RDC : face au Rwanda et au M23, Félix Tshisekedi va chercher de l’aide à Washington
Outre-Atlantique, les cabinets de lobbying recrutés par Kinshasa tentent d’attirer l’attention des élus américains sur la situation dans l’Est et de les rallier à leur cause.
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27 juin 2022 à 17:45
Par Julian Pecquet
Mis à jour le 27 juin 2022 à 17:45

Félix Tshisekedi n’entend pas rester sans rien faire. Alors qu’une crise ouverte l’oppose à son voisin rwandais, qu’il accuse de soutenir les rebelles du M23 dans l’Est, le chef de l’État congolais s’active pour obtenir le soutien du Congrès américain et de l’administration Biden. Son objectif ? Pousser les États-Unis à reconnaître le M23 comme un groupe terroriste, obtenir l’ouverture d’une enquête sur le rôle supposé du Rwanda et faire pression pour que Washington renforce son action diplomatique dans les Grands Lacs. La stratégie, en trois axes, est simple. Reste à voir si elle sera efficace.
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De fait, sur le terrain, la situation s’est considérablement tendue. La ville de Bunagana, dans le Nord-Kivu, est depuis la mi-juin sous le contrôle de la rébellion. Un soldat congolais a été tué après avoir pénétré au Rwanda et ouvert le feu sur des militaires rwandais. La RDC a convoqué l’ambassadeur rwandais en poste à Kinshasa et suspendu les vols RwandAir en provenance et à destination de son territoire, multipliant les accusations publiques. De son côté, Kigali a plusieurs fois démenti apporter un quelconque appui au M23 et reproche à son voisin son soutien présumé aux Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR).
Des lobbyistes à la rescousse
À Washington, le discours est pour l’instant très mesuré. Les États-Unis ont fait part de leur inquiétude à propos d’une éventuelle implication du Rwanda, mais ils n’ont pris aucune mesure punitive. « Nous sommes très préoccupés par les informations faisant état de violences transfrontalières entre la RDC et le Rwanda, et par les tensions croissantes entre ces deux pays, s’est contenté de déclarer Ned Price, porte-parole du département d’État, lors d’un point presse. Et nous sommes très préoccupés par les informations selon lesquelles des militaires rwandais participeraient à ces combats. »
Le gouvernement congolais, qui s’offre depuis mars les services d’influents cabinets de lobbying, dont Ballard Partners (75 000 dollars par mois) et Scribe Strategies and Advisors (50 000 dollars par mois), multiplie les démarches pour attirer l’attention des élus américains, qu’ils siègent à la chambre des représentants ou au Sénat.À LIRERDC : force régionale, M23… Les coulisses du huis clos tendu de Nairobi
Il y a quelques jours, c’est Ballard Partners qui a envoyé un e-mail à un haut responsable proche du président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Robert Menendez, pour lui demander de l’aide face au Rwanda. « Vous n’êtes pas sans savoir qu’hier, les rebelles du M23 ont pris le contrôle de Bunagana, une ville frontalière de la RDC, écrit le lobbyiste John O’Hanlon à Heather Flynn, le 14 juin. Les responsables de la RDC sont convaincus que le Rwanda a aidé les combattants du M23 dans cette prise de contrôle hostile. Enfants tués, etc. Brutal. »
Traditionnellement dirigé par des républicains, Ballard Partners s’est récemment adjoint les services de démocrates. Depuis les années Trump, c’est un acteur clé en matière de politique étrangère. Dans son message, O’Hanlon poursuit en expliquant qu’ »à la demande du gouvernement de la RDC », son cabinet doit voir s’il est possible que la Commission des affaires étrangères envoie une lettre au département d’État pour demander l’ouverture d’une enquête sur l’implication du Rwanda. « Des déclarations publiques seraient-elles envisageables ? Auriez-vous une autre idée ? » poursuit-il.
Relations tendues avec Kigali
Ce n’est pas un hasard si Ballard Partners a décidé d’approcher Menendez. En mai, cet élu démocrate du New Jersey avait affirmé que, si le Rwanda contribuait à l’instabilité dans l’est de la RDC, le Rwanda en subirait les conséquences. Une mise en garde qui survient alors que les relations entre Washington et Kigali se sont tendues depuis la condamnation pour terrorisme de Paul Rusesabagina, l’opposant rendu célèbre en 2004 par le film Hôtel Rwanda et que le département d’État estime « détenu à tort ».
Le cabinet Scribe Strategies and Advisors, lui, est dirigé par Joseph Szlavik, un ancien haut fonctionnaire de l’administration Bush. Il explique faire en sorte que le département d’État considère officiellement le M23 comme un groupe terroriste, ce qui aurait des conséquences pour ses éventuels soutiens. « N’oubliez pas que si quelqu’un est pris en flagrant délit de complicité [avec un groupe terroriste], il existe toutes sortes de règles, notamment concernant l’aide étrangère », insiste Joseph Szlavik.
« C’est une chose d’utiliser le mot “terroriste”, c’en est une autre de le définir avec précision », objecte toutefois J. Peter Pham, ancien envoyé spécial des États-Unis dans la région des Grands Lacs, tout en admettant que si l’Assemblée nationale congolaise y parvenait en établissant « des critères objectifs », cela pèserait dans les délibérations à Washington.À LIREChristophe Lutundula : « Le Rwanda veut une RDC faible et corvéable à merci »
Les lobbyistes recrutés par la RDC exhortent en parallèle les États-Unis à renforcer leur présence diplomatique dans la région. « Nous essayons de leur faire comprendre qu’ils doivent nommer des gens là-bas, parce que pour gérer un problème, il faut avoir un pied sur le terrain », résume Joseph Szlavik. Il espère que le Sénat confirmera rapidement la nomination de Lucy Tamlyn, l’actuelle chargée d’affaires américaine au Soudan, au poste d’ambassadeur en RDC, Mike Hammer étant appelé à devenir le nouvel envoyé spécial pour la Corne de l’Afrique.
Il exhorte également l’administration Biden à choisir un remplaçant à l’ancien ambassadeur au Rwanda, Peter Vrooman, qui a quitté Kigali pour Maputo en février dernier, et à désigner un nouvel envoyé spécial pour les Grands Lacs – poste vacant depuis le départ de J. Peter Pham, en mars 2020. « L’administration Biden n’a pas d’ambassadeur au Rwanda ni d’envoyé spécial pour les Grands Lacs. [Mike Hammer] quitte la RDC. Ce n’est pas bon », avertit SCXW195105593 BCX0″>Joseph Szlavik.