POLITIQUE
États-Unis – Afrique : « Les rumeurs sur le déploiement de Wagner au Burkina Faso nous préoccupent »
Influence russe sur le continent, rivalité avec la Chine, crise RDC-Rwanda… Alors que le sommet États-Unis – Afrique s’est ouvert le 13 décembre, Linda Thomas-Greenfield, l’ambassadrice américaine auprès de l’ONU, revient sur plusieurs dossiers chauds.
14 décembre 2022 à 16:05
Par Romain Gras et Julian Pecquet – à Washington
Mis à jour le 14 décembre 2022 à 16:05

En plus de trois décennies de carrière dans la diplomatie américaine, Linda Thomas-Greenfield a pris l’habitude de ces grands raouts où il faut savoir jongler entre réunions bilatérales, interventions publiques, poignées de mains et interviews… De passage à Washington le mardi 13 décembre pour le lancement de la deuxième édition du sommet États-Unis – Afrique, l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies retrouve un environnement qui lui est familier.À LIRESommet États-Unis – Afrique : Joe Biden teste sa nouvelle stratégie africaine
Car avant de représenter Joe Biden au Conseil de sécurité de l’ONU, Linda Thomas-Greenfield a occupé les fonctions de secrétaire d’État adjointe aux affaires africaines sous la présidence de Barack Obama (2013-2017). L’apogée d’une carrière passée en grande partie sur le continent africain, de Nairobi à Accra en passant par Abuja et Monrovia, où elle a été ambassadrice. Après sa nomination à l’ONU en 2020, l’ancienne présidente du Liberia, Ellen Johnson Sirleaf, avait d’ailleurs tenu à féliciter une « amie du Liberia et de l’Afrique ».
C’est donc à New York qu’elle poursuit désormais sa carrière, et son poste l’amène à intervenir dans de nombreux dossiers africains clés pour l’administration Biden, qui tente de se repositionner sur le continent.
Jeune Afrique : En août dernier, lors d’une visite en Ouganda, vous avez averti les dirigeants africains qu’ils s’exposaient à des problèmes s’ils ignoraient les sanctions contre la Russie. Comment l’administration Biden concilie-t-elle cette campagne de pression sur Moscou avec le respect de la souveraineté africaine qu’elle revendique ?
Linda Thomas-Greenfield : La question de l’Ukraine est elle-même une question de souveraineté. Il s’agit du respect des frontières de l’Ukraine et d’une attaque brutale – et non provoquée – de la Russie. Notre position depuis le début est que la Russie doit être condamnée pour cette agression qui va à l’encontre de la Charte des Nations unies. Il ne s’agit pas de notre relation personnelle avec la Russie, mais des valeurs qui nous sont chères à tous, y compris aux pays africains.À LIREAfrique – États-Unis : un sommet et dix dossiers chauds
C’est cela, le message que j’ai transmis aux dirigeants que j’ai rencontrés. Je ne les ai pas menacés de sanctions, mais je leur ai parlé de l’impact de cette guerre sur leurs propres économies et de l’importance pour nous de nous unir pour condamner la Russie afin qu’elle mette fin à cette attaque.
Les États-Unis font-ils pression sur le Conseil de sécurité pour qu’il dénonce – et éventuellement sanctionne – les pays qui ont recours au groupe paramilitaire Wagner ?
J’ai eu à échanger avec les autorités centrafricaines et maliennes. Le Conseil de sécurité s’est rendu l’année dernière au Mali et nous avons fait part de nos inquiétudes concernant le recours aux services de ce groupe de mercenaires par le gouvernement malien.
Nous avons vu des rapports selon lesquels Wagner a commis d’horribles violations des droits de l’homme contre les communautés dans les zones où il combat. Nous avons encouragé le gouvernement à reconsidérer la relation qu’il entretient avec lui, en tant que Conseil de sécurité mais aussi de manière bilatérale avec le gouvernement américain. Nous avons fait la même chose avec la Centrafrique.À LIREExclusif – Burkina Faso : le voyage secret du Premier ministre à Moscou
Maintenant, nous entendons des rumeurs sur leur déploiement au Burkina Faso et cela soulève de sérieuses préoccupations, d’autant que nous savons que Wagner a été actif en Ukraine et qu’il est impliqué dans certaines des violations des droits de l’homme les plus brutales.
Plusieurs des pays présents à ce sommet ne sont pas irréprochables. En même temps, les États-Unis disent vouloir ouvrir un dialogue « inclusif ». Comment équilibrer ces deux aspects ?
Nous pensons qu’il faut discuter même avec les pays avec lesquels nous ne sommes pas d’accord pour faire passer notre message. Si nous nous isolons complètement des États qui commettent des violations des droits de l’homme, comment pourrons-nous en parler avec eux ? Nous avons été critiqués parce que nous n’avions pas invité tout le monde au sommet des Amériques. Cette fois-ci, nous avons invité autant de pays que possible et nous sommes toujours critiqués.
NOUS AVONS DES DÉSACCORDS PROFONDS AVEC LA CHINE SUR L’APPROCHE À ADOPTER
Il faut savoir que nous n’hésitons pas à soulever des questions difficiles avec ces pays, et la critique selon laquelle nous en épinglons certains est fausse : nous ne montrons personne du doigt. Lorsque vous avez une conversation avec des personnes qui vous sont chères, il faut aussi que vous puissiez dire des choses dont vous pensez qu’elles doivent être entendues.
Les États-Unis ont été parmi les rares pays à pointer du doigt le soutien du Rwanda au M23. Pourquoi cette crise est-elle aujourd’hui toujours dans l’impasse ?
Le ministre congolais des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, était à New York la semaine dernière pour s’adresser au Conseil de sécurité. Il nous a sollicités pour que nous soutenions les efforts de la RDC pour lutter contre les groupes armés dans l’est du pays. Il a demandé que nous condamnions les actions menées par les rebelles du M23 à l’intérieur du territoire congolais, ce que nous avons fait.
Nous avons également fait part de notre préoccupation au gouvernement rwandais et nous avons échangé, au sein du Conseil de sécurité, sur ce sujet. Dans le même temps, nous cherchons à prolonger le mandat de la Monusco et nous avons encouragé le gouvernement congolais à cesser de dénigrer la mission onusienne.À LIREM23 en RDC : comment le bras de fer Tshisekedi-Kagame s’exporte à Washington
Nous lui avons aussi demandé de condamner les discours de haine utilisés par certains de ses représentants. Les autorités congolaises nous ont répondu que cela avait été fait. Nous travaillons désormais avec la région pour trouver une sortie de crise et nous soutenons les processus de Nairobi et de Luanda.
Ce que la RDC réclame, c’est aussi la levée des dernières mesures du système de notification sur les achats d’armes. Pourquoi les États-Unis s’y opposent-ils ?
Nous pensons que ce système de notification [imposé par l’ONU] est important. Il ne s’agit pas de sanctions à l’encontre de la RDC. Les autorités congolaises peuvent acheter des armes, ils doivent juste faire savoir qu’ils le font. Une partie du problème, pour être honnête, c’est de savoir comment ces armes sont ensuite contrôlées et c’est ce que nous leur avons dit.
De nombreux efforts de résolution des conflits sont déployés dans les coulisses du sommet de cette semaine. La rivalité avec la Chine, prompte à dénoncer l’interférence des pays occidentaux, est-elle un obstacle à la résolution de ces conflits ?
Je ne considère pas qu’il faille parler de rivalité avec la Chine lorsqu’il s’agit de résoudre les problèmes. Nous avons en revanche des désaccords profonds sur l’approche à adopter. La nôtre est basée sur des valeurs telles que le respect des droits de l’homme, la protection des droits des femmes, le soutien aux populations pour qu’elles aient accès aux droits fondamentaux et à l’aide humanitaire… C’est cela qui nous guide. Nous pensons que les pays qui ne respectent pas ces valeurs fondamentales doivent être tenus pour responsables. Nous sommes cohérents sur ce point : la démocratie et les droits de l’homme sont au centre de notre diplomatie.