Cher Bwana Ali,
Avez-vous lu le message du compatriote Christopher, ou vous êtes-vous inspiré seulement du message de M. Valaka pour réagir ?
Contrairement à la déformation fallacieuse faite par M. Valaka, M. Christopher n’a pas appuyé l’adhésion de notre pays à la CAE et l’a rejetée sans toutefois accepter votre argument basé sur des subjectivités notamment la stigmatisation des Tutsis en guise d’argument scientifique. Par ailleurs, il a aussi fait remarquer que votre appréhension du processus d’intégration économique régionale n’est pas conforme au modèle standard. Tout en étant du même avis que lui sur ces deux points, j’aimerais vous exprimer aussi ma préoccupation sur vos sentiments quant au panafricanisme.
Voici mon argumentaire concernant les trois points ci-dessus évoqués, conformément à la position officielle du CET exprimée notamment dans sa protestation aux ambassadeurs des pays occidentaux et à l’histoire contemporaine de l’Afrique.
Toutefois, avant d’aborder les détails, je voudrais ouvrir une parenthèse concernant la recherche de la logique.
Laissez-moi vous dire qu’il n’est pas dans mon intention de dénigrer quiconque en émettant mes critiques. En vous lisant, on ne peut dénier que vous écrivez dans un français limpide et êtes toujours à la recherche de la logique ; et ceci est tout à votre honneur.
Toutefois, comme un philosophe l’avait écrit, il existe deux cas extrêmes dans la recherche de la logique qui peuvent desservir la science : « dans un cas, on a affaire à une faiblesse logique, à une impuissance ou à un manque de courage à tirer les conséquences qui s’imposent à partir des prémisses ; dans l’autre, c’est l’excès de logique, la rigidité des concepts et surtout l’obsession “téméraire” de la cohérence à tout prix qui peuvent mal tourner. On s’écarte de la vérité dans les deux cas, mais avec une différence notable cependant : alors que le défaut de logique ne saurait passer inaperçu, l’excès de logique attire bien moins la critique ; il suscite même l’admiration des naïfs, car il dispose d’une force de persuasion peu commune. C’est ce qui a toujours fait la fortune des sophistes de jadis…»
La parenthèse est ainsi fermée.
Primo : stigmatisation des Tutsis comme argument
Nous devrions cesser de recourir aux arguments émotionnels pour impressionner, dans un débat qui se veut scientifique.
Les événements qui se déroulent sous nos yeux en Ukraine devraient vous amener à plus de sagesse ; et ce, surtout en votre qualité de professeur. Remarquez comment des ultranationalistes ukrainiens, à force notamment de discriminer leurs compatriotes russophones ukrainiens, viennent d’occasionner la perte de plus de 20% de leur territoire depuis 2014.
Pour revenir à la situation de notre pays, vous devriez savoir que les membres du Conseil de Sécurité ont visionné les discours de stigmatisation des rwandophones congolais par des individus comme vous, ne faisant preuve d’aucun sens de responsabilité. La vidéo des milices armées de machettes à Kinshasa à la recherche des Banyarwanda congolais a été diffusée par certaines chaînes de télévision ici aux États-Unis. La cheffe de l’ONU en RDC (une Africaine) vient encore de faire une déclaration se plaignant de la campagne de stigmatisation contre l’ONU et les Banyarwanda.
N’est-il pas irrationnel de continuer à crier haut et fort que vous aimez le Congo et que vous seriez même lumumbiste (bien qu’aucune structure lumumbiste ni au Congo, ni au Canada ni aux États-Unis ne vous connaisse), tout en agissant aux antipodes de l’idéologie lumumbiste en donnant des arguments à ceux qui recherchent l’autonomie pour les Banyarwanda congolais ? Si aujourd’hui le Congo est incapable de récupérer la localité de Bunagana par ses propres forces, croyez-vous qu’il lui sera facile de récupérer tout le territoire de Rutsuru, si ce dernier se ralliait à la thèse autonomiste soutenue par Museveni et Kagame ?
Plutôt que de continuellement briller par un discours de stigmatisation et haineux envers nos compatriotes rwandophones, nous devons cultiver le civisme, le sens de la justice et du vivre-ensemble afin de faire naître et grandir en chacun de nous, indépendamment des origines, la loyauté à la nation congolaise. Cela est difficile dans un État dysfonctionnel, mais il y va de la survie de notre nation. Même aux portes de Kinshasa, la guerre interethnique est en train de gagner du terrain.
La meilleure façon de défendre le pays n’est pas de réunir les ingrédients pour mettre le feu à la poudrière, mais de faire de notre mieux pour mouiller la poudrière, si nous ne pouvons pas la désamorcer avant qu’elle n’explose. Cessons la stigmatisation injustifiée de nos compatriotes Banyarwanda.
Secundo : intégration économique régionale
Contrairement à un processus pouvant exécuter en même temps plusieurs fonctions, l’intégration économique est un processus exécutant séquentiellement une chaîne logique d’étapes pour une fonction unique. Les étapes ne peuvent pas être sautées ou leur ordre interverti. Durant ces étapes successives, les États membres renoncent progressivement à des parts de leur souveraineté nationale à chaque étape, afin de parvenir à une intégration avec les autres États membres.
En lisant votre description des fonctions concomitantes poursuivant des finalités différentes [ « finalités économiques (marché commun) et politiques (État fédéral) » (dixit pr. Ali], au lieu d’une fonction ayant plusieurs étapes, il semble évident qu’il vous manquait une information essentielle dans la compréhension de la théorie d’intégration économique.
Le modèle de Béla Balassa, considéré comme standard, établit une typologie à 5 niveaux ou étapes dans l’échelle d’intégration internationale : 1) Zone de libre-échange ; 2) Union douanière; 3) Marché commun; 4) Marché unique; 5) Union politique. Il n’est point nécessaire d’entrer dans les détails ici car vous pouvez retrouver les détails pour chaque étapes même en effectuant des recherches sur le web.

Toutefois avant d’entreprendre une intégration économique il faut analyser les conditions objectives ( pas subjectives) pour lesquelles celle-ci serait bénéfique pour la nation. Or la première condition n’est pas la location géographique (l’intégration économique peut se faire entre des Etats distants) mais le niveau de développement des économies suivi du niveau des échanges commerciaux
Les théories du Commerce international expliquent que l’avantage théorique du libre-échange est beaucoup plus réalisable par les nations au même niveau de développement car c’est sur un pied d’égalité de niveau économique que les possibilités d’échelle et d’efficacité dans la spécialisation internationale sont beaucoup plus grandes. Autrement les bénéfices sont siphonnés de l’économie inferieure par l’économie supérieure (cf Berry Conkling Ray, The Global Economy ( 2002) )
Par ailleurs, pour profiter de l’allègement des tarifs douaniers les Etats candidats à l’intégration économique régionale doivent être des grands partenaires commerciaux. Or ceci n’est pas le cas entre la RDC et les pays de la Communauté de l’Afrique orientale, comme le document du CET aux ambassadeurs occidentaux l’avait déjà souligné :
« Par ailleurs, un coup d’œil sur le tableau ci-dessous des pays partenaires des échanges commerciaux de la RDC [ en pourcentage du total des exportations] montre que les plus grandes destinations en Afrique des produits congolais sont la Tanzanie ($1,6 milliards) , l’Afrique du Sud ($1,2 milliards), le Mozambique ($690 milions), la Zambie ($370 millions). À l’exception de la Tanzanie, qui est aussi membre de la SADC, les pays de l’Afrique de l’Est ne sont pas les grandes destinations des produits congolais. La suppression des tarifs douaniers par la RDC ne va donc pas stimuler la production industrielle congolaise, mais la consommation des produits industriels de ces pays par les populations congolaises. Tous les pays qui se sont développés (industrialisation) commencent par le protectionnisme. Les États-Unis, le Japon, la Chine, la Corée du Sud n’ont pas commencé par l’ouverture des frontières ou le libre-échange avec les pays voisins – bien au contraire. »
On ne devrait même pas évoquer la recherche de paix pour cette intégration parce que des échanges commerciaux inégaux entre nations ont toujours constitué la principale source des guerres entre nations à travers l’Histoire des Etat-nations. Par ailleurs, l’appui de cette opération par les USA, la France et la GB devrait nous mettre la puce à l’oreille. C’est la resucée du plan Sarkozy favorisant le « partage de l’espace et des richesses naturelles » de la RDC avec le Rwanda et l’Ouganda soi-disant pour favoriser la paix que, malgré des contraintes, le gouvernement de la RDC, rejeta en 2009. Et ceci, plusieurs documents du CET l’ont déjà expliqué depuis plusieurs années.
Tertio : construction d’une fédération africaine
Vous avez expliqué votre rejet de l’adhésion de la RDC à la CAE à cause de la vision de celle-ci pour une intégration de tous les États en une fédération qui entraînerait la disparition des frontières de votre Congo ; chose que vous ne pourriez tolérer[déclaration populiste].
Christopher vous a rappelé que cette vision à très long terme d’une fédération est la même que celle de l’Union africaine, dont la RDC est un État membre. C’est une vision panafricaniste maximaliste, ayant remplacé la vision panafricaniste minimaliste qui était soutenue par l’OUA, créée en 1963.
En principe, on ne peut être panafricaniste et rejeter le concept de fédération d’États africains. À titre d’information, Patrice Lumumba, bien que mort tôt, avait été parmi les dirigeants panafricanistes maximalistes. En août 1960, il avait déjà signé un accord avec Kwame Nkrumah pour le commencement de l’organisation des États-Unis d’Afrique, dont la capitale devrait être Léopoldville.
La CAE (Communauté de l’Afrique de l’Est) n’est qu’une des huit CRÉ (Communauté régionale économique) contrôlée par l’Union africaine, une organisation créée en remplacement de l’OUA et dont la charte s’inspire de celle de l’Union européenne, mais dont la vision est la création d’une Fédération des États africains.
L’UA (Union africaine) n’est pas l’OUA (Organisation de l’unité africaine) créée le 25 mars 1963, mais défunte en 2002, et dont la finalité était seulement la collaboration des États africains conservant théoriquement leurs souverainetés mais soumis aux diktats des anciennes puissances coloniales.
Rappelons que l’Union africaine a été créée suite aux limites rencontrées par l’Organisation de l’Unité africaine (OUA), entre autres concernant l’ingérence des anciennes métropoles dans les affaires internes des ex-colonies dont la RDC a été la grande victime. En 1963, l’Occident voyait une menace dans l’intégration de tous les États africains en un seul grand État qui favoriserait son développement politique et économique, notamment en protégeant ses ressources. On réussira à imposer l’idéologie panafricaniste minimaliste par le biais des dirigeants africains du groupe de Monrovia (Senghor, Houphouët-Boigny) contre l’idéologie panafricaniste maximaliste préconise par le groupe de Casablanca (Mohamed V du Maroc, Gamal Abdel Nasser d’Égypte, Kwame Nkrumah du Ghana, Modibo Keïta du Mali et Ahmed Sékou Touré de Guinée)
À partir de la conférence tenue à Syrte en Libye en 1999, la tendance panafricaniste maximaliste s’exprima encore ouvertement avec Kadhafi soutenu par des nouveau dirigeants progressistes d’Afrique.
On ne peut donc pas rejeter l’adhésion à la CAE sur la base de sa vision pour la fédération, alors que la RDC est un État membre fondateur de l’UA, dont la vision finale est la fédération. Il faut donc évoquer d’autres arguments sur le plan scientifique que celui de la formation d’une fédération qui n’est qu’une vue reflétant le idées réactionnaires et populistes.
CONCLUSION
Il ne suffit pas d’adopter des positions ultra-nationalistes justifier le rejet de l’intégration à la CAE. Il faut justifier la position par des arguments basés sur des éléments objectifs plutôt que subjectifs comme la stigmatisation des Tutsis
Nous devons avoir de l’ambition pour la RDC, et, au-delà, pour l’Afrique tout entière.
Reconstruire le pays sur de nouvelles bases, le rendre institutionnellement solide, et socialement apaisé, n’empêche pas de poursuivre un processus d’intégration poussée dans le continent [en respectant les préconditions], dans lequel la RDC a toute sa place en tant que membre, voire de moteur.
Dr Nyembo Kitenge
Membre du CET