Angola : après la disparition de « Zedu », que reste-t-il des dos Santos ?

L’ancien président angolais, décédé à Barcelone après dix jours en soins intensifs, laisse un camp dos Santos fragilisé et un parti au pouvoir en proie aux tensions.

8 juillet 2022 à 16:31

Par Estelle Maussion

Mis à jour le 8 juillet 2022 à 16:32

João Lourenço, Isabel dos Santos et Jose Eduardo dos Santos. © Montage JA : Fernando Villar/EFE/SIPA; Massimo Sestini/ZUMA/REA; ELMOND JIYANE/AFP

C’est véritablement la fin de l’ère dos Santos en Angola. Hospitalisé en soins intensifs à Barcelone depuis le 23 juin, l’ancien chef de l’État José Eduardo dos Santos, à la tête du pays entre 1979 et 2017, est décédé ce vendredi 8 juillet, moins de deux mois avant de fêter ses 80 ans. L’annonce est venue de la présidence angolaise. Son successeur, João Lourenço, a décrété un deuil national de cinq jours à compter de ce samedi 9 juillet pour rendre hommage à « une figure exceptionnelle de la patrie angolaise ».À LIREAngola : José Eduardo dos Santos, l’exil amer

Ni la date ni le lieu des obsèques n’ont pour l’heure été communiqués, des points qui pourraient faire l’objet de discussions entre la présidence angolaise, favorable à une cérémonie en Angola, et la famille de l’ancien dirigeant, dont on ne connaît pas les intentions. La disparition de celui qui était surnommé « Zedu » intervient dans un contexte politique particulier, à deux mois d’élections générales (prévues le 24 août) au cours desquelles João Lourenço va jouer sa reconduction lors d’un second mandat et le maintien au pouvoir de son parti, le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), à la tête du pays depuis l’indépendance, en 1975.

Humiliant procès

Sans son gouvernail, le clan dos Santos, déjà très affaibli depuis l’arrivée au pouvoir de João Lourenço en 2017, n’est plus que l’ombre de lui-même. Isabel dos Santos, la fille aînée de l’ex-président, sacrée en 2013 première Africaine milliardaire, a vu son empire attaqué, sous le coup de saisies d’actifs et de multiples procédures judiciaires. Contestant les accusations de détournement de fonds portées contre elle, la femme d’affaires, qui vit entre Dubaï et Londres et a perdu son mari, Sindika Dokolo, victime d’un accident de plongée fin 2020, est interdite de séjour aux États-Unis depuis fin 2021 « en raison de son implication dans de la corruption via l’appropriation pour son bénéfice personnel de fonds publics ».

L’ANCIEN PATRON DU FONDS SOUVERAIN ANGOLAIS N’A PU SE RENDRE AU CHEVET DE SON PÈRE EN ESPAGNE, LA JUSTICE DÉTENANT SON PASSEPORT

Son demi-frère, José Filomeno de Sousa dos Santos, premier fils de l’ancien président, a lui vécu un humiliant procès pour fraude à Luanda, qui s’est soldé par sa condamnation en 2020 à cinq ans de prison – un jugement confirmé en appel en novembre 2021. Niant toute malversation et ayant annoncé un nouveau recours, l’ancien patron du fonds souverain angolais n’a pu se rendre au chevet de son père en Espagne, la justice détenant son passeport. Quant aux autres membres de la famille, qu’ils soient à l’étranger ou qu’ils demeurent discrets à Luanda, on ne peut que constater leur perte d’influence.À LIREAngola – Isabel dos Santos : chronique d’une chute annoncée

Les anciens hommes de confiance du clan vivent la même disgrâce. Les deux généraux très proches de l’ex-président dos Santos, Leopoldo Fragoso do Nascimento, « Dino », et Manuel Hélder Vieira Dias, alias Kopelipa, sont visés par des sanctions américaines pour corruption et ont été contraints par la justice angolaise à rendre une partie des actifs acquis dans des conditions opaques. Si certains, dont l’ex-vice-président Manuel Vicente et le général Higino Carneiro, ont été épargnés, nombre d’anciens alliés, ministres et hauts responsables du parti présidentiel, considérés comme des rouages du système dos Santos, ont été condamnés ou sont dans le viseur de la justice.

Cette situation, conséquence de la croisade anti-corruption menée par João Lourenço dès son arrivée au palais présidentiel, a nourri les tensions entre l’ancien et l’actuel président. Fraîches au moment de la passation de pouvoir en 2017, leurs relations se sont ensuite très vite crispées, malgré les déclarations officielles affirmant le contraire. S’il ne l’a jamais reconnu ouvertement, José Eduardo dos Santos a peu goûté de voir sa famille et ses proches inquiétés. Et il y a fort à parier qu’il n’a pas apprécié la politique de rupture menée par son successeur, pointant sans ménagement les errements et les insuffisances du passé.

Héritage controversé

« La corruption, le népotisme, la flatterie et l’impunité qui ont régné ces dernières années dans notre pays et fait tant de mal à notre économie [sont] les ennemis publics numéro un », avait ainsi lancé João Lourenço en 2018, un an après son élection. Ce contexte, et officiellement le besoin de traitement médical, expliquent l’exil à Barcelone de José Eduardo dos Santos depuis avril 2019, avec un seul retour à Luanda, entre septembre 2021 et mars 2022.

APRÈS AVOIR ÉTÉ TOUT-PUISSANT PENDANT SI LONGTEMPS, « ZEDU » A VÉCU UNE FIN DE POUVOIR SANS VIOLENCE NI TROUBLE MAIS PLEINE D’AMERTUME

Controversée, la question de son héritage est loin d’être close. Elle permet de rappeler le destin hors du commun d’un homme arrivé au pouvoir presque malgré lui, à l’âge de 37 ans, après le décès du premier président de l’Angola indépendant, Agostinho Neto. Aussi secret qu’habile politicien, José Eduardo dos Santos a eu plusieurs vies : chef de guerre, meneur de parti, fin diplomate, président autoritaire à la tête d’un joyau pétrolier, patriarche craint, adulé puis délaissé. Figure marquante de l’histoire moderne de l’Angola, ne serait-ce que par sa longévité au pouvoir (trente-huit ans), il est aussi l’homme qui a mis fin à la guerre civile en 2002 – « l’architecte de la paix », selon la rhétorique du MPLA – et celui qui a rendu possible la reconstruction du pays dans les années 2000 – au prix toutefois d’un endettement considérable, plus de 20 milliards de dollars rien qu’auprès de la Chine.À LIREÉlections en Angola : entre puissants alliés et nouveaux relais, les réseaux de João Lourenço

Après avoir été tout-puissant pendant si longtemps, « Zedu » a vécu une fin de pouvoir sans violence ni trouble mais pleine d’amertume, « oublié par ceux à qui il a tout donné », entendait-on ces derniers jours à Luanda. Il laisse un parti traversé par de profondes failles et divisions, et de plus en plus critiqué. Aussi bien par l’opposition – l’Unita a le vent en poupe – que par une population réclamant désormais haut et fort de meilleures conditions de vie.

C’est aussi cela l’héritage que l’ancien président laisse à son camp et à João Lourenço à quelques semaines des élections. Si le slogan du MPLA, « A luta contínua e a vitória é certa » (« la lutte continue et la victoire est assurée »), ne laisse aucune place au doute, il reste aux héritiers du système dos Santos à savoir composer avec ce legs.

By Habari

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