La guerre à l’est du Congo s’internationalise

Le pays s’organise pour s’opposer au progrès du mouvement rebelle M23 et aux incursions du Rwanda tandis que des craintes d’un nouveau génocide anti-Tutsis se font jour. 

Colette Braeckman

Journaliste au service MondePar Colette BraeckmanPublié le 9/01/2023 à 00:00 Temps de lecture: 4 min

Les habitants de Goma ont passé le week-end à scruter le ciel : non seulement la capitale du Nord-Kivu est devenue la capitale opérationnelle des forces de la Communauté est africaine (EAC) tandis que le détachement kényan poursuit son avancée, mais les forces armées congolaises (FARDC) montent en puissance.

De gros porteurs venus de Turquie ont solennellement débarqué du matériel lourd, dont des chars, remis au gouverneur du Nord-Kivu, le lieutenant-colonel Nduma Kongba. Ce dernier a relevé que cette assistance turque avait été rendue possible par la levée, par le Conseil de sécurité, de l’exigence de notification de tout achat d’armes. Jusqu’à présent cette mesure avait été dénoncée par Kinshasa comme un embargo de fait, qui empêchait la RDC de se doter des moyens de défense adéquats. Ce veto avait été levé non seulement à la demande de Kinshasa mais surtout à la suite de la publication du dernier rapport des experts de l’ONU établissant clairement l’implication du Rwanda dans le conflit. Cette confirmation du soutien apporté par l’armée rwandaise aux rebelles du M23 avait déclenché, de Washington jusqu’au siège de l’Union européenne, une salve de réactions diplomatiques visant Kigali.

Au même moment, d’autres informations, relayées par des sources françaises, ont contribué à alimenter les craintes d’une escalade militaire : l’agence d’information parisienne Africa Intelligence, trop précise pour ne pas bénéficier de sources militaires haut placées, a révélé que des « prestataires privés », soupçonnés d’être des paramilitaires russes, opéreraient à Goma. Ils seraient chargés de la maintenance des aéronefs congolais et fourniraient des instructeurs militaires aux FARDC. La première entité, explique Africa Intelligence, s’appelle Altamira, est enregistrée à Sofia en Bulgarie et le Français Olivier Bazin, alias « Mario » se trouve à sa tête. Une quarantaine de techniciens, Biélorusses et Géorgiens, anciens de l’armée soviétique, s’occuperaient de la maintenance des deux avions Sukhoi SU 25 achetés en Ukraine au début des années 2010 par le président Kabila et de deux hélicoptères MI 24, appareils qui ont déjà mené des frappes aériennes contre les rebelles du M23 et frôlé la frontière du Rwanda.

Une autre société, bulgare cette fois, Melalika, aurait présenté des offres de vente d’armement tandis que des instructeurs roumains seraient arrivés à la fin de l’année dernière. Toujours selon l’agence française, ces sociétés et ces « instructeurs militaires » seraient arrivés dans une certaine « opacité », indépendamment de la haute hiérarchie militaire, et seraient en contact direct avec le cabinet du chef de l’Etat.

Un nouveau génocide ?

D’autres informations, diffusées au départ du Rwanda et relayées une fois encore depuis la France (que le président Macron a réconcilié avec Kigali…) dénoncent l’hostilité croissante dont sont victimes les Tutsis congolais ou plus précisément les Congolais rwandophones vivant au Nord-Kivu, menacés, arrêtés aux barrages routiers, parfois emmenés en prison : « Il y a des barrières partout, nous n’avons nulle part où aller, ma grand-mère passe la nuit dans les marais voisins », assure un message venu du Nord-Kivu.

De tels témoignages entretiennent évidemment la crainte d’un nouveau génocide des Tutsis et ils sont renforcés par les informations venues du Sud-Kivu et confirmant les attaques menées par des milices locales, alliées aux anciens réfugiés hutus, contre les Tutsis Banyamulenge. Il faut relever aussi que, passant sous silence l’enchaînement des causes et des conséquences, ces témoignages réels mais isolés renforcent l’argumentaire du Rwanda, occultent le sort des Congolais massacrés à Kishishe et ailleurs par le M23 et l’errance de plus de 300.000 réfugiés civils.

Le rapport des experts de l’ONU souligne pour sa part combien le mouvement rebelle M23 a gagné du terrain, commencé à imposer des taxes sur le bétail, les récoltes et même les piétons, recruté des enfants-soldats appâtés par de fausses promesses, pillé des centres médicaux, violé des femmes se rendant aux champs, organisé des camps d’entraînement où les recrues qui tentent de s’échapper sont soit exécutées soit torturées dans des prisons souterraines…

Quant à la présence de forces rwandaises « marchant parfois en colonnes », elle a été confirmée aux experts de l’ONU par de très nombreux témoins et aussi par des photos aériennes, dont certaines prises à l’aide de drones. Comment ne pas conclure qu’en cette année qui devrait se terminer par l’organisation d’élections générales, le président Tshisekedi, le premier président « civil » du Congo, est confronté à une « sale guerre », où se joue peut-être l’avenir, sinon l’existence, de son pays ?

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