POLITIQUE
En RDC, Jean-Pierre Bemba joue à quitte ou double
S’il a choisi d’accepter le poste de ministre de la Défense que lui proposait Félix Tshisekedi, l’ancien chef de guerre congolais sait le pari risqué. D’autant qu’il n’a pas renoncé à ses ambitions. Il a juste accepté de patienter un peu…
4 mai 2023 à 11:34
Par Romain Gras – envoyé spécial à Kinshasa
Mis à jour le 4 mai 2023 à 11:37

Ce 31 mars a des allures de rentrée des classes à la Cité de l’Union africaine. Comme chaque vendredi, la présidence accueille le traditionnel conseil des ministres. Mais celui qui se tient ce jour-là a une saveur particulière : c’est la première fois que le gouvernement se réunit depuis le remaniement annoncé une semaine plus tôt. Assis face à ses 58 ministres, Félix Tshisekedi veut marquer le coup. Il cherche un moyen d’introduire les nouveaux entrants, de les « bleuir » – l’expression est de lui – puis il lance : « Je cherche celui qui va “bleuir” le vice-Premier ministre Bemba. » L’assemblée éclate de rire. L’intéressé, costume bleu et cravate rouge, esquisse un sourire.À LIREEn RDC, Vital Kamerhe et Jean-Pierre Bemba font allégeance à Félix Tshisekedi
L’attitude du nouveau patron de la Défense est celle d’un homme réservé, presque surpris de se retrouver à cette table. Très discret ces deux dernières années, Jean-Pierre Bemba signe en effet en cette fin de mars son grand retour sur le devant de la scène.
Condamné en mars 2016 à dix-huit années de prison pour « crimes de guerre » et « crimes contre l’humanité » par la Cour pénale internationale (CPI), puis acquitté en 2018, l’ancien chef de guerre est passé du statut d’aspirant candidat à l’élection présidentielle (celle de décembre 2018) à celui d’opposant (il avait soutenu Martin Fayulu), avant de rejoindre à la fin de 2020 le camp du président Félix Tshisekedi. Le 24 mars, Jean-Pierre Bemba a finalement été nommé vice-Premier ministre chargé de la Défense. Un portefeuille clé, en plein conflit avec la rébellion du M23, qui vient sceller une résurrection politique qui paraissait encore difficilement imaginable il y a deux ans.
Impulsif
Après l’exil au Portugal puis en Belgique, où il sera arrêté à la demande de la CPI en 2008, après dix années de détention à La Haye, Bemba a fait profil bas. Au sein de la coalition Lamuka déjà, il jouait les équilibristes prudents. Assumant son opposition à Félix Tshisekedi tout en évitant d’endosser le discours radical de Martin Fayulu et limitant au maximum ses prises de parole en public.
Ces derniers mois, de retour au cœur du pouvoir mais plus effacé que jamais, il semblait se satisfaire de ce rôle de collaborateur de l’ombre du président. Certains alliés ou connaissances de longue date, qui voyaient en lui un animal politique et décrivaient volontiers un homme impulsif, disaient peiner à le reconnaître.
IL SE VOIT MAL ACCEPTER UN POSTE HIÉRARCHIQUEMENT INFÉRIEUR À CELUI DE VICE-PRÉSIDENT
Bemba déroute mais s’en accommode. Auprès de Félix Tshisekedi, il donne son avis sur les sujets d’ordre sécuritaire. Il a l’oreille du chef de l’État, mais pas plus qu’un autre : ses conseils sont parfois mis dans la balance avec ceux des autres collaborateurs du dirigeant. Parfois, l’ancien chef de guerre s’agace de l’inexpérience et de la désorganisation de l’entourage présidentiel, et s’en ouvre à certains de ses amis ou à des diplomates. Lui se verrait bien en homme providentiel, celui dont l’expérience pourrait permettre d’impulser une nouvelle dynamique dans l’armée. Mais dans quel costume ?
Après son ralliement à l’Union sacrée, la coalition qui s’était formée autour de Félix Tshisekedi une fois l’alliance avec Joseph Kabila rompue, Bemba avait été pressenti pour plusieurs postes. Et avait tour à tour été annoncé ministre, chef du gouvernement, patron d’entreprise publique… Les rumeurs ne se sont pas concrétisées. Dans son salon ou sur la terre battue, courant après une balle de tennis, il confie à certains visiteurs qu’il se voit mal accepter un poste hiérarchiquement inférieur à celui de vice-président, qu’il a occupé de 2003 à 2006.
« Le choix de la raison »
Jusqu’à ce remaniement qui, à huit mois d’une présidentielle sur laquelle pèse toujours la menace d’un glissement, a promu plusieurs poids lourds, comme Vital Kamerhe et Antipas Mbusa Nyamwisi. La nécessité de sécuriser certaines alliances pour clarifier un paysage politique encore très volatile a sans doute pesé dans la décision de Félix Tshisekedi. L’évolution du conflit avec le M23 et la menace d’une asphyxie de Goma ont achevé de le convaincre de proposer le poste jusque-là occupé par Gilbert Kabanda – un proche de la première dame – à Jean-Pierre Bemba.
En obtenant l’entrée du patron du Mouvement de libération du Congo (MLC) au gouvernement et au présidium de l’Union sacrée, le chef de l’État réussit un coup de billard à trois bandes. Il s’assure tout d’abord le soutien de l’un de ses collaborateurs les plus expérimentés, qui entretenait l’incertitude sur son avenir personnel à court terme. Il introduit aussi une nouvelle donne dans le conflit avec le M23 en confiant un portefeuille stratégique à un ancien chef de guerre qui a conservé des réseaux dans l’armée et dans l’Est. Enfin, il met Bemba dans une position délicate en lui confiant un rôle très exposé, à la fois au regard de l’opinion et des partenaires de la RDC.À LIREFaut-il croire au retrait du M23 dans l’est de la RDC ?
Pour cette figure de la vie politique congolaise, répondre à la main tendue du chef de l’État n’est pas sans risque. Jean-Pierre Bemba, 60 ans, sait qu’il s’engage à renoncer, au moins pour 2023, à briguer la magistrature suprême. « C’est le choix de la raison parce qu’il a à cœur la survie du pays », assure son entourage, qui juge qu’une annonce de candidature, si proche de l’échéance, aurait ajouté à la cacophonie et risqué de favoriser celui que Bemba exècre par-dessus tout : l’ancien président Joseph Kabila.
« S’il avait refusé, ç’aurait été comme s’il s’était dédit, estime un ancien conseiller de la présidence, qui côtoie l’ancien rebelle depuis longtemps. Il donne des conseils au chef de l’État depuis des mois et affirme, en privé, qu’il peut gérer la situation. Puisqu’on lui proposait de passer à l’action et de mettre ses conseils en pratique, il pouvait difficilement dire non. Le président l’a mis face à ses responsabilités. »
Pragmatique
Bemba a surtout fait preuve de pragmatisme. À sa sortie de prison, il a retrouvé un MLC en difficulté. Affaibli par les défections et par la longue absence de son leader, le parti semblait n’être plus que l’ombre de lui-même. Il comptait certes 29 députés depuis les dernières élections législatives mais, à l’heure de rejoindre la majorité, le MLC n’était parvenu à obtenir que trois portefeuilles ministériels.
C’est pour cela que Bemba a fait de la restructuration de son parti une priorité. Il a récemment obtenu le ralliement de l’ancien gouverneur de l’Ituri, Jean Bamanisa, et prévoit aussi d’officialiser la formation d’une nouvelle coalition bâtie autour du MLC. L’objectif est clair : garantir à sa propre famille politique une place suffisante dans les institutions pour s’assurer une meilleure représentation… Et surtout une plus grande autonomie au sein de la majorité en cas de réélection de Félix Tshisekedi.À LIRERDC : plus rassembleur et plus prudent, le nouveau Jean-Pierre Bemba
L’autre donnée qui éloignait l’hypothèse d’une candidature dès 2023 est financière. « Nous avons déjà fait campagne en 2006, nous savons ce que ça coûte », souffle un proche de Bemba. Depuis sa sortie de prison, le « chairman » s’est attaché à reconstituer son patrimoine. Il a repris ses quartiers dans la maison familiale de l’avenue Pumbu, à Kinshasa. Il a aussi fait restaurer sa résidence de la commune de Maluku, une bâtisse située à la périphérie de la capitale et ravagée par un raid de la Garde républicaine lorsqu’il était détenu à La Haye. Et, en novembre 2021, il a obtenu la condamnation de la RDC et de la Régie des voies aériennes (RVA) à lui verser plus de 21 millions de dollars pour l’immobilisation et la destruction de ses avions… Des dossiers sensibles, qui expliquent pourquoi, depuis sa sortie de prison, Bemba joue la prudence.
Mais a-t-il pour autant fait le deuil de ses ambitions ? Sans doute pas. Bemba se rêve toujours un destin national, mais son exil puis son arrestation par la CPI l’ont convaincu de faire preuve d’une méfiance extrême. Ils lui ont aussi appris la patience. Interrogé par Jeune Afrique en 2021, juste après son retour dans la majorité, il avait d’ailleurs préféré éluder : « Parler de mon avenir personnel alors que les Congolais sont dans une situation dramatique serait indécent. » « Qu’il ait de l’ambition, cela ne fait pas de doute, résume un ancien membre du MLC. Mais à l’heure actuelle, en a-t-il les moyens ? »
Réseaux dans l’armée
Il est en tout cas de retour sous les feux des projecteurs. En tant que vice-Premier ministre chargé de la Défense, il va devoir gérer une armée façonnée par Joseph Kabila, où de nombreux généraux encore en fonction ont gravi les échelons dans le sillage de l’ancien président. Bemba pourrait être tenté d’y faire un grand ménage, même si son entourage se veut rassurant. « L’objectif est de composer avec ceux qui sont là et de mettre de l’ordre dans la chaîne de commandement », explique-t-on. Lorsque nous l’avions interrogé à ce sujet, en 2021, il avait déclaré : « Le problème qui se pose est celui de l’encadrement des troupes, et il faut s’en préoccuper le plus rapidement possible. J’ai une expérience en la matière : en 1998, nous avons commencé avec 154 hommes pour arriver à plus de 50 000 en 2003. Près de 20 000 d’entre eux ont été reversés [à l’armée]. »À LIRERDC – Jean-Pierre Bemba : « Je n’ai aucune revanche à prendre sur Joseph Kabila »
Au sein des services de sécurité, Bemba a également conservé des réseaux, lesquels sont en première ligne depuis que l’état de siège a été décrété dans l’Est en mai 2021 et que l’Ituri et le Nord-Kivu sont passés sous administration militaire. Il entretient aussi des liens solides avec le gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima Kongba. Depuis juillet, celui-ci était relégué au second plan dans la chaîne de commandement. Ces dernières semaines, il a repris la conduite des opérations de terrain. Par ailleurs, le 2 avril, c’est un autre proche de Bemba, Benjamin Alongaboni, un ancien du MLC, qui a été choisi pour succéder à Dieudonné Hamuli à la tête de la Police.
Aura-t-il les coudées franches pour remplir sa mission ? Bemba sait que la partie s’annonce serrée, et qu’il va lui falloir composer avec l’omniprésent général Franck Ntumba, qui pilote la maison militaire du chef de l’État. De nombreux proches du président lui prêtent une influence sur la chaîne de commandement et la gestion du budget, l’un des plus étoffés de l’État avec une loi de programmation militaire chiffrée à plus d’un milliard de dollars.
« Un tremplin ou un arrêt de mort »
La priorité immédiate du nouveau ministre de la Défense sera de gérer le conflit avec le M23 et le jeu de poker menteur auquel les uns et les autres se livrent dans la région, entre une rébellion qui a opéré un début de retrait dans l’espoir de voir aboutir sa revendication de dialogue bilatéral et un pouvoir qui ferme catégoriquement la porte à cette option, au risque de voir la situation dégénérer de nouveau.À LIRERDC : ce que dit le rapport de l’ONU qui accuse le Rwanda de soutenir le M23
Soutenu par l’Ouganda à l’époque où il menait sa propre rébellion, Jean-Pierre Bemba a conservé des entrées à la State House de Kampala. Il n’est pas le seul, puisqu’un autre ancien chef de guerre, devenu ministre de l’Intégration régionale lors du dernier remaniement, entretient lui aussi des liens avec l’élite politique et sécuritaire ougandaise : Antipas Mbusa Nyamwisi. Reste à savoir si leurs contacts seront utiles. Bemba se sait en tout cas attendu au tournant. « Politiquement parlant, il joue très gros, il en a conscience, glisse l’un de ses intimes. S’il échoue, cela lui collera à la peau. Ce poste sera soit un tremplin, soit un arrêt de mort politique. »