
Pour réussir cette tâche, nous devons de prime abord identifier clairement le but, garder à l’esprit notre objectif et établir une feuille de route. Sans cela, nous ne ferions que tourner en rond, avant de voir finalement s’évanouir notre rêve d’une nation congolaise démocratique.
La difficile progression de la démocratie libérale au Congo
À l’accession de notre pays à l’indépendance, deux lois fondamentales furent promulguées par le législateur belge pour le Congo-belge : la loi fondamentale de mai 1960 sur la structure de l’État du Congo belge et la loi fondamentale du 17 juin 1960 relative aux libertés publiques. La première est relative à la structure de l’État et aux droits politiques permettant aux individus de participer librement au système politique, notamment le droit de vote et d’exercice d’une charge publique. Le second concerne les droits civils, permettant de protéger les individus et leurs propriétés contre les actions du gouvernement, d’organisations ou d’autres personnes. Ainsi, la démocratie et le libéralisme venaient d’être côte à côte plantés au Congo, à quelques mois de l’indépendance. Et ce, alors que, pendant près de 80 ans, les Congolais n’avaient ni droits politiques ni droits civils.
Toutefois, les revendications pour la construction d’une démocratie libérale datent d’avant 1960.

En effet, dans le livre qu’il avait écrit en 1956, Patrice Lumumba disait que les Congolais « exprimé[ai]ent unanimement le désir de participer d’une façon plus effective dans l’administration du pays, dans tous les commissions et conseils appelés à s’occuper des intérêts de la communauté ». Il rappelait la thèse aristotélicienne de l’homme, qui est beaucoup plus qu’un animal social (créé pour vivre dans la société), mais un « animal politique (l’homme demande naturellement à mener une vie politique et à participer activement à la vie de la communauté politique) ».
Par ailleurs, Lumumba demande la création d’une commission pour la protection des populations locales, et l’abolition de la peine du fouet.
Si Ia loi punit celui qui se rend coupable d’actes de cruauté ou mauvais traitements excessifs envers un animal, on ne doit pas non plus se comporter avec cruauté envers un autochtone sous le prétexte qu’il a commis un délit. Le Congo ne doit pas rester le seul pays d’Afrique ou l’on doit continuer à fouetter sans pitié les indigènes.
Le jeune Lumumba parle aussi de garantir aux autochtones la propriété privée (la terre). Ci-dessous, un extrait :
Nos ancêtres n’ont jamais acheté la terre pour cultiver leurs champs ct construire leurs maisons. L’Etat doit respecter nos conceptions ct nos traditions. D’autre part, nous sommes pauvres et n’avons pas l’argent nécessaire pour pouvoir acheter ces terres. Les Blancs se sont emparés de nos droits – nos terres – et veulent maintenant nous les vendre à prix d’argent, comme si nous sommes des étrangers dans ce pays.
Toutefois, d’après le jeune Lumumba, un effort devrait être fait par les autorités pour améliorer l’enseignement, car « la jouissance des droits politiques [le droit de vote, notamment] suppose, de la part de celui qui doit en bénéficier, une suffisante compréhension des affaires, le sens de l’intérêt général, de la réglementation, de l’administration ».
En 1960, la majeure partie de l’élite congolaise comprenait-elle le sens des « droits politiques » ou de la « démocratie » que la Belgique s’est vue contrainte de leur octroyer ? Six décennies plus tard, le scepticisme demeure entier.
Examinons l’origine de deux concepts :
La démocratie :
La démocratie est un concept universel. Ce terme vient de deux termes du grec antique : demos (le peuple), et kratein (le pouvoir). La démocratie occidentale tire son origine de la cité-État d’Athènes (il y a environ 2500 ans) et désigne alors une expérience politique originale, fondée sur la participation d’une part importante de citoyens au gouvernement de la cité-État ; ce concept se retrouve à travers beaucoup des cultures répandues sur notre planète, dont celles du bassin du Congo ; et ce, longtemps avant notre ère. Il s’agissait alors de démocratie directe. Mais comme Huntington le dit dans son classique The Third Wave, la démocratie moderne n’est pas simplement la démocratie de village, de tribu ou de cité-État : c’est la démocratie de l’État-nation, et son émergence est associée au développement de celui-ci. Jusqu’en 1750, il n’avait existé aucun État démocratique ; et ce, même si des formes de démocratie pouvaient être observées au niveau local, au niveau des citoyens.
Le libéralisme :
Contrairement au concept de démocratie, que l’on retrouve depuis une époque reculée dans toutes les cultures du monde, le « libéralisme » est d’origine occidentale. C’est un courant de pensée qui rejette l’absolutisme et privilégie la liberté individuelle. La plupart des auteurs s’accordent à dire que le libéralisme s’est implanté en Europe occidentale du milieu du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle par les œuvres de penseurs tels que John Locke (1632-1704) et Montesquieu (1689-1755). Le premier, Locke, est notamment connu pour son Traité du gouvernement civil, qui recommande de garantir la liberté de la propriété privée, idée qui, avec l’invention de la monnaie, permettra aux individus d’accumuler des biens disproportionnés par rapport à leurs besoins fondamentaux et qui donnera naissance au capitalisme. Le second, Montesquieu, dans De l’esprit des lois, explique la nécessité de faire cesser toute tentative d’abus de pouvoir des gouvernants en instituant une division du pouvoir en trois branches distinctes : le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire (qui veille à ce que les deux autres branches ne dépassent pas les limites des fonctions qui leur sont attribuées). Après des années d’évolutions théoriques, la pensée libérale s’exprime donc en deux doctrines : le libéralisme économique, qui se fait le champion de la défense de la propriété privée et du libre marché, et le libéralisme politique, dont l’objectif ultime est de garantir et de protéger les libertés individuelles.
Néanmoins, concernant le libéralisme économique, en 1936, dans Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, John Maynard Keynes justifie les effets bénéfiques d’une intervention contrôlée de l’État dans l’économie. Pour lui, « l’État constitue de loin l’instrument le plus efficace pour assurer une reprise économique lorsque survient un ralentissement ou une crise générale de l’économie ». L’Histoire lui a donné raison, avec l’intervention massive du gouvernement fédéral américain dans les crises des années 1930 et de 2008.
La démocratie libérale peut en outre être conceptualisée visuellement, par un système d’axes à deux dimensions : les variations sont indépendantes l’une de l’autre.

Il faut noter que, jusqu’au début du 20e siècle, la plupart des États occidentaux étaient des régimes autoritaires (donc avec « moins de démocratie ») où le droit à la propriété individuelle était garanti (donc avec « plus de libéralisme »).



