Philippe de Moerloose et le cimentier chinois : étrange accord à 25 millions
Philippe de Moerloose s’est enrichi grâce à des contrats suspects avec le gouvernement congolais. Notre enquête dévoile désormais comment le businessman belge a ouvert
la porte aux intérêts chinois. Article réservé aux abonnés


Journaliste au service SociétéPar Louis ColartPublié le 17/04/2023 à 00:00 Temps de lecture: 5 min
L’avancée de la Chine est irrésistible en République démocratique du Congo (RDC). L’ancienne colonie belge possède les plus grandes réserves mondiales de cuivre, d’or, de diamants et de cobalt, une matière première essentielle pour les batteries des voitures électriques. La Chine paie des milliards pour obtenir concession sur concession. Pour sortir les matières premières de la terre et les acheminer vers les ports, il faut des routes et des usines. Et donc du ciment.
Les multinationales chinoises ont racheté ces dernières années plusieurs cimenteries du pays. Dans ce secteur, le nom de Philippe de Moerloose était déjà apparu. En 2018, le Belge avait vendu des parts de la plus grande cimenterie du pays à la multinationale chinoise West China Cement. Le Soir et ses partenaires de l’European Investigative Collaborations (EIC) l’avaient révélé fin 2021 au cours des révélations de Congo Hold-up.
Une nouvelle enquête du Soir, du Standaard et de Mediapart montre comment Philippe de Moerloose a conclu un second accord lucratif avec la multinationale chinoise : en 2020, le Belge a acheté 30 % des parts de deux nouvelles cimenteries à une société appartenant au président du Sénat congolais Modeste Bahati. Montant inconnu. Seulement un an plus tard, en 2021, Philippe de Moerloose a revendu ses parts à West China Cement.
Commission ?
African Equities, la société holding de l’entrepreneur brabançon, a gagné 25 millions de dollars grâce à cette transaction expresse. Cette opération pose question puisque Philippe de Moerloose a touché beaucoup d’argent alors même qu’il ne semble pas avoir apporté grand-chose dans l’opération et que la famille du président du Sénat congolais aurait pu vendre, dès le départ, 100 % des cimenteries à West China Cement. On ne trouve aucune trace d’investissements dans les états financiers de l’entreprise belge pour motiver cette revente au prix fort. S’agissait-il d’une sorte de commission liée au fait que Philippe de Moerloose a facilité le deal avec les Chinois ? Philippe de Moerloose ne souhaite rien expliquer, il n’a pas répondu à nos questions sur le fond. Modeste Bahati n’a pas non plus répondu.
En juin de l’année dernière, des officiers de police judiciaire ont perquisitionné six adresses liées à Philippe de Moerloose dans le cadre d’une enquête pour « corruption de fonctionnaires étrangers ». Chez Ecobank, la banque panafricaine qui gérait une grande partie des transactions de ses sociétés, les perquisitions ont déclenché une sonnette d’alarme. Le 22 juillet 2022, un employé de la banque a bloqué un transfert de 5 millions d’euros du compte de West China Cement à Hong Kong vers le compte d’African Equities (Le Soir du 15/04), qui a alors déjà touché 15 millions sur les 25 prévus.
Ecobank « s’interroge »
Dans la foulée de nos révélations Congo Hold-up, un responsable de la conformité chez Ecobank décortiquait cette opération. Nous avons pu obtenir copie de ce document interne : « L’opération confirme le positionnement de Philippe de Moerloose comme intermédiaire ayant favorisé les intérêts chinois en RDC dans des circonstances qui ont pu être facilitées par une proximité avec la famille Kabila et ses alliés. En conclusion, les paiements concernant cette transaction ne paraissent pas être illégaux. Mais ils s’inscrivent dans un contexte qui interroge nécessairement », a analysé le directeur de la conformité d’Ecobank à Paris. Le Groupe Ecobank, au sein duquel le « cas » Philippe de Moerloose a suscité pas mal d’embarras, n’a pas répondu sur le fond à nos questions.
West China Cement est détenue à 29 % par la province chinoise d’Anhui. C’est l’un des plus grands cimentiers du monde. Sur son site web, West China Cement affirme qu’elle soutient les intérêts du gouvernement chinois, dans son pays et à l’étranger. Elle opère aussi dans le Xinjiang, la province chinoise où la population ouïghoure est soumise au travail forcé, à des camps de rééducation et, selon certaines organisations de défense des droits de l’homme, à un « génocide culturel ».
Intermédiaire pro-Chine
Avec ces deals sur deux autres cimenteries – dans les régions du Tanganyika et du Sud-Kivu –, l’homme d’affaires belge confère à la multinationale chinoise une position stratégique au Congo. Selon le ministère néerlandais des Affaires étrangères, il n’y a que huit grandes cimenteries en activité au Congo. Chacune a une importance cruciale. Philippe de Moerloose joue un rôle singulier dans les relations sino-congolaises. En septembre 2018, le businessman avait fait partie d’une délégation congolaise officielle à Pékin. Il s’est rendu au Forum pour la coopération sino-africaine. Peu après, West China Cement a investi dans sa cimenterie de la région du Katanga, comme l’avait précédemment rapporté Congo Hold-up. Notre enquête avait révélé qu’il avait acheté ses actions en 2011 avec une société-écran des îles Vierges britanniques.
Sur son site web, le holding African Equities ne signale pas les deux dernières transactions concernant les usines du Tanganyika et du Sud-Kivu. Sur la page Twitter du gouverneur de la seconde province, on peut voir une photo de Philippe de Moerloose visitant l’usine avec une délégation chinoise. Le businessman estime que notre enquête journalistique a « porté atteinte à sa présomption d’innocence ». Il fait référence à l’enquête judiciaire en cours, dont il « ne souhaite pas violer le secret de l’instruction ». Il note que sa réponse antérieure (de 26 pages) à notre questionnaire détaillé de 2021 n’a pas été publiée dans son intégralité. « Il me semble donc évident que je ne répondrai plus à aucune de vos questions. »