Grands Lacs: les Mémoires bouleversants de Frank De Coninck
Les Mémoires de Frank De Coninck, décédé inopinément en mars dernier, sont publiés chez L’Harmattan. Celui qui fut ambassadeur de Belgique à Kigali et à Kinshasa nous emmène au cœur de l’Afrique centrale au lendemain du génocide rwandais. Article réservé aux abonnés


Critique – Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 12/12/2022 à 13:51 Temps de lecture: 6 min
Historien de formation, l’ambassadeur belge Frank De Coninck enseigna d’abord à Bukavu puis, devenu diplomate, il fut nommé à Kigali en 1994, au lendemain du génocide, puis il partit pour Kinshasa. A son retour, après l’accession au pouvoir de Joseph Kabila, il fut nommé « ambassadeur itinérant » dans… les Grands Lacs. Au moment de sa retraite, il entreprit de rédiger des souvenirs nourris par ses notes et entretenus par une mémoire précise sinon implacable et il s’éteignit brusquement, quelques jours après avoir terminé sa tâche.
S’il ne fut en poste, à Kigali d’abord, à Kinshasa ensuite, que de 1994 à 2000, ces années charnières comptent parmi les plus décisives qui soient pour les pays riverains des Grands Lacs et pour le continent africain en général.
Lorsque le diplomate belge rejoint le Rwanda, trois mois après la fin du génocide, il découvre l’ambassade de Belgique pillée, inhabitable et dans l’immense jardin, on exhume chaque jour des cadavres qui avaient été jetés au-dessus de la clôture de l’hôpital voisin. Si les Tutsis de la diaspora, chassés dans les années 60, reviennent par milliers dans un pays transformé en cimetière, plusieurs millions de Hutus se sont réfugiés dans les pays voisins, dont le Zaïre de Mobutu, demeurant sous l’emprise des anciennes autorités. Pour les Belges, le nouveau pouvoir rwandais, dont l’homme fort est déjà Paul Kagame, vice-président et ministre de la Défense, s’avère difficile à cerner. Si ses notes sont précises elles posent aussi des questions : alors que se prépare la polémique à propos des auteurs de l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, le diplomate est frappé par « l’étonnante indifférence rwandaise » sur ce sujet, qu’il s’agisse des extrémistes hutus ou du gouvernement d’union nationale qui se met en place après la victoire du FPR… Les notes de l’époque rappellent où en était le Rwanda d’alors : un pays ruiné, sillonné par des groupes fantomatiques, à la recherche de cadavres qu’il faudra identifier puis inhumer, des millions de réfugiés encadrés par les forces de l’ancien régime, un pouvoir issu de la guerre et, depuis Bruxelles, des messages à transmettre, où il n’est question que de « dialogue » et de « réconciliation » et cela alors que toutes plaies demeurent à vif…
Lorsque le diplomate se souvient de ses entretiens avec Paul Kagame alors vice-président, il décrit un homme « long et maigre, qui parle peu mais capte l’attention de ses interlocuteurs par la densité de ses propos et sa capacité d’avancer ses analyses de manière claire et sans fioritures ».
Aussi discret qu’attentif, l’ambassadeur relève que le premier cercle du pouvoir à Kigali est d’abord militaire, avec une forte composante de Tutsis ougandais, véritable socle du régime, et il retient que le premier pays visité par Paul Kagame est l’Erythrée, qui sort à peine d’une très longue guerre avec le pouvoir éthiopien et prône l’autosuffisance. Il apparaîtra plus tard que l’Erythrée a envoyé des troupes pour soutenir la première guerre du Congo…
Bouleversant et passionnant
Loin des salons, l’ambassadeur s’imprègne aussi de la réalité d’un pays « post-génocide » : il visite les prisons, à Kigali ou Gitarama, assiste à d’innombrables exhumations de cadavres, participe aux cérémonies où s’expriment la douleur et le deuil, où des discours ont pour thèmes « non à l’oubli, oui au pardon ». Ces longues pages sont à la fois bouleversantes et passionnantes, car elles permettent de comprendre d’où revient le pays des Mille collines.
Mais pour le diplomate, le temps n’est jamais suspendu : il se trouve confronté à la question du retour des deux millions de réfugiés hutus, entassés derrière les frontières des pays voisins. Deux thèses s’opposent déjà, l’une, soutenue par les Etats-Unis, qui souhaite desserrer l’emprise que les anciennes autorités maintiennent sur les réfugiés, l’autre, défendue par Paris et Bruxelles, qui prône les « mesures de confiance » que le régime est pressé d’adopter.
La question des réfugiés provoque des tensions avec le Zaïre de Mobutu, tandis que la situation se détériore sur le terrain. Les pages consacrées au problème du Masisi, un vaste plateau situé au-dessus de Goma pourraient avoir été écrites cette année : De Coninck décrit avec précision les tensions qui opposent les « Banyarwanda » (Hutus et Tutsis) aux populations autochtones, il explique qu’à cause des carences de l’Etat zaïrois et de l’abondance des armes en circulation, une grande partie de la population d’origine (Hunde, Nyanga…) a été chassée par les Hutus, et que « à la suite de ce nettoyage ethnique, le Masisi (aujourd’hui occupé par les soldats tutsis du M23, NDLR) est en train de devenir une sorte de forteresse hutu, un hutu land susceptible de servir de base pour attaquer le Rwanda… »
Un récit minutieux
Les prémices de la guerre étant posées, l’ambassadeur décrit finement l’idéologie de ceux qui lanceront la « première guerre mondiale africaine » en 1996 : ils veulent non seulement provoquer le retour des réfugiés mais, mus par une idéologie libératrice, les « nouveaux leaders » (dont Paul Kagame et le président ougandais Museveni…) s’opposent aux « anciens » tels que Mobutu et entendent « rendre l’Afrique aux Africains »… (avec le soutien des Etats-Unis). Comme tout le monde, De Coninck découvre Laurent-Désiré Kabila, placé à la tête des forces qui entreprennent de « libérer » le Zaïre et de provoquer le retour des réfugiés. Le « porte-parole » de l’Alliance n’entend pas demeurer un « prête-nom » prenant ses ordres à Kigali et Kampala. Dès les premières rencontres, le Belge découvre un homme jovial, nationaliste, relativement austère, nourri par les idéaux de Lumumba et l’idéologie révolutionnaire des années 60. Si l’histoire politique du renversement de Mobutu est connue, l’ambassadeur, depuis Kigali, relève aussi les « à côté » de la longue marche des rebelles vers Kinshasa, bien moins idéalistes que les grands discours libérateurs : les massacres de Hutus (et de civils congolais) qui émaillent la course-poursuite des réfugiés rwandais jusqu’aux rives du fleuve Congo, les obstacles mis à la commission d’enquête internationale dirigée par l’avocat chilien Roberto Garreton, le pillage de toutes les richesses découvertes au passage, l’arrogance de certains chefs militaires rwandais, qui contribuera à renforcer le sentiment anti-tutsi…
Relatées par un témoin attentif, ces pages sur les deux guerres du Congo sont passionnantes, comme celles qui sont consacrées au bref passage au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila, assassiné en 2001.