POLITIQUE
Face à Poutine, Macky Sall plaide la cause de l’Afrique
Alors que la crise alimentaire menace, le président en exercice de l’Union africaine a rencontré vendredi 3 juin son homologue russe à Sotchi. Et tenté d’obtenir des garanties au nom du continent.
3 juin 2022 à 17:25
Par Marième Soumaré
Mis à jour le 3 juin 2022 à 17:26

Les deux hommes se sont entretenus vendredi dans la ville balnéaire de Sotchi, au bord de la mer Noire. Plaidant la cause du continent, « victime économique » du conflit en Ukraine, le président sénégalais Macky Sall a rappelé que les sanctions occidentales imposées à la Russie avaient aggravé la situation alimentaire de l’Afrique, et demandé à ce que le domaine alimentaire soit exclu de l’arsenal restrictif.
Si Vladimir Poutine n’a pas répondu publiquement, il a insisté sur le développement des relations entre la Russie et le continent. La veille, le Kremlin affirmait d’ailleurs que cette rencontre serait l’occasion de réaffirmer « l’engagement de la Russie auprès de l’Union africaine [UA], notamment l’élargissement du dialogue politique et de la coopération économique et humanitaire ».
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Macky Sall avait quitté Dakar jeudi matin, accompagné du président de la Commission de l’Union africaine, Moussa Faki Mahamat. Selon nos informations, la présence du Tchadien avait été négociée au lendemain du sommet extraordinaire de l’organisation régionale, qui s’est tenu les 27 et 28 mai dernier à Malabo, en Guinée équatoriale. Le Sénégalais est arrivé à Sotchi aux côtés de sa ministre des Affaires étrangères, Aïssata Tall Sall, de son ministre porte-parole de la présidence, Seydou Gueye, et de son premier conseiller diplomatique, Oumar Demba Ba.
Position africaine commune
« Le fait que Moussa Faki Mahamat fasse partie du voyage traduit deux choses importantes : une dynamique consensuelle au sein de l’UA et un engagement du continent derrière le président Macky Sall », se félicite un conseiller du chef de l’État sénégalais. Une « caution » importante, ajoute notre interlocuteur, alors que l’Union est divisée sur la question russo-ukrainienne depuis le début du conflit et notamment depuis le vote du 2 mars à l’Assemblée générale de l’ONU. Les Occidentaux poussaient en faveur d’une résolution demandant à « la Russie [de cesser] immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine » mais le Sénégal avait fait le choix de l’abstention dans le but de maintenir la position « la plus neutre possible ».
Près de la moitié des pays africains s’étaient alors abstenus ou avaient tout bonnement préféré ne pas prendre part au vote, et Macky Sall n’a pas manqué de le rappeler à Vladimir Poutine. « Il était temps que nous africanisions et autonomisions notre position », ajoute le conseiller cité plus haut. Et ce en dépit des pressions occidentales.
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Une position africaine commune a finalement été trouvée le 10 mai. Avec plusieurs objectifs, plus ou moins réalistes : mettre fin aux hostilités entre la Russie et l’Ukraine, privilégier la voie diplomatique et, surtout, faire entendre aux dirigeants engagés dans le conflit les préoccupations du continent, liées au risque de famine ou de crise alimentaire et à l’augmentation des coûts de l’énergie.
Poutine plutôt que Zelensky ?
Si Dakar n’a cessé de réaffirmer sa volonté de négocier avec les deux parties du conflit, la rencontre avec le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, fixée au 10 mai lors d’une réunion du bureau élargi de l’Union africaine, n’a finalement pas eu lieu. Elle a été annulée à la dernière minute sans qu’aucune raison officielle n’ait été avancée. Faut-il en tirer des conclusions sur le positionnement de l’UA ?
« La visite du 3 juin a été organisée à l’initiative du président Poutine, répond une source dans l’entourage de Macky Sall. Elle n’est en rien le signe d’une prise de position partisane. Zelensky s’adressera au continent en temps voulu. » « L’UA a accepté la demande du président Volodymyr Zelensky d’adresser un message à l’organisation par visioconférence, dont la date et les modalités seront convenues d’un commun accord », a d’ailleurs déclaré le Sénégal jeudi. Une éventualité fraîchement accueillie par plusieurs pays du continent, dont l’Algérie et l’Afrique du Sud.
Éviter la « catastrophe »
Ce vendredi, Macky Sall a tenté de convaincre son homologue russe, au nom de l’Afrique, de lui donner des garanties concernant les livraisons de blé. Sa priorité ? La « libération » des stocks de céréales et de fertilisants bloqués en Ukraine, dont l’Afrique est largement tributaire. Au total, la Russie et l’Ukraine assurent 30 % des exportations mondiales de blé, et le conflit a entraîné une flambée mondiale des cours de l’huile et des céréales qui affecte directement les pays du continent.
Le 31 mai dernier, le chef de l’État sénégalais, invité à la réunion du Conseil européen, avait mis en garde ses homologues occidentaux contre les risques de pénuries et de hausses de prix généralisées, tout en prédisant un effondrement de « 20 à 50 % » des rendements céréaliers sur le continent si le coût des engrais continuait à augmenter. Une situation de dépendance potentiellement « catastrophique » pour l’Afrique, également confrontée à une sécheresse et des pluies diluviennes, notamment en Afrique de l’Est.
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Le blocus russe en mer Noire, qui rend impossible l’accès au port d’Odessa, est un point crucial. Vladimir Poutine serait-il favorable à l’ouverture d’un couloir pour le transport de marchandises ? Le maître du Kremlin n’a pas indiqué quelle suite il entendait donner à la requête de son homologue sénégalais, mais s’est déclaré prêt à « faciliter l’exportation des céréales ukrainiennes » et du blé et de l’engrais russes.