Derrière le chagrin des Belges, des humiliations individuelles
Après « Black » sur la colonisation du Congo, et « Yellow » sur la collaboration flamande avec les nazis, Luk Perceval clôture sa trilogie dédiée aux chagrins des Belges avec « Red », sur les attentats de Bruxelles. Article réservé aux abonnés

Par Catherine MakereelPublié le 27/04/2022 à 00:00 Temps de lecture: 5 min
Certains pays, comme l’Afrique du Sud, ont fait le choix de mettre en place une Commission Vérité et Réconciliation, un mécanisme collectif qui permet d’accorder le pardon en échange de confessions publiques sur une série de torts perpétrés (en l’occurrence lors de l’apartheid). D’autres pays, comme la Belgique, préfèrent se délester de cette responsabilité sur les artistes, inlassables extracteurs d’histoires humaines pour comprendre notre passé, réparer notre présent et soigner notre futur.
Parmi ces remueurs de conscience se trouve le metteur en scène Luk Perceval. Voilà maintenant cinq ans qu’il fouille les chapitres sombres de l’Histoire belge dans une recherche au long cours, documentée, qui se déploie dans une trilogie intitulée The Sorrows of Belgium (Les chagrins de la Belgique). Inspirée des couleurs du drapeau national, la série a commencé avec Black, sur les traces de l’exploitation du Congo sous Léopold II. Elle s’est poursuivie avec Yellow, où l’on plongeait dans les années 30-40 tandis que le fascisme émergeait en Europe et qu’une partie de la population belge décidait de collaborer avec l’occupant allemand. Elle se clôture aujourd’hui avec Red, qui se penche sur les attentats de Bruxelles pour cerner les racines d’une violence qui se propage au cœur de notre société. Créée cette semaine au NTGent, avant de tourner copieusement, notamment en mai, au KVS à Bruxelles, Red poursuit donc un examen de conscience largement nécessaire sur la source des différents maux qui rongent la Belgique. Un spectacle joué en partie en français, avec des comédiens comme Valéry Warnotte, Farid Bouzenad et Roberto Jean.
Des blessures humaines
Avec le recul, le metteur en scène identifie un point commun entre les trois thématiques : l’humiliation. Que ce soit la non-reconnaissance des drames liés à la colonisation du Congo (à peine des regrets lâchés du bout des lèvres par le Roi) ou le ressentiment de certaines familles flamandes face à une élite francophone arrogante méprisant leur terroir, ou encore la situation de certains jeunes, à Molenbeek, qui ne se sont jamais sentis appartenir à une société belge qui les méprise et ne leur donne aucune perspective : chaque fois, ce sont des blessures profondément humaines qui ont nourri les conflits.
« Nous avons invité des gens d’Afrique du Nord à travailler pour nous mais on les a exclus de nos privilèges, de nos écoles, de nos métiers gratifiants, analyse le metteur en scène entre deux répétitions. On a été racistes avec eux depuis tant d’années que ça a créé des frustrations individuelles qui mènent au radicalisme, au terrorisme. Après les attentats de Bruxelles, on s’est rendu compte qu’une large part des soldats de l’EI venait de Bruxelles. Des gens qui ne se sentent pas valorisés et se considèrent comme des citoyens de seconde voire de troisième classe. Qui ont ressenti une telle frustration qu’ils ont rejoint l’EI pour détruire notre société. L’humiliation est chaque fois source de douleur, d’amertume, de rage. Ce sont nos vies privées et nos histoires familiales qui guident nos choix politiques, bien plus que les idéologies. Ceux qui ont le pouvoir exploitent les sentiments individuels de frustration. C’est en partie ce qui explique les mouvements nationalistes aujourd’hui. »
Nuancer le débat
Pour chaque histoire de sa trilogie, le metteur en scène est parti de la parabole d’un fils perdu. Dans Red, tout commence par l’interrogatoire d’Ibrahim, le père (fictif) d’un jeune terroriste. Un père dont on apprendra qu’il a déjà subi de terribles humiliations, en Irak, après le départ des Américains pour lesquels il a travaillé. Vexations qui se poursuivront à Bruxelles où sa famille est socialement déconsidérée. À cette histoire se mêlent les témoignages personnels des acteurs eux-mêmes. L’un d’entre eux, Français d’origine maghrébine, raconte comment, après les attentats de Paris, il a eu l’impression d’être perçu comme un danger dans la rue. L’autre question que pose Luk Perceval est celle-ci : Où commence la terreur ? « La violence n’est pas seulement à situer à des moments historiques précis comme la Seconde Guerre mondiale ou la colonisation, mais elle fait partie de la vie quotidienne dans une société capitaliste qui oblige tout le monde à être heureux et brillant tout le temps et désespère ceux qui n’entrent pas dans ces normes. »
À travers sa trilogie – que l’on pourra voir dans son ensemble (six heures de théâtre) à Gand cet automne –, le sexagénaire entend aussi apporter des nuances dans un débat public qui préfère, hélas, les simplifications : « Aujourd’hui, toutes les idées sont blanches ou noires. Je veux au contraire créer une image plus nuancée. La réalité est une somme d’histoires individuelles. J’aimerais apprendre la nuance plutôt que de juger et de se dire que tous les Arabes sont des terroristes. La haine attise la haine mais on peut tenter d’éviter ce mécanisme. Eviter que ne se perpétue le cycle des humiliations. Red aborde d’ailleurs la question très actuelle des enfants coincés dans les camps en Syrie et qui ne peuvent être rapatriés en Belgique que si leur mère reste là-bas. Retirer les enfants de leurs mères, comment cela peut-il être une solution ? Comment ne pas voir que cela ne va faire qu’attiser la haine et semer les graines de la radicalisation ? »