Chers compatriotes,

Je voudrais tout d’abord saluer et remercier nos compatriotes Dr Jules Kitoyi et Jules Miatudila, membres du CET, pour la pertinence de leurs interventions sur la question de l’autochtonie. Leurs contributions ont utilement rappelé les dangers que représente, pour notre cohésion nationale, toute tentative de hiérarchiser les droits des Congolais en fonction de leurs origines supposées.

Je voudrais simplement prolonger leur réflexion en apportant quelques éléments historiques et politiques qui me paraissent essentiels, puis rappeler la position du CET concernant la proposition de dialogue présentée par le Chef de l’État.

Premièrement : la question de l’autochtonie et de la congolité

Le thème que nous examinons n’est malheureusement pas nouveau. Il appartient à un discours récurrent d’exclusion visant certains de nos compatriotes et ne repose, à notre avis, ni sur une analyse historique suffisamment rigoureuse ni sur les véritables causes de la crise congolaise.

Chacun est naturellement libre de soutenir le responsable politique de son choix. Mais une question demeure : remettre aujourd’hui en cause la congolité d’origine des Tutsi du Sud-Kivu contribue-t-il réellement à l’unité nationale, au moment même où une grande partie du Nord-Kivu et du Sud-Kivu échappe au contrôle du pouvoir central ?

Si certaines archives du Musée de Tervuren doivent servir de référence, pourquoi en sélectionner une seule ? Il faut alors examiner l’ensemble des sources disponibles, notamment les travaux ethnographiques de l’époque et les cartes historiques.

Je pense notamment à Les peuplades du Congo belge : nom et situation géographique, publié en 1935 par l’ethnographe belge Olga Boone ; à la carte des ethnies du Congo conservée à la Library of Congress, datant de la période de l’indépendance ; ainsi qu’aux travaux du père Léon de Saint Moulin sur Les groupes ethniques en République démocratique du CongoUne carte ethnographique du Congo à la veille de l’indépendance, aujourd’hui conservée à la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, offre à cet égard un exemple instructif : l’ethnonyme « Bashi » n’y apparaît pas sous sa forme actuelle, tandis que « Baniaruanda » y figure.

La leçon est simple : les ethnonymes évoluent avec le temps. L’histoire d’un nom ne doit pas être confondue avec l’histoire de la population qu’il désigne.

Pour ceux d’entre nous qui avons vécu les conséquences de la question de l’autochtonie au Kivu dès les années 1960, il ne s’agit pas d’un débat théorique. Bien avant les controverses actuelles concernant les populations rwandophones, cette logique d’exclusion avait déjà frappé d’autres Congolais, notamment des originaires du Maniema, et provoqué des violences ainsi que de nombreuses victimes.

Nous n’avons aucun intérêt à rouvrir aujourd’hui le procès de cette période ni à rechercher rétrospectivement des culpabilités communautaires. Notre devoir est précisément d’en tirer la leçon afin d’éviter de rallumer un feu dont notre pays connaît déjà le prix.

Dès lors que l’autochtonie devient un critère de légitimité politique, personne ne peut prévoir où s’arrêtera la chaîne des exclusions. Aujourd’hui une communauté est désignée comme « étrangère » ; demain une autre sera considérée comme insuffisamment originaire de la province où elle vit.

Deuxièmement : la proposition de dialogue du Chef de l’État

Cette question rejoint directement les réserves déjà exprimées par le CET concernant la méthode proposée par le Chef de l’État.

Le problème n’est pas de consulter les populations. Leur parole est nécessaire. Le problème est de croire qu’une vaste consultation allant des provinces vers le sommet puisse se substituer au dialogue politique direct entre les véritables protagonistes d’une crise qui menace l’existence même de l’État.

Dans le contexte actuel, déplacer vers les provinces et les communautés des questions aussi explosives que l’autochtonie, la citoyenneté, les conflits fonciers ou les appartenances identitaires risque d’accroître la complexité de l’équation congolaise au lieu de la résoudre.

On risque alors de demander aux communautés de résoudre localement les conséquences d’une crise dont les principaux protagonistes n’ont pas encore réglé les causes politiques au niveau national.

Le CET demeure donc attaché à une démarche différente : d’abord rechercher un accord politique capable d’arrêter la confrontation et de restaurer un centre national de décision ; ensuite reconstruire les capacités de l’État ; enfin organiser, dans un cadre stabilisé, la participation des populations à la refondation de la République.

Conclusion

Notre pays traverse une crise trop grave pour que nous rouvrions les anciens procès de l’appartenance communautaire.

Quand l’État perd le contrôle d’une partie de son territoire, la priorité ne devrait pas être de déterminer quel Congolais est plus autochtone qu’un autre, mais de reconstruire l’État capable de garantir à chacun les mêmes droits et la même protection.

Lorsqu’un pays est menacé de fragmentation, ce n’est pas en recherchant qui était là le premier que l’on sauve la République. C’est en reconstruisant l’État, en restaurant l’autorité de la loi et en consolidant une citoyenneté commune.

Pierre Sula
Corps Exécutif de Transition — CET

By Habari

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