Cette fois, c’est écrit noir sur blanc. Corneille Nangaa, l’ancien président de la Commission électorale (Céni), affirme dans un communiqué qu’un accord frauduleux a été passé entre Félix Tshisekedi, l’actuel président de la République démocratique du Congo (RDC), et son prédécesseur Joseph Kabila, juste avant la publication des résultats du scrutin présidentiel de décembre 2018.

Corneille Nangaa avoue qu’il en est lui-même le co-auteur. Un accord écrit-il, « pour la stabilité du pays« , « qui a permis la première passation du pouvoir en RDC, sans effusion de sang » et qui a été certifié par trois chefs d’Etat africains. Selon nos confrères de Radio France Internationale (RFI), il s’agirait de l’Afrique du Sud, l’Égypte et le Kenya.

Corneille Nangaa ne donne pas plus de précision sur le contenu de cet accord. Mais si l’on revient aux faits, on peut comprendre de quoi il s’agit.

De quels faits s’agit-il ? Après le scrutin de décembre 2018, les évêques du Congo (Cenco), dont la voix est très respectée dans le pays, affirment que la victoire revient à Martin Fayulu.

Leur congrégation avait déployé des observateurs. A l’époque, ils appellent la Commission électorale à respecter la vérité des urnes. Devant ces chiffres contradictoires, Martin Fayulu réclame un recomptage des voix.

Finalement, dans la nuit du 20 janvier 2019, la Cour constitutionnelle estime que cette demande est « non-fondée« . L’arrêt confirme la victoire de Félix Tshisekedi.

Déjà à l’époque, très vite, l’existence d’un accord est évoquée : Joseph Kabila place Félix Tshisekedi à la tête du pays, moyennant une répartition du contrôle des institutions et des portefeuilles clés au sein du gouvernement, entre leur formation respective.

Aujourd’hui, Corneille Nangaa l’affirme noir sur blanc, en réaction aux propos de Félix Tshisekedi, qu’il a tenu la semaine dernière lors d’une conférence de presse à New York, en marge de la 78e assemblée générale des Nations-Unies. Le président congolais rejette tout en bloc. « Il n’y a jamais eu d’arrangement entre le vainqueur de ces élections, qui est face à vous, et son prédécesseur. Je veux dire d’arrangements frauduleux. Ceux qui parlent de fraude, doivent en apporter les preuves« .

Félix Tshisekedi lors d’une conférence de presse à New York, en marge de la 78e assemblée générale des Nations-Unies, septembre 2023.

Félix Tshisekedi lors d’une conférence de presse à New York, en marge de la 78e assemblée générale des Nations-Unies, septembre 2023. © Tous droits réservés

Il assume ce deal, il ne le critique pas

Des preuves, Fred Bauma affirme en détenir. Il est le directeur de l’Institut congolais de recherche sur la politique, la gouvernance et la violence (Ebuteli). A l’époque, alors qu’il était chercheur au sein du Groupe d’études sur le Congo (GEC), il avait capté deux types de documents provenant d’une fuite exceptionnelle. Les premiers comportaient une base de données attribuée à la CENI, qui porte sur 87% de suffrages exprimés. Les seconds avaient été produits par la Conférence épiscopale (Cenco), qui porte sur 42,92% des voix.

Ces milliers de pages ont été analysées également par le Financial Times, TV5 Monde et RFI. Elles indiquent selon ces médias, que le vainqueur n’est pas celui annoncé officiellement par la Céni.

Aujourd’hui donc, Corneille Nangaa accuse Félix Tshisekedi de mentir. Le problème, c’est que lui aussi a menti s’il a caché cet accord durant tout ce temps, alors qu’il était garant des résultats officiels. « Est-il lui-même crédible pour poser cet acte, vu le rôle qu’il a joué ? », commente Fred Bauma, « D’autant plus qu’il n’est pas dans la repentance. Il assume ce deal, il ne le critique pas« .

La sortie de Corneille Nangaa n’est probablement pas innocente, du fait qu’il a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle du 20 décembre.

Le président sortant de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila (à gauche), serre la main du nouveau président Félix Tshisekedi, le 24 janvier 2019, après son investiture à Kinshasa.

Le président sortant de la République démocratique du Congo, Joseph Kabila (à gauche), serre la main du nouveau président Félix Tshisekedi, le 24 janvier 2019, après son investiture à Kinshasa. © AFP or licensors

Il reste chez les Congolais un besoin de vérité et de justice

« La crédibilité des élections de 2018 est une question qui divise les congolais depuis très longtemps« , ajoute Fred Bauma. L’ombre d’un « deal » a plané durant tout le mandat du président Félix Tshisekedi, ce qui a entamé sa crédibilité au niveau international, selon de nombreux observateurs.

« La nouveauté ici« , analyse Fred Bauma, « c’est d’entendre l’ancien président de la CENI parler de l’existence de ce deal, parler de son rôle comme co-auteur, c’est qui est un aveu d’un crime. Parce que la Commission électorale s’est substituée aux congolais pour passer un accord qui va à l’encontre du choix populaire. »

A trois mois des élections, ces accusations sont graves. Elles relancent la crainte de fraudes. Pour Fred Bauma, elles ont le mérite de relancer le débat : « La seule vertu de ce débat aujourd’hui, est de questionner le rôle de la CENI à l’époque. Il reste chez les Congolais un besoin de vérité et de justice, ils veulent savoir ce qu’il s’est passé en 2019. On doit le savoir pour éviter que ça ne se répète, surtout dans un contexte où le processus électoral, aujourd’hui, est très contesté. »

L’opposition dénonce un processus électoral bâclé par les autorités, ainsi que des répressions.

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