RDC : après Lumumba, Mobutu et Tshombe reposeront-ils un jour en paix ?

Si la dent de Patrice Lumumba a enfin été restituée à sa famille avant d’être rapatriée à Kinshasa, les dépouilles d’autres figures de la politique congolaise restent inhumées à l’étranger. Histoire d’un casse-tête politique, familial et mémoriel.

20 juin 2022 à 17:12

Par Romain Gras

Mis à jour le 20 juin 2022 à 17:18

Patrice Émery Lumumba, le 1er septembre 1960, à Stanleyville. © Archives JA

Difficile de savoir si la voix basse de Roland Lumumba traduit de la fatigue, du soulagement ou simplement une certaine lassitude. En ce début de juin, la seule chose que le fils de Patrice Émery Lumumba peine à masquer, c’est son impatience à l’idée d’en finir avec cette interminable épreuve. « Ça a été difficile d’en arriver jusque-là”, lâche-t-il, évoquant ce deuil dont sa famille a été privée, faute de corps à enterrer.

C’est peu dire que la route a été longue. La construction du mausolée a pris du retard, la famille a hésité, le cabinet présidentiel a tâtonné, l’évènement en lui-même a été à de nombreuses reprises reporté… Mais cette fois-ci, Roland Lumumba veut croire que l’issue est proche et qu’une dent de son père, unique relique du héros de l’indépendance congolaise assassiné le 17 janvier 1961, va enfin revenir au Congo. Et qu’importe si le format initial – une délégation emmenée par le chef de l’État en Belgique – a finalement été abandonné : « Le principal pour nous, c’est de pouvoir l’enterrer avec les honneurs qui lui sont dus ».À LIREMaroc-RDC : un thé à Rabat chez les Mobutu

Rien n’aurait été possible sans le combat mené en Belgique par l’épouse de Lumumba, Pauline, décédée en 2014, et par ses enfants. Mais ce rapatriement, qui a finalement lieu ce lundi 20 juin, ouvrira-t-il la voie à d’autres retours ? Les cas de Mobutu Sese Seko, qui repose au Maroc depuis qu’il s’est éteint le 7 septembre 1997, ou de l’ex-Premier ministre et président de l’éphémère État du Katanga, Moïse Tshombe, mort en 1969 à Alger et enterré au cimetière d’Etterbeek, en Belgique, n’ont jamais été résolus. Fardeau pour leurs héritiers, enjeu politique pour les différents présidents qui se sont depuis succédé au pouvoir, le retour des dépouilles de ces personnalités-clés de l’aube des indépendances est un véritable casse-tête.

Alliance Kabila – Mobutu

En décembre 2007 pourtant, l’Assemblée nationale congolaise a adopté une résolution recommandant le rapatriement du corps de Mobutu. Le contexte de l’époque est favorable : la guerre entre les partisans du maréchal et ceux de Laurent-Désiré Kabila, qui l’a renversé, est terminée. Avant son assassinat, en 2001, le Mzee a tenté, par l’intermédiaire de Wivine Moleka – fille d’un proche de Mobutu, Ignace Moleka –, d’établir le contact avec des cadres de l’ancien régime. Et une fois parvenu au pouvoir, son fils Joseph Kabila a noué une alliance avec des fils de Mobutu. À la tête d’une fragile transition, le jeune président y voit un moyen d’appuyer l’idée d’une « réconciliation nationale ».

Rentré en RDC en novembre 2002, Nzanga Mobutu, le fils de Bobi Ladawa, la seconde épouse du maréchal, a fondé, trois ans plus tard, l’Union des démocrates mobutistes (Udemo). Après une candidature malheureuse à la présidentielle de 2006, il s’est allié à la majorité et son parti a raflé plusieurs postes ministériels. L’un de ses frères, Giala Mobutu – aujourd’hui sénateur – occupe alors un siège de député.

Le lieutenant-général Mobutu © Archives JA
Le lieutenant-général Mobutu © Archives JA

Mais l’alliance n’est pas du goût de tous au sein de la famille Mobutu, où certains refusent de pactiser avec le fils du tombeur du maréchal. « Même les moins réticents, ceux qui admettaient que cela pouvait aider à récupérer certains de ses biens et à faire rapatrier son corps, ont été déstabilisés [par cette alliance] », résume un proche de la famille. Elle ne dure de toute façon pas longtemps. En 2011, Joseph Kabila révoque Nzanga Mobutu par décret présidentiel.

La promesse d’un retour du corps est néanmoins remise sur la table deux ans plus tard, en 2013, à l’issue des concertations nationales lancées pour apaiser une situation politique tendue depuis la dernière présidentielle. Et elle le sera de nouveau, en septembre 2019, à l’initiative de Sylvestre Ilunga Ilunkamba, le premier chef de gouvernement de Félix Tshisekedi. « J’ai toujours trouvé qu’il y avait une certaine vulgarité à évoquer comme cela le rapatriement du corps de notre père, s’agace pourtant l’un des enfants de Mobutu. Lorsque Sylvestre Ilunga Ilunkamba a fait sa déclaration, nous n’avions même pas été préalablement informés. »À LIREMaroc-RDC : un thé à Rabat chez les Mobutu

Marginalisation

À l’exception de Nzanga et de Giala, les autres enfants du maréchal, qui ont pour la plupart grandi à l’étranger, n’ont pas tenté d’aventure politique en RDC. L’Udemo ne pèse elle-même pas grand chose dans l’arène congolaise. Leur nom n’aura pas sauvé les Mobutu de la marginalisation.

Même chose pour les enfants Lumumba. Évacués en Égypte avec l’aide de Gamal Abdel Nasser et de son émissaire, Abdel Aziz Ishak, ils ont grandi au Caire. Ils y resteront entre dix et trente ans, ne revenant en RDC, pour les premiers d’entre eux, qu’à partir des années 1990. Juliana Lumumba sera brièvement ministre de l’Information puis de la Culture sous Laurent-Désiré Kabila. Député pendant plusieurs années, Roland n’occupe aujourd’hui plus de mandat électif, tandis que François, l’aîné, préside le Mouvement national congolais/Lumumba, un petit parti qu’il promet de relancer pour les élections de 2023.À LIRERDC : Joseph Kabila promet de rapatrier la dépouille de Mobutu

Idem pour les Tshombe. Rentré au Zaïre au début des années 1980, Jean Ditend Tshombe, l’un des fils de Moïse, a un temps occupé des fonctions de ministre sous Mobutu, mais est décédé en 1993. Depuis, seule Isabel, aujourd’hui ambassadrice de la RDC en France après avoir été représentante pour la Francophonie sous Joseph Kabila, occupe des fonctions de premier plan. Ironie de l’histoire : elle a été vice-ministre des Affaires sociales en 1999, dans le même gouvernement que… Juliana Lumumba.

Divisions familiales

Chacun dispose de son réseau, mais cette relative absence de poids politique ne leur a pas permis de mener à bien des discussions sur un enterrement de leurs pères au pays. Sans compter que les familles sont souvent divisées. Cela s’est encore vu lors de l’organisation de la restitution de la dent de Patrice Lumumba. « Certains nous ont dit qu’il était préférable de se passer du gouvernement, de ne pas collaborer avec le président Tshisekedi dont le père, Étienne, a été un collaborateur du maréchal, raconte l’un des fils de l’ancien Premier ministre. Mais il ne s’agit pas de travailler avec untel ou untel. C’est la RDC qui lui rend hommage ! »

Un avis que ne partage pas le cadet de la famille, Guy-Patrice, qui a multiplié ces deux dernières années les prises de parole pour dénoncer le risque d’une « récupération politique ». « Il peut protester, mais qu’a-t-il fait pour empêcher une quelconque récupération ? », s’insurge l’un de ses frères.

Collaborer ou pas ? Les Mobutu et les Tshombe ont eux aussi peiné à se mettre d’accord. Le retour de la dépouille de l’ex-leader katangais avait été promis en 2013, lors des consultations nationales. À l’issue des discussions, un émissaire avait même été désigné par Kabila pour suivre le dossier, en la personne de Célestin Tunda Ya Kasende. Mais le projet n’a jamais abouti.

Le président de l'éphémère État du Katanga, Moïse Tshombe, à Paris, en décembre 1961 © AFP
Le président de l’éphémère État du Katanga, Moïse Tshombe, à Paris, en décembre 1961 © AFP

Le sujet redeviendra finalement d’actualité en 2019, avec le premier discours de Sylvestre Ilunga Ilunkamba. En septembre de la même année, Félix Tshisekedi, de passage à Bruxelles, reçoit plusieurs membres de la famille. Mais le dossier traîne toujours. « C’est resté au stade des intentions », affirme un membre de la famille Tshombe, qui explique vouloir « éviter que ce rapatriement soit présenté comme un trophée ». « Au fond, le blocage n’a jamais réellement été politique. Ce sont avant tout des questions d’harmonisation des points de vue, en interne, et de timing », résume un intime des deux familles.

Des divisions familiales que les différents pouvoirs politiques ont souvent mises en avant pour justifier les retards. « La famille est soudée dans ce dossier, rétorque l’un des héritiers Mobutu. La vérité, c’est que les conditions ne sont pas réunies. Notre père n’aurait pas aimé être rapatrié à Gbadolite dans ces circonstances. » Jadis réputée pour ses somptueux palais, « Gbado » est aujourd’hui en ruine. La chapelle Marie la Miséricorde, dont la crypte a un temps abrité les corps de Marie-Antoinette, première femme de Mobutu décédée en 1977, et de certains de ses enfants, a été profanée, et les corps ont dû être déplacés dans un petit cimetière à côté.À LIRERDC – Sur les traces de Mobutu #1 : Gbadolite en déshérence

« La réconciliation oui, mais pas l’oubli »

« Compte tenu de cette situation, c’est plus facile pour la famille qu’il reste au Maroc, confirme l’un des enfants Mobutu, pour qui le retour de la dépouille du maréchal est indissociable d’une réhabilitation de l’héritage de l’ancien président. « Lorsque notre père est décédé, on en a fait un repoussoir politique », dénonce-t-il. « Au Maroc, la famille a conservé un certain statut auquel il est difficile, notamment pour la deuxième génération qui a vécu au Zaïre, de renoncer », résume un proche de la famille, ancien collaborateur de Mobutu.

Cette réhabilitation est aussi au cœur des revendications de la famille Tshombe. Les enfants de l’ancien président de l’État du Katanga ont d’ailleurs mis sur la table des demandes précises, dont l’annulation d’une condamnation à mort prononcée en 1967. Mais ces tractations sont, depuis plusieurs années, perturbées par des bisbilles concernant la gestion de l’héritage, qui fait l’objet de conflits judiciaires entre les descendants.À LIRERDC : le Katanga, pris en tenaille entre Kabila et Tshisekedi

« Le rapatriement de la dépouille de Lumumba est une étape. Si les autres suivent, nous serons amenés à nous questionner sur le rôle que Mobutu et Tshombe ont joué dans sa mort ou encore celui que Mobutu a joué vis-à-vis de Tshombe, et vice-versa », estime le politologue congolais Jean Omasombo.

Chez les Lumumba, dans la résidence aux murs jaunies de l’ancien Premier ministre, sur le boulevard du 30-Juin, à Kinshasa, on se projette déjà sur ce travail de mémoire. « C’est désormais notre priorité, conclut Roland Lumumba. On veut que la vérité soit dite. La réconciliation oui, mais pas l’oubli. »

By Habari

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