Il existe une convergence de vues chez la majorité des Congolais (ainsi que chez les membres du CET) sur le fait que la corruption et les détournements de fonds publics sont un mal qui accable le pays. Toutefois, une divergence de taille réside dans la recherche d’une solution durable.
Certains patriotes considèrent que le processus électoral en cours (bien que particulièrement vicieux) pourrait apporter une solution s’il était accompagné d’un train de réformes (notamment un nouveau cadre juridique). D’autres estiment que la présence d’un leader charismatique et l’adhésion de la population au projet de ce leader suffiraient à constituer une planche de salut contre le fléau de la corruption et des détournements.
Nous pensons pour notre part, comme l’a bien exprimé Dr. Miatudila, que les propositions de réforme « seraient très difficiles à mettre en place dans l’environnement socio-politique actuel de la RDC » et que l’évocation du leadership charismatique est mal à propos. D’où la nécessité inconditionnelle de transformer d’abord cet environnement politique [un plébiscite est inapproprié pour cette tâche], qui demeure à la base de la débâcle que nous décrions, par un régime de transition dirigé par des technocrates (sans participation des hommes politiques). Le CET est disposé de jouer ce rôle.
Ci-dessous, les détails de notre argumentaire :
CONCERNANT LES PROPOSITIONS DE RÉFORMES
Dans une perspective de bonne gestion des problèmes sociétaux, il semble souvent facile d’essayer de résoudre les problèmes en s’attaquant à leurs effets. Or, cette façon d’agir s’avère généralement inefficace et n’apporte pas de solution durable. Il faut plutôt identifier et s’attaquer aux causes profondes des maux qui nous affligent.
Ainsi, pour combattre la présence, la persistance ou le développement de la corruption dans une société, il importe d’abord de bien identifier les principaux facteurs à la base de ce mal et de les hiérarchiser (selon leur niveau de nuisance), afin d’appliquer le traitement adéquat pouvant significativement réduire le niveau de corruption. Comme déjà décrit dans d’autres document du CET, l’instabilité politique et la gouvernance patrimoniale demeurent les premières causes de l’accaparement des ressources par les élites. Dans le contexte actuel, la création d’un nouveau cadre juridique dans le Code pénal n’est pas une priorité ; car il en existe déjà un, en RDC, que les Congolais ne peuvent appliquer, du fait du clientélisme systémique qui s’étend du sommet à la base de l’État.
Ceci corrobore le diagnostic de la Banque mondiale en 2018, qui précise ce qui suit :
il existe, en RDC, un cadre juridique institué par le Code pénal pour lutter contre la corruption, mais […] il n’est pas convenablement mis en œuvre. En somme, la relation entre l’État et la société civile se caractérise par une relation patron-client avec des institutions formelles faibles et une fusion des sphères privées et publiques. […] La création et l’entretien d’un réseau formé par une même classe socioéconomique confèrent à ce groupe une forme d’influence. La répartition des ressources est principalement motivée par des relations et une loyauté d’ordre personnel et se traduit par des faveurs personnelles. L’appartenance ethnique et tribale est souvent utilisée comme alibi pour justifier cette relation patron-client.
La lutte contre la corruption doit donc être conçue dans l’optique, d’abord, de stabiliser politiquement le pays et de le débarrasser de la gouvernance patrimoniale, caractérisée par la confusion entre bien public et bien personnel, et le clientélisme systémique. Enracinés depuis six décennies, le clientélisme et la corruption (son corollaire) constituent une culture politique en RDC et, en tant que telle, elle ne peut changer du jour au lendemain sans changer l’environnement politique qui l’entretien.
Seul l’instauration d’un État capable de changer cet environnement en s’acquittant de ses fonctions régaliennes est de nature à réduire graduellement la corruption. À titre d’exemple, il y a quelques décennies, la Chine, le Vietnam et la Corée du Sud connaissaient aussi des niveaux très élevés de corruption, et ont depuis quasiment guéri de ce mal. Il ne s’agit donc pas d’une fatalité pour la RDC.
DE L’ILLUSION DU BESOIN D’UN LEADERSHIP CHARISMATIQUE
Alors que quantité de gens pensent que le charisme est essentiel pour le leadership, des études ont montré qu’il peut être un outil puissant pour le leadership à court terme seulement, et qu’il peut devenir délétère à long terme [Chamorro-Premuzic, 2012]. Comme la lutte contre la culture de la corruption est une lutte de long terme, se baser sur le charisme ne serait donc d’aucune utilité dans cette perspective temporelle.
Par ailleurs, selon Robert I. Rotbert (2022), dans sa théorie du leadership, il existe deux types de charismes en relation avec le leadership en politique : le charisme socialisé et le charisme personnalisé. Seul le charisme socialisé produit des résultats positifs pour le pays, car il met l’accent sur les intérêts collectifs et se comporte de manière égalitaire. Par contre, le charisme personnalisé est autoritaire, égoïste et narcissique, et procède par clientélisme et intimidation pour contrôler les adeptes. Les leaders charismatiques personnalisés sont enclins à la grandeur et à l’auto-glorification. Tous les succès sont pour eux, et les échecs à leurs subordonnés. Dans le monde politique, le charisme personnalisé est très destructeur : c’est l’approche de leadership que nous devons rejeter. Ainsi, le concept de charisme des leaders doit être appréhendé avec d’infinies précautions.
Les leaders responsables n’ont pas besoin d’être charismatiques. D’autres attributs, et les diverses intelligences, sont généralement plus saillants. Sinon, Mobutu, considéré comme le guide suprême et dont l’adhésion des Zaïrois à son projet de société était totale pendant trois décennies (Tshisekedi étant en train de rééditer l’histoire de Mobutu), n’aurait pas été l’un des grands destructeurs de notre pays.
Nous devons par ailleurs préciser que, par manque d’information, les gens parlent parfois de « leadership charismatique » quand ils veulent parler de « leadership transformationnel », ce dernier style de leadership étant un leadership dont l’ambition est d’améliorer la performance organisationnelle, en développant pleinement le potentiel des subordonnés (Avolio et al., 1999).
Les leaders transformationnels ont une compréhension profonde des valeurs, et des idéaux moraux. Ils sont habiles pour motiver leurs disciples. Leurs actions sont motivées par les intérêts du collectif, et non leur intérêt personnel.
Loin d’être une condition du succès, le charisme politique comporte au contraire de nombreux risques de dérapages.