RD Congo : pourquoi l’interpellation du «Monsieur sécurité » de Tshisekedi est une opération à hauts risques
François Beya a été interpellé par les services de renseignements à Kinshasa. Il était depuis trente ans au service des dirigeants successifs, dans l’ombre desquels il s’est bâti un solide réseau de relations. Article réservé aux abonnés


Décodage – Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 6/02/2022 à 16:39 Temps de lecture: 4 min
L’interpellation de François Beya, conseiller spécial du président Tshisekedi en matière de sécurité, a fait l’effet d’un coup de tonnerre à Kinshasa. Avant de passer une première nuit dans un cachot de l’ANR, l’Agence nationale de Renseignement dont il était le patron, il avait été interrogé par ses subordonnés appartenant au renseignement militaire. Il aurait été question de ce que Georges Kapiamba (président d’une association de défense des droits de l’homme qui a pu rendre visite au détenu) appelle « des dossiers sensibles » Alors que dimanche après midi à Limete, fief du parti présidentiel dans la capitale, des manifestants dénonçaient déjà une tentative de coup d’Etat, toutes les sources d’ordinaire bien informées s’interrogeaient sur la nature des faits reprochés au jusqu’ici tout-puissant conseiller spécial.À lire aussiFrançois Beya, le «grand maître du renseignement» est aux arrêts à Kinshasa
Tout au plus se rappelait-on que, voici quelques mois, parmi les autres dossiers dont il avait la charge, Beya avait dû s’occuper d’un conflit minier qui mettait aux prises d’importantes personnalités du régime dont l’ancien président de la Commission nationale indépendante Corneille Nangaa et Fortunat Biselele, autre important conseiller du président Tshisekedi, ancien transfuge du RCD Goma et toujours très en cour à Kigali. Selon d’autres sources, l’interpellation de François Beya serait due au fait qu’il aurait participé à « des réunions mettant en cause la sécurité de l’Etat » On n’en sait pas plus sur les auteurs de ces accusations ni sur leur portée réelle.
Une capitale sous les rumeurs
Au moment de l’interpellation de son conseiller le président Tshisekedi se trouvait à Addis Abeba où il terminait son mandat de président en titre de l’Organisation de l’Unité africaine, regagnant par la suite une capitale agitée par les rumeurs.
D’aucuns en effet reprochent à François Beya d’avoir gardé des contacts avec l’ancien président Joseph Kabila, qu’il servit loyalement durant des années et auquel il aurait accordé une autorisation de quitter le pays pour se rendre en Afrique du Sud. D’autres lui reprochent sa gestion du litige minier, tandis que l’intéressé assurait à sa famille venue lui rendre visite qu’il ne comprenait rien à son interpellation.À lire aussiRD Congo: un an après l’apparition d’une nouvelle majorité, le «bal des chauves» se termine à Kinshasa
Ce qui est certain, c’est que l’interpellation de François Beya est une opération à hauts risques, car cet homme peu bavard mais connaissant tout le monde est un pur produit d’un système de renseignements qui, dans le Zaïre de Mobutu comme dans le Congo de Kabila était sans doute le plus performant des services de l’Etat. En effet, c’est Seti Yale, le conseiller à la sécurité du président Mobutu qui recruta François Beya, originaire du Kasaï, et le poussa à gravir tous les échelons du Centre national de documentation puis du Conseil national de sécurité.
Proche d’Honoré Ngbanda, récemment décédé et qui était le plus fidèle, le plus redoutable et le plus anti rwandais des conseillers de Mobutu, François Beya était un homme aux relations éclectiques. Il avait multiplié les formations, auprès du Shin Beth, le service de contre-espionnage israélien, en France et aussi aux Etats-Unis où il suivit une dernière formation, entre 2009 et 2011 à la National Defense University en Virginie.
Détenteur de tous les secrets
Lors de la chute de Mobutu, il quitta momentanément le pays, mais revint en force par la suite, nommé directeur de cabinet par Didier Kazadi Nyembo, le directeur de l’ANR qui travaillait pour Laurent Désiré Kabila. A la tête de la DGM, Division générale des Migrations, François Beya resta aux côtés de Joseph Kabila jusqu’à l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi. Ses liens avec Kabila ne l’empêchèrent pas de gagner la confiance de son successeur et de l’aider à mettre sur pied l’Union sacrée, fondée sur le débauchage des hommes de l’ancien président.À lire aussiEn dépit des promesses, le Congo demeure embourbé, comme le 4×4 du président…
C’est dire si cet homme de l’ombre connaît les secrets de tous les régimes qui se sont succédé à Kinshasa et s’il dispose d’un solide réseau de relations dans les capitales africaines comme en Occident. Fréquent interlocuteur du Rwanda qui le considère comme un homme de confiance, souvent reçu en Centrafrique, Beya faisait évidemment des jaloux dans l’entourage du président actuel, s’opposant régulièrement à Fortunat Biselele, très bien introduit au Rwanda.À lire aussiLes commerçants chinois au chevet de la «fièvre du cobalt»
A Kinshasa, même parmi ses détracteurs, nul ne se réjouit de la disgrâce de cet homme de l’ombre : d’aucuns redoutent encore son poids politique et la force de ses réseaux, d’autres relèvent qu’après la défection de Kabund, le secrétaire général du parti présidentiel, le vide se creuse autour de Félix Tshisekedi à quelques mois des élections, et cela alors qu’une armée sous-équipée s’avère incapable de restaurer la paix dans les deux Kivu et dans l’Ituri où 50 civils viennent encore de trouver la mort ce week-end…