POLITIQUE

RDC : pourquoi le dialogue entre Tshisekedi et les groupes armés vire au casse-tête

Bisbilles au cabinet présidentiel, divergences stratégiques avec Kenyatta, Museveni et Kagame… Le chef de l’État congolais, qui doit organiser une deuxième rencontre avec les mouvements rebelles, fait face à de nombreux obstacles.

12 mai 2022 à 18:10Par Romain GrasMis à jour le 12 mai 2022 à 18:10

Les présidents Uhuru Kenyatta et Félix Tshisekedi, le 8 avril 2022 à Nairobi. © Tony KARUMBA / AFP

À l’issue d’une première rencontre le 8 avril à Nairobi, Uhuru Kenyatta, Yoweri Museveni, Paul Kagame et Félix Tshisekedi s’étaient quittés avec pour discret projet d’entamer des discussions avec le M23 menées par la partie congolaise. Mais à l’occasion du deuxième sommet, qui a eu lieu le 21 avril, les présidents en ont décidé autrement.

Du 22 au 27 avril, c’est en effet une grande table ronde qui s’est finalement ouverte, toujours dans la capitale kényane, avec dix-huit mouvements armés. Ces discussions devaient, en principe, permettre de lister leurs attentes et, surtout, encourager leur reddition, puis leur intégration au nouveau programme DDR (Désarmement, démobilisation, réinsertion), dont la mise en œuvre a pris du retard.À LIREM23 en RDC – Tshisekedi, Kagame, Museveni et Kenyatta : dans le secret du sommet de Nairobi

Ce revirement stratégique de dernière minute a rapidement été approuvé par le Kenya mais il a surpris certains participants, à commencer par l’Ouganda et le Rwanda. De ce fait, les débats entre les autorités congolaises et les groupes armés ont connu un démarrage poussif et quelques couacs logistiques.

Mission spéciale en Ouganda

Selon nos informations, le 20 avril, à la veille de la deuxième rencontre des chefs d’État, une première délégation emmenée par Claude Ibalanky, coordonnateur du Mécanisme national de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS) depuis 2019, a pris la direction d’Entebbe. Accompagné de membres de l’Agence nationale de renseignements (ANR) et d’officiers du renseignement militaire, ce discret convoi a acheminé, dans un avion dépêché par la présidence ougandaise, quatre cadres du M23, dont son président, Bertrand Bisimwa.

Selon un proche du président congolais, la réunion d’Entebbe avait pour but de poser les conditions du dialogue. D’abord, un cessez-le-feu immédiat du M23 et son retrait de toutes les positions qu’il occupait avant son offensive du 27 mars dernier. Si ces deux préalables étaient acceptés, les autorités s’engageaient à ce que le mouvement ne soit pas poursuivi par les Forces armées de la RDC (FARDC) et qu’un dialogue bilatéral puisse avoir lieu avec Félix Tshisekedi.

« Réduire l’influence du M23 »

Sauf que, dès le lendemain, les chefs d’État se sont donc entendus sur un dialogue plus large avec les groupes armés locaux. Le soir même, les autorités congolaises ont sollicité la Monusco afin que celle-ci fournisse un soutien logistique pour transporter les groupes armés invités. Si près d’une vingtaine d’entre eux ont progressivement pu se rendre au Kenya, l’absence des principaux groupes, comme la Codeco, qui sévit en Ituri, a suscité certaines interrogations quant à la stratégie adoptée. La branche « Makenga » du M23 a été écartée au début des discussions, après que des combats ont repris. Celle de Runiga est en revanche restée et a continué à plaider pour une intégration au sein des FARDC.À LIRERDC-Rwanda : le rapport confidentiel des renseignements congolais sur les rebelles du M23

Selon une source sécuritaire, qui suit le dossier pour l’un des partenaires de Kinshasa, « le choix de faire venir des groupes armés d’importance plus petite, certains étant déjà démobilisés, désarmés ou soupçonnés de servir de proxy à l’armée congolaise, est un moyen pour la RDC de générer de l’engouement autour de ce processus et d’ainsi réduire l’influence et la marge de manœuvre du M23 ». « La RDC a surtout voulu éviter de se retrouver seule à la table des négociations avec le M23 », confirme une source diplomatique en lien direct avec ce processus.

Différend entre Claude Ibalanky et Serge Tshibangu

En coulisses, ce changement de format a également entraîné des tensions et des divergences stratégiques entre deux hommes clés du dispositif présidentiel dans la sous-région : Claude Ibalanky et Serge Tshibangu, envoyé spécial de Félix Tshisekedi pour les négociations d’adhésion de la RDC à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et chef de sa délégation pour les discussions avec les groupes armés à Nairobi. Proche de l’ambassadeur Mike Hammer et « Monsieur États-Unis » du chef de l’État, ce diplomate swahiliphone et anglophone a renforcé son influence dans le dispositif de ce dernier.

Alors que Serge Tshibangu militait pour que les discussions soient élargies au plus grand nombre possible de groupes armés, Claude Ibalanky plaidait pour que ce dialogue soit d’abord réservé au président et au M23. Le coordonnateur du MNS dispose d’un bon carnet d’adresses dans la région et a, entre autres, ses entrées dans les palais présidentiels rwandais et ougandais. Il suit surtout de près le dossier du rapatriement des M23 réfugiés au Rwanda, dont il supervise la feuille de route signée en 2019 par le général Delphin Kahimbi.

Tshisekedi à l’ONU

Malgré ces divergences, les préparatifs pour le deuxième round des discussions se poursuivent. Cette initiative bénéficie d’un large soutien de la diplomatie internationale et notamment des Nations unies et de la Monusco.

Reste que la date du prochain rendez-vous n’a pas encore été fixée. Selon un collaborateur de Félix Tshisekedi qui suit le dossier de près, il doit avoir lieu une semaine avant le troisième sommet des chefs d’État de la région. Une nouvelle rencontre est en effet actuellement organisée, après celles des 8 et 21 avril. La présidente tanzanienne Samia Suluhu et son homologue sud-soudanais Salva Kiir devraient cette fois y participer. Tshisekedi a déjà échangé par téléphone avec ce dernier et s’est d’ailleurs rendu à Juba le 8 mai pour le rencontrer.À LIREM23 en RDC : pourquoi la tension monte entre Tshisekedi, Kagame et Museveni

Mais le Kenya et la RDC peinent à s’entendre sur une date. Uhuru Kenyatta plaide pour que le sommet ait lieu pendant la première quinzaine de juin, tandis que Félix Tshisekedi veut aller plus vite et le fixer à la fin du mois de mai. Désireux de « maintenir la pression sur les groupes armés », selon l’un de ses collaborateurs, le président congolais est également confronté à deux contraintes d’agenda : il doit recevoir le couple royal belge au début du mois de juin et souhaite se rendre rapidement au Conseil de sécurité de l’ONU afin d’évoquer ce processus de dialogue, suivi de près à New York.

L’inconnue de la Force conjointe

L’autre inconnue porte sur la mise en place de la Force régionale conjointe. Annoncée dans un communiqué publié le 21 avril à l’issue du deuxième sommet des chefs d’État, ce projet demeure encore flou. Selon plusieurs sources impliquées dans ce dossier, une rencontre des chefs d’état-major devrait avoir lieu pour en affiner les contours.

Mais, là encore, les intérêts des pays impliqués divergent. Pour un familier du palais ougandais, Kampala serait par exemple plus partisan d’un format sur le modèle de l’Amisom (Mission de l’Union africaine en Somalie), avec, pour chaque contingent, un secteur géographique déterminé.

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