ou la coalition de partage de pouvoir. Il s’agit ici d’une approche bâtarde du modèle de démocratie Consociative de Lijphart, théorisée pour les sociétés plurales (sociétés divisées par des clivages Segmentaires de nature religieuse, idéologique, linguistique). Même si Lijphart lui-même nomma son modèle comme un synonyme de partage de pouvoir ou « Power-Sharing », il définissait, en plus de ses caractéristiques dominantes, les conditions pour favoriser sa réussite. Ce modèle a réussi dans des pays comme la Belgique, les Pays-Bas, la Suisse, le Liban et la Malaisie.
Il est indéniable que l’argumentaire consociatif a des avantages évidents compte tenu du moindre coût qu’il présente, à court terme, dans l’atténuation plutôt que la résolution des conflits armé. C’est pour cela qu’il est préféré par tous les donateurs des pays occidentaux dans la recherche de solution aux conflits armés en Afrique.
Néanmoins des études ont prouvé qu’à long terme le Power-sharing constitue un sérieux handicap pour l’instauration d’une stabilité durable nécessaire pour la démocratisation et le développement économique. Car le nombre de postes lucratifs à partager étant toujours limités on ne peut de tout temps satisfaire les ambitions de tout le monde. Ainsi ceux qui se croient lésés ou moins servis deviennent toujours de nouveaux perturbateurs de la stabilité dans le but de mieux se positionner pour un nouveau partage du gâteau à organiser. C’est ce que nous vivons en RDC.
René Lemarchand -Professeur émérites de Sciences Politiques à l’Université de Floride, ayant une expertise avérée pour la région du Grand lacs Africain- a dans son article intitulé « Consociationalism and Power sharing in Africa » publié en 2006, décrit la complexité du problème de l’union pour le partage de pouvoir en RDC.
Dans la conclusion de son article il souligne que les dimensions de la RDC et le niveau élevé de segmentation (multiples ethno- identités régionales, fractions politique) ainsi que les interférences des états voisins ne peuvent pas rendre possible l’implémentation d’un Power-sharing effectif. Il ajoute à ces facteurs l’inexistence des infrastructures détruites par l’effondrement de l’Etat depuis l’ère mobutiste.
Lemarchand termine par le mot suivant :
“Implementing a viable power-sharing formula, let alone a consociational system, in such conditions is a sysiphean job. Even more so where the state is non-functional. When the state no longer has the capacity to protect the lives of its citizens, when the security forces unravel under the weight of fractional rivalries, when the judicial system collapses, and when civil service becomes a seedbed of corruption, the prospects for peace through power sharing are all the more problematic.”
Traduction par Google:
« La mise en œuvre d’une formule viable de partage du pouvoir, sans parler d’un système consociatif, dans de telles conditions est un travail sysiphéen. Il n’en est beaucoup plus là où l’état n’est pas fonctionnel. Lorsque l’Etat n’a plus la capacité de protéger la vie de ses citoyens, lorsque les forces de sécurité s’effondrent sous le poids de rivalités fractionnées, lorsque le système judiciaire s’effondre et que la fonction publique devient une pépinière de corruption, les perspectives de paix par le partage de pouvoir est d’autant plus problématique »
Ce qui précède justifie la position du CET qui rejette des coalitions pour les partage de pouvoir par les partis politiques. Nous préconisons l’Unité au sein d’un exécutif technocratique et apolitique qui va œuvrer pour l’augmentation de la capacité de l’Etat afin de rendre ce dernier fonctionnel.
Pierre Vile-Linda SULA.