En RDC, comment la répression d’une manifestation à Goma a viré au bain de sang

Une cinquantaine de personnes ont été tuées le 30 août dans la capitale du Nord-Kivu. À l’origine du drame, une manifestation interdite contre la Monusco organisée par une secte mystico-religieuse appelée Foi naturelle judaïque et messia

1 septembre 2023 à 18:56

Par Vincent Duhem et Stanis Bujakera Tshiamala

Mis à jour le 2 septembre 2023 à 08:24

Des personnes arrêtées lors d’une opération militaire visant à empêcher une manifestation contre la Monusco organisée par une secte religieuse, à Goma, dans l’est de la RDC, le 30 août 2023. © AFP

Les images sont insoutenables. Des dizaines de corps traînés au sol puis empilés dans des camions par des membres des forces armées congolaises (FARDC) casqués. Un par un, sans ménagement, comme on jetterait des sacs poubelle dans une benne à ordures. La plupart des corps sont inertes. On semble parfois déceler un tressaillement. La scène se déroule à Goma, dans la journée du 30 août. Quelques heures plus tôt, une manifestation interdite a été violemment réprimée. Le bilan est lourd : officiellement, près d’une cinquantaine de morts. Mais selon certaines sources locales jointes par Jeune Afrique, il pourrait rapidement grimper à une centaine. Plus de 150 personnes ont été arrêtées, dont certaines ont été immédiatement jugées.

Carnage

Le carnage fait grand bruit et a entraîné de fortes tensions au sein de l’appareil militaire congolais. Lors du Conseil des ministres du 1er septembre, Félix Tshisekedi, a promis des sanctions sévères contre les autorités impliquées. « Le chef de l’État est particulièrement remonté », raconte un membre du gouvernement.

Le vice-Premier ministre chargé de la Défense, Jean-Pierre Bemba, celui de l’Intérieur, Peter Kazadi, et des Droits humains, Fabrice Puela, sont attendus à Goma ce samedi. La délégation va mener une série d’auditions.

« Les forces militaires congolaises semblent avoir tiré sur la foule pour empêcher une manifestation, une manière extrêmement brutale et illégale de faire respecter une interdiction. Depuis deux ans, les autorités militaires utilisent l’état de siège dans la province du Nord-Kivu pour réprimer brutalement les libertés fondamentales », a déclaré Thomas Fessy, chercheur à Human Rights Watch.À LIRERDC : la Monusco doit-elle partir ?

Que s’est-il exactement passé ? Depuis plusieurs jours, une secte appelée la Foi naturelle judaïque messianique vers les nations (FNJMN, Agano La Uwezo Wa Neno/Wazalendo) avait lancé un appel à manifester pour, notamment, demander à la mission de maintien de la paix des Nations unies (Monusco) et à la force régionale de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC, en anglais) de quitter le pays. Elle appelait à une journée ville morte, et à marcher vers une base de la Monusco à Goma.

Créée il y a quelques mois, la secte s’est rapidement développée en surfant sur un discours politico-religieux, mêlant opposition à la présence des Casques bleus et rejet du Rwanda. Son leader, Mutumishi Bisimwa, originaire du Sud-Kivu, s’est fait un nom en multipliant les interventions sur la radio Uwezo Wa Neno, qui appartient à son organisation et émet depuis Goma.

En pleine nuit, des coups de feu

Par deux fois, la secte avait précédemment battu le pavé dans la capitale du Nord-Kivu pour dénoncer la présence de la Monusco. Des manifestations à chaque fois autorisées et encadrées par la police. Mais cette fois, la marche du mercredi 30 août était interdite.

Selon plusieurs témoins, la situation a dégénéré dans la nuit de mardi à mercredi. Les premiers coups de feu résonnent en pleine nuit, vers quatre heures du matin dans le quartier de Kisheru, où se situe les locaux de la radio Uwezo Wa Neno. Déployée sur place, la police a tenté d’arrêter une animatrice et cinq hommes. Ceux-ci ont résisté. Ils seront tués dans des conditions floues.À LIRERDC : dans l’Est, la Monusco fait profil bas

Quelques heures plus tard, vers 6-7 heures du matin, la police et l’armée – notamment des unités des forces spéciales de la garde républicaine (GR) reconnaissables à leurs bérets rouges – se déploient devant ce qui fait office d’église dans un autre quartier de Goma, Nyabushongo. Sur une vidéo amateur, on voit l’armée et des dizaines de personnes, certaines armées de bâtons et de gris-gris, se faire face. La situation dégénère pour des raisons encore difficiles à établir. Sur d’autres vidéos du drame tournées au même endroit et diffusées sur les réseaux sociaux, on aperçoit des dizaines de corps allongés sur le sol. L’église sera également incendiée par les forces de sécurité, le reste des membres de la secte dispersés, et un policier lynché à mort par la foule.

Une question se pose : pourquoi les unités d’élite de la GR ont-elles été déployées sur une opération de maintien de l’ordre ? Composée officiellement de 12 000 hommes, la garde républicaine est chargée de la garde et de la protection du chef de l’État. Elle est dirigée par le général-major Ephraïm Kabi. Son représentant à Goma est le colonel Mike Kalamba Mikombe. Depuis quelques semaines, environ 500 éléments de son 13e régiment ont été déployés à Goma après avoir été formés par une société israélienne près de Lubumbashi. C’est ce régiment qui serait impliqué dans les événements du 30 août.À LIRERDC : Félix Tshisekedi chamboule le commandement de l’armée

Une source proche du renseignement militaire pointe la responsabilité du gouverneur du Nord-Kivu, le lieutenant-général Constant Ndima Kongba, qui depuis l’état d’urgence, assure la direction du commandement des opérations militaires dans la province. Mais certains proches du gouverneur assurent qu’il n’a pas eu la main. « Dans la nuit du 30 août, il a reçu un appel du colonel Mike, qui dirige la GR à Goma. Ce dernier lui a expliqué que le général Kabi avait décidé que le 13e régiment serait déployé pour encadrer la manifestation », raconte l’un deux.

Selon une source militaire à Goma, le colonel Mike aurait même confié à plusieurs interlocuteurs avoir eu pour consigne de tirer au cas où les choses dégénéreraient. Contacté par JA, le gouverneur militaire n’a pas répondu à nos sollicitations. Le 30 août, il avait donné sa version des événements lors d’une conférence de presse, imputant la responsabilité du drame à la secte.À LIREMassacre dans l’est de la RDC : deuil national, plus « d’une centaine » de morts selon Kinshasa

« Pendant que la police faisait son travail, ils ont arraché un policier, ils l’ont amené chez eux et l’ont tué en emportant son arme, a-t-il assuré. D’un coup, il y a eu un retentissement des armes dans le groupe. Ils allaient investir la base de la Monusco, ils allaient commencer à chasser les blancs, ils allaient commencer à s’attaquer aux ONG et aux forces de l’EAC. Les policiers n’ont pas pu contenir le feu. C’est ainsi que l’armée est intervenue. Cela ressemble à une manipulation pure et simple, avec des jeunes gens drogués, qui n’avaient rien à avoir avec ces sectes. »

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