POLITIQUE

En RDC, l’avenir incertain de la force régionale est-africaine

Une semaine après le départ de son commandant, poussé vers la sortie par Kinshasa, l’EACRF, qui attend toujours le renouvellement de son mandat, voit son avenir devenir de plus en plus incertain.

5 mai 2023 à 08:23

Par Romain Gras

Mis à jour le 5 mai 2023 à 08:23

Le général Jeff Nyagah, alors commandant de la force de la Communauté de l’Afrique de l’Est, à Goma, le 16 novembre 2022. © GUERCHOM NDEBO/AFP

S’agit-il d’une démission, d’un départ contraint, de la simple conséquence d’un remaniement militaire au Kenya ? Depuis le 27 avril, Jeff Nyagah n’est plus le commandant de la force régionale de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EACRF). L’officier kényan, déployé à Goma en novembre 2022, se trouvait dans le viseur de Kinshasa depuis plusieurs mois.

Félix Tshisekedi, qui continue d’espérer l’application d’un mandat plus offensif pour cette force, lui reprochait notamment son refus d’affronter le M23. À plusieurs reprises, Jeff Nyagah avait affirmé que l’EACRF n’avait pas vocation à combattre les rebelles et que la priorité était donnée au processus politique, une position publiquement exprimée par plusieurs chefs d’État de la région, dont l’Ougandais Yoweri Museveni et la Tanzanienne Samia Suluhu. Le 24 avril, lors de ce qui restera son ultime conférence de presse en tant que commandant de la force régionale, l’officier kényan avait une dernière fois tenté de défendre le bilan de l’EACRF.

Mandat toujours pas renouvelé

Si l’entourage de Félix Tshisekedi se félicite de ce départ, obtenu après plusieurs semaines de pression, Nyagah a, de son côté, dénoncé des intimidations, des pressions politiques et des manquements du côté congolais dans un courrier au vitriol adressé le 27 avril au secrétaire général de l’EAC. Bien que tardivement démentie par l’EAC et l’armée kényane, l’authenticité de ce document a été confirmée par plusieurs sources congolaises et diplomatiques. Dès le lendemain de son départ, le haut gradé kényan s’est vu attribuer de nouvelles fonctions.

Vivement attendu par Kinshasa, ce remplacement augmente l’incertitude qui plane sur l’avenir de la force régionale. Le successeur de Nyagah à la tête de l’EACRF, Alphaxard Muthuri Kiungi, major-général de l’armée kényane, n’est pas encore arrivé en RDC. Et le mandat de la force, qui a expiré le 31 mars à l’issue de ses six premiers mois d’opération, n’a toujours pas été renouvelé.À LIREAu QG de Goma, la grogne monte face aux limites financières de la force régionale de l’EAC

Kinshasa, frustré par l’attitude de l’EACRF, souhaite revoir certaines dispositions de sa feuille de route. Dans une lettre adressée le 10 avril au secrétaire général de l’EAC, le ministre congolais des Affaires étrangères, Christophe Lutundula, explique que « si le renouvellement du mandat n’est pas exclu », la RDC souhaite au préalable obtenir certains ajustements.

Parmi les exigences listées dans le courrier du chef de la diplomatie congolaise figurent notamment la réduction du mandat de la force à trois mois renouvelables ou encore la définition d’un « programme de rétablissement rapide de l’autorité de l’État congolais dans les territoires dégagés par le M23 ». Hostile à la présence du général Nyagah, la RDC poussait également pour transformer le poste de commandant de la force en une fonction tournante, dont le titulaire changerait tous les trois mois.

Pas de budget

Le vide juridique dans lequel se trouve actuellement la force régionale ne semble pour autant pas empêcher la poursuite de son déploiement dans l’est de la RDC. Depuis le début d’avril, les contingents kényans et burundais ont progressivement été rejoints par les soldats des armées ougandaise et sud-soudanaise. Le 1er mai, la force régionale de la Communauté de l’Afrique de l’Est a affirmé, sur son compte Twitter, que « le déploiement complet des troupes dans l’est de la RDC avait permis le respect du cessez-le-feu ».

Mais, malgré l’arrêt des combats, l’accalmie demeure fragile. Le retrait des rebelles du M23 reste partiel et l’état-major politique du mouvement a toujours ses quartiers dans les environs de Bunagana. Tshisekedi a aussi rappelé à maintes reprises sa réticence à négocier directement avec le M23 qui, en retour, assure qu’il n’avancera pas sur la question d’un éventuel cantonnement sans garanties de dialogue.À LIREM23 en RDC : qui va payer pour la force régionale ?

Par ailleurs, les différentes troupes attendent toujours un budget stable pour soutenir leurs opérations. Chaque pays contributeur est en principe censé financer son propre déploiement. Mais, dans la pratique, les pays membres tentent en coulisses d’obtenir l’assistance de partenaires jusque-là réticents à s’investir dans ce volet militaire.

Mission offensive

Dans ce contexte, les prochaines semaines s’annoncent décisives pour l’avenir de la force. Kinshasa espère profiter du départ de Jeff Nyagah pour obtenir une redéfinition du mandat de la force régionale. Depuis le lancement de cette initiative, les autorités congolaises martèlent que l’EACRF a une mission offensive. Pour défendre leur position, elles s’appuient notamment sur « l’accord sur les statuts de la force » (Sofa), signé entre l’EAC et Kinshasa le 8 septembre 2022. Ce document estampillé « confidentiel » fixe quatre objectifs à l’EACRF, au premier rang desquels celui de « planifier et mener conjointement des opérations avec les FARDC [Forces armées de la RDC] dans la zone d’opérations conjointes pour vaincre les éléments des groupes armés dans l’est de la RDC ».

Une réunion des ministres de la Défense de l’EAC est prévue depuis plusieurs semaines pour passer au crible chaque disposition du mandat. Initialement prévue mi-avril à Goma, cette rencontre avait été reportée une première fois. Reprogrammée le 3 mai à Bujumbura, elle a été à nouveau décalée. Elle doit être suivie de près par un sommet des chefs d’État. Entre-temps, les pays membres du mécanisme régional de suivi de l’accord-cadre d’Addis-Abeba ont aussi rendez-vous au Burundi le 6 mai. Kinshasa, qui assurait la présidence tournante de cette structure, passera la main au pays hôte de ce sommet après un mandat d’un an largement éclipsé par la crise dans l’Est congolais.À LIREAdhésion de la RDC à l’EAC : une victoire et des défis pour Tshisekedi

La RDC se trouve dans une position délicate au sein de l’EAC. Outre ses relations glaciales avec le Rwanda et sa méfiance à l’égard de l’Ouganda, la gestion du cas de Jeff Nyagah et de l’avenir de la force fragilise aussi ses liens avec le Kenya. Dans ce contexte, Félix Tshisekedi garde un œil attentif sur ses voisins de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui doivent prochainement se réunir en Namibie pour le sommet de la « troïka », l’organe chargé des questions de défense et de sécurité de l’organisation sous-régionale.

La carte SADC

Organisée le 8 mai à Windhoek, cette rencontre portera sur la crise congolaise. Elle intervient à l’heure où la frustration de Kinshasa vis-à-vis de l’EAC, institution sur laquelle Félix Tshisekedi avait concentré ses efforts diplomatiques au début de son mandat, pousse le président congolais à tenter de resserrer ses liens avec la SADC, dont son prédécesseur, Joseph Kabila, était plus proche. Une délégation congolaise, emmenée par Serge Tshibangu, s’est ainsi rendue dans plusieurs pays d’Afrique australe en avril. Le haut représentant du chef de l’État pour le suivi des processus de Luanda et Nairobi, les deux médiations dans la crise du M23, s’est notamment déplacé au Zimbabwe et en Tanzanie, où Paul Kagame est aussi allé le 27 avril.À LIREEn RDC, le déploiement de la force régionale suffira-t-il à résoudre la crise ?

Selon les termes d’un proche conseiller de Félix Tshisekedi, la RDC souhaite « redynamiser » la brigade d’intervention (FIB) de la Mission de maintien de la paix de l’ONU en RDC (Monusco) et augmenter ses effectifs. Plusieurs pays de la SADC participent à cette force créée en 2013, en réponse à la première offensive du M23. La FIB avait à l’époque contribué à mettre la pression sur les rebelles, qui avaient brièvement pris le contrôle de Goma.

Félix Tshisekedi espère une intervention plus importante de la SADC au sein de cette brigade, que soutiennent déjà l’Afrique du Sud, la Tanzanie et le Malawi. Comme expliqué en octobre 2022, le président congolais envisage, après le retrait de la Monusco, l’établissement d’une force qui prendrait modèle sur la FIB. Le projet, encore au stade théorique, avait été évoqué au cours d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de la SADC lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU.

Au sein de la SADC, la RDC veut notamment compter sur l’Afrique du Sud, qui entretient des relations glaciales avec Kigali depuis 2013. Mais Tshisekedi avait, au début de son mandat, privilégié ses liens avec les pays de l’EAC, frustrant ses partenaires de la SADC.

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