Russie-Ukraine : après six mois de guerre, l’Afrique du Sud reste fidèle à son allié russe
Sans embrasser la cause de Moscou ni lui tourner le dos, Pretoria progresse sur une étroite ligne de crête. Et le maintien d’une position de non-alignement semble pour l’instant lui profiter.
7 septembre 2022 à 15:52
Par Romain Chanson – à Johannesburg
Mis à jour le 7 septembre 2022 à 15:52

« Saisissez l’instant ! » L’invitation à des allures de slogan promotionnel, mais l’ambassadeur de Russie en Afrique du Sud, Ilya Rogachev, tient à encourager Pretoria à faire de Moscou un partenaire commercial privilégié quand d’autres en font un paria. « Les entrepreneurs sud-africains ont l’opportunité unique d’intensifier significativement leurs échanges et leur coopération économique avec la Russie », explicite un communiqué publié à l’issue d’une réunion du Conseil commercial Russie-Afrique du Sud, le 10 juin dernier.
DE NOUVEAU EN DIFFICULTÉ, LA RUSSIE SE TOURNE VERS SES AMIS
« C’est un schéma que l’on a déjà vu la Russie observer après 2008 et la guerre contre la Géorgie, puis en 2014 après l’annexion de la Crimée. Alors que ses échanges avec l’Occident s’affaissaient à cause des sanctions, Moscou a frappé aux portes des économies émergentes et s’est étendue en Amérique latine et en Afrique », observe Steven Gruzd, directeur du programme Russie-Afrique de l’Institut sud-africain des affaires internationales (SAIIA). De nouveau en difficulté, la Russie se tourne vers ses amis.
Des arguments de poids
Le 20 juillet était organisé un forum économique russe à Sandton, au nord de Johannesburg. Un colloque d’une journée pour discuter du climat des affaires en Afrique du Sud dans les domaines de l’ingénierie mécanique et des infrastructures. Le format doit s’élargir avec un événement étalé sur une semaine, du 9 au 15 octobre, toujours en Afrique du Sud. Il est organisé par l’Afrocom, la branche africaine de la Chambre de commerce et d’industrie russe.À LIRERussie-Ukraine : les raisons de l’abstention de nombreux pays africains à l’ONU
Les Russes disposent d’arguments de poids. Ils vantent les opportunités de coopération dans l’énergie et le transport des hydrocarbures quand le monde entier regarde sa facture d’électricité. Une offre alléchante pour le ministre sud-africain de l’Énergie et des Ressources minérales, qui a dit envisager d’acheter du pétrole russe. Rétif au développement des énergies renouvelables, Gwede Mantashe n’exclut pas de recourir davantage au nucléaire. En 2021, Rosatom, l’agence russe du nucléaire, s’était montrée intéressée par l’idée de vendre ses centrales à l’Afrique du Sud malgré un échec précédent.
En 2014, l’ancien président Jacob Zuma, proche de Vladimir Poutine, n’avait pas ménagé ses efforts pour conclure un accord avec Rosatom. Il prévoyait la construction de plusieurs réacteurs pour une capacité de 9,6 GW. La Russie voulait faire de l’Afrique du Sud le point de départ du développement de l’atome russe sur le continent. Mais l’accord signé entre la Russie et le gouvernement sud-africain a été déclaré irrégulier par une cour de justice en 2017. Le document exemptait notamment la Russie de toute responsabilité en cas d’accident nucléaire.
Un sommet Russie-Afrique en 2023
« Le mot-clé pour nous c’est “potentiel », résume Alexander Arefiev, porte-parole de l’ambassade russe en Afrique du Sud. Le commerce et l’économie font partie de nos voies de coopération. » L’attaché de presse rappelle que l’Afrique du Sud est une nation amie avec laquelle le dialogue est maintenu via le club des Brics ou le sommet Russie-Afrique, dont une nouvelle édition se tiendra en 2023.
« Faire des affaires avec la Russie, c’est financer la guerre, s’émeut Anastasia Korpeso, secrétaire de l’Association des Ukrainiens d’Afrique du Sud. Au début du conflit, on ne savait pas ce qu’allait devenir la guerre, maintenant tout le monde est au courant des atrocités commises. Ce qui était présenté il y a six mois comme une position de neutralité semble s’être transformé en un renforcement des relations avec la Russie. C’est très décevant et triste. »
LE NON-ALIGNEMENT DE L’AFRIQUE DU SUD LUI PERMET DE MÉNAGER SON ALLIÉ RUSSE TOUT EN DÉVELOPPANT SES RELATIONS AVEC LES ÉTATS-UNIS
Pourtant, ces relations ne seraient pas dictées par des intérêts commerciaux, selon Naledi Pandor, ministre sud-africaine des Relations internationales. « La Russie est un partenaire économique négligeable », affirme-t-elle. Elle représente en effet 4 milliards de dollars d’échanges annuels, contre 20 milliards avec les États-Unis. « La crainte que nous soyons sous pression est une croyance complètement infondée », balayait-elle lors d’une conférence de presse conjointe avec le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, en visite à Pretoria début août.
Le non-alignement de l’Afrique du Sud lui permet de ménager son allié russe tout en développant ses relations avec les États-Unis. Et gare à ceux qui voudraient faire pencher Pretoria dans un camp ou dans l’autre. « Je suis ravie que le secrétaire Blinken confirme que les États-Unis ne nous demandent pas de choisir, avait poursuivi Naledi Pandor. Chez certains de nos partenaires en Europe et ailleurs, on a senti une forme d’intimidation condescendante visant à nous dire : “Faites comme ceci, sinon…”. »À LIREGuerre en Ukraine : en Afrique du Sud, le parti de Malema joue les porte-voix de la Russie
Au début du conflit, les chancelleries occidentales avaient donné de la voix pour mettre l’Afrique du Sud face à ses responsabilités. Des ambassadeurs avaient publié tribunes et commentaires acides sur les réseaux sociaux. La position sud-africaine a également été discutée lors de la visite à Pretoria du chancelier allemand, Olaf Scholz, et du président du Conseil européen, Charles Michel. À l’évidence, les efforts diplomatiques n’ont pas payé. Invité à la Maison Blanche par Joe Biden le 16 septembre, Cyril Ramaphosa aura–t-il droit au sempiternel argumentaire ?
CYRIL RAMAPHOSA N’A PAS INTÉRÊT À PLIER FACE À SON HOMOLOGUE AMÉRICAIN
Le président sud-africain n’aurait pas intérêt à plier face à son homologue américain. Le parti qu’il dirige, le Congrès national africain (ANC), adhère à une vision pro-russe du conflit. Dans un document de réflexion doctrinale publié en mai, l’ANC résume sa position en deux points : « La Fédération de Russie se bat pour ne pas tomber sous le joug du diktat américain. » Et « les États-Unis sont engagés dans une guerre par procuration pour s’assurer que la Russie ne réapparaisse pas comme un rival ».
Au téléphone avec Poutine
L’anti-américanisme qui irrigue la pensée de l’ANC perd, certes, en radicalité quand il s’agit de diriger, mais le gouvernement conserve une indéniable coloration pro-russe. Le chef de l’État estime que la guerre est liée à l’expansion de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan). Cyril Ramaphosa a attendu le 20 avril pour téléphoner au président ukrainien, Volodymyr Zelensky, alors qu’il était en ligne avec Vladimir Poutine dès le 10 mars. Les présidents russe et sud-africain se sont d’ailleurs rappelés le 15 juin, à l’initiative de Ramaphosa, pour parler de l’insécurité alimentaire sur le continent.À LIRERussie-Afrique : Sergueï Lavrov, le penseur-étoile de Vladimir Poutine
D’autres, au sein du gouvernement, ne cachent pas leur proximité avec la Russie. Thandi Modise, la ministre de la Défense, a participé à une cérémonie à la résidence de l’ambassadeur russe lorsque la guerre a éclaté en février. Elle s’est aussi rendue à Moscou, du 15 au 17 août, pour une conférence sur la sécurité internationale. Elle y a délivré un discours sur la paix ambigu. « Ensemble, en tant que nations éprises de paix, nous devons dire à ceux qui provoquent des guerres et des conflits à travers le monde : assez ! »
« Comment doit-on le prendre ? Qu’ont-ils à apprendre d’un pays terroriste », fulmine Anastasia Korpeso. L’Afrique du Sud et la Russie ont signé de nombreux accords de coopération militaire depuis la fin des années 1990. « Ils sont significatifs et influencent certainement la position de l’Afrique du Sud en matière de politique internationale, analyse Darren Olivier, directeur de l’African Defence Review. Ceci étant dit, ce sont moins des traités de défense stratégiques que des accords de coopération. » Et ils ne sont pas contraignants.
« Des liens entretenus à peu de frais »
Si on remonte à l’URSS, les militants de l’ANC en exil recevaient déjà des formations militaires et des armes de la part de Moscou. L’Union soviétique a défendu les combattants qui luttaient contre le régime raciste et anti-communiste de l’apartheid. Lindiwe Zulu, la ministre du Développement social, a fait ses études en URSS. Elle était d’ailleurs invitée à participer au forum économique Russie-Afrique du Sud organisé en juillet à Sandton. « Ces liens entretenus à peu de frais par l’URSS, en formant des étudiants ou des soldats, ont fini par payer des années plus tard », estime Steven Gruzd.
L’ANC REÇOIT D’IMPORTANTS DONS DE LA COMPAGNIE MINIÈRE UMK, EN PARTIE DÉTENUE PAR L’OLIGARQUE RUSSE VIKTOR VEKSELBERG
Aujourd’hui, la Russie est également une destination « médicale ». Le vice-président, David Mabuza, y a passé plus d’un mois pour s’y faire soigner. Un voyage qui rappelle la convalescence de l’ancien président Jacob Zuma, parti se soigner en Russie après un mystérieux empoisonnement en 2014. Dix-sept jours plus tard, il signait l’accord nucléaire avec Rosatom. Devant un Parlement devenu suspicieux, David Mabuza a déclaré qu’il n’avait rien à cacher de « sinistre » et que son voyage en Russie était « d’ordre purement médical. »
Les relations entre l’ANC et la Russie nourrissent des interrogations. En difficulté financière, le parti au pouvoir reçoit d’importants dons de la compagnie minière United Manganese of Kalahari (UMK) : 10 millions de rands en 2022 (environ 590 000 euros) et 5 millions de rands en 2021. Cette entreprise est en partie détenue par l’oligarque russe Viktor Vekselberg. L’autre consortium qui détient la mine finance aussi l’ANC. Ce consortium est d’ailleurs composé de la Chancellor House, soit la structure qui gère les investissements pour l’ANC.À LIREAfrique du Sud : Thabo Mbeki, le tonton flingueur de l’ANC
Par petites touches, l’Afrique du Sud laisse entrevoir ses accointances avec la Russie. Mais, depuis le début de la guerre, Pretoria parvient à avancer sur une crête : ni lovée dans les bras de Poutine ni le dos tourné à Moscou. « La Russie note la position responsable de Pretoria, qui s’oppose à l’appel du bloc occidental pour forcer les pays africains à s’opposer à [elle] », soulignait le ministère russe des Affaires étrangères dans un communiqué publié après l’appel téléphonique du 30 août entre Naledi Pandor et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov.
L’ancien président Thabo Mbeki, critique envers son parti depuis quelques semaines, adhère lui aussi à la position de son gouvernement. Il a visité Moscou en 1986 à l’invitation de Mikhaïl Gorbatchev, l’ancien secrétaire général du Parti communiste qui vient de décéder. Il a également rencontré Vladimir Poutine. En témoigne le jeu d’échecs que lui a offert le président russe. Sur le plateau, des soldats prussiens font face à des soldats napoléoniens. La guerre, déjà. Les manœuvres, toujours.