AUTOCHTONIE, CONGOLITÉ D’ORIGINE ET CITOYENNETÉ : ÉVITONS DE RALLUMER LE FEU

Chers compatriotes,

Je voudrais tout d’abord saluer et remercier nos compatriotes  Jules Kitoyi et Jules Miatudila pour la pertinence de leurs interventions sur la question de l’autochtonie. Leurs contributions ont utilement rappelé les dangers que représente, pour notre cohésion nationale, toute tentative de hiérarchiser les droits des Congolais en fonction de leurs origines supposées.

Même le professeur Ali, dont nous ne partageons pas les conclusions sur cette question, a le mérite de chercher à remonter aux fondements historiques du problème. C’est précisément sur ce terrain que le débat doit être poursuivi : non par l’invective, la stigmatisation ou les affirmations répétées, mais par la confrontation méthodique des sources, du droit et des faits historiques.

Je voudrais simplement prolonger leur réflexion en apportant quelques éléments historiques, méthodologiques et juridiques qui me paraissent essentiels.

1. Ne pas confondre l’histoire d’un nom avec celle d’une population

Le thème que nous examinons n’est malheureusement pas nouveau. Il appartient à un discours récurrent d’exclusion visant certains de nos compatriotes et ne repose, à notre avis, ni sur une analyse historique suffisamment rigoureuse ni sur les véritables causes de la crise congolaise.

Chacun est naturellement libre de soutenir le responsable politique de son choix. Mais une question demeure : remettre aujourd’hui en cause la congolité d’origine des Tutsi du Sud-Kivu contribue-t-il réellement à l’unité nationale, au moment même où une partie importante du Nord-Kivu et du Sud-Kivu échappe au contrôle effectif du pouvoir central ?

Si certaines archives du Musée de Tervuren doivent servir de référence, pourquoi en sélectionner une seule ? Il faut alors confronter l’ensemble des sources disponibles.

Je pense notamment à Les peuplades du Congo belge : nom et situation géographique, publié en 1935 par l’ethnographe belge Olga Boone ; à la carte des ethnies du Congo conservée à la Library of Congress, datant de la période de l’indépendance ; ainsi qu’à l’étude du père jésuite, démographe et historien Léon de Saint-Moulin, « Les groupes ethniques en République Démocratique du Congo », publiée initialement dans Congo-Afrique, n° 379, novembre 2003, pp. 581–598, puis reprise dans les Cahiers des Religions Africaines. Cette étude a constitué une référence fondamentale dans la définition juridique du terme Congolais d’origine.

Ces références appellent surtout à une grande prudence méthodologique.

Comme l’analyse Léon de Saint-Moulin, les tensions apparaissent notamment lorsque l’on en vient à assimiler un territoire administratif à la propriété coutumière exclusive d’une communauté, avec pour conséquence de considérer comme « étrangères » ou « allochtones » les populations qui y vivent sans disposer de leur propre chefferie.

Cette distinction est fondamentale : l’absence de chefferie propre ne signifie ni absence historique d’une population, ni absence de droits, encore moins absence de citoyenneté.

De même, les appellations utilisées pour désigner les populations congolaises ont évolué au cours de l’histoire. À titre d’exemple, sur la carte conservée à la Library of Congress, l’ethnonyme « Bashi » n’apparaît pas sous sa forme actuelle, tandis que « Baniaruanda » y figure.

L’absence d’un ethnonyme dans un document ancien ne démontre donc pas l’absence de la population qu’il désigne aujourd’hui. Il ne faut pas confondre l’histoire d’un nom avec l’histoire d’une population, pas plus qu’il ne faut confondre territoire coutumier, territoire administratif et appartenance à la Nation.

2. La congolité d’origine relève du droit

Mais il faut aller plus loin. La question de savoir qui est Congolais d’origine ne peut être laissée à l’appréciation d’un responsable politique, d’une communauté ou d’une autorité coutumière. Elle relève du droit et trouve son cadre dans la Constitution.

L’article 10 de la Constitution dispose notamment qu’« est Congolais d’origine, toute personne appartenant aux groupes ethniques dont les personnes et le territoire constituaient ce qui est devenu le Congo, présentement la République Démocratique du Congo, à l’indépendance ».

Dès lors, la question sérieuse n’est pas simplement de savoir si le mot « Banyamulenge », « Bashi » ou tout autre ethnonyme contemporain apparaît dans telle ou telle archive coloniale. Il faut déterminer si la population concernée entre dans le cadre historique et juridique défini par la Constitution.

Autrement dit, l’ancienneté documentaire d’un ethnonyme ne peut, à elle seule, décider de la congolité d’origine d’une population. Une communauté peut être historiquement présente sur le territoire congolais avant que l’appellation sous laquelle elle est aujourd’hui connue ne se généralise.

Il faut donc distinguer clairement l’ethnonyme, la chefferie, le territoire coutumier et la nationalité. Ce sont des réalités différentes que le débat politique ne devrait pas confondre.

La congolité d’origine est une question de droit éclairée par l’histoire ; elle ne peut devenir un instrument politique permettant à certains Congolais de décider arbitrairement quels autres Congolais appartiennent ou non à la Nation.

Pour ceux qui souhaitent approfondir cette question et mieux comprendre la portée des travaux de Léon de Saint-Moulin dans le débat sur la nationalité congolaise d’origine, nous recommandons la lecture de notre article « Léon de Saint-Moulin et la question de la nationalité d’origine », publié sur notre site.

3. L’autochtonie : une leçon douloureuse de notre propre histoire

Pour ceux d’entre nous qui avons vécu les conséquences de la question de l’autochtonie au Kivu dès les années 1960, il ne s’agit pas d’un débat théorique.

Bien avant les controverses actuelles concernant les populations rwandophones, cette logique d’exclusion avait déjà frappé d’autres Congolais, notamment des originaires du Maniema, et provoqué des violences ainsi que de nombreuses victimes.

Nous n’avons aucun intérêt à rouvrir aujourd’hui le procès de cette période ni à rechercher rétrospectivement des culpabilités communautaires. Notre devoir est précisément d’en tirer la leçon afin d’éviter de rallumer un feu dont notre pays connaît déjà le prix.

L’histoire devrait nous avoir appris que, dès lors que l’autochtonie devient un critère de légitimité politique, personne ne peut prévoir où s’arrêtera la chaîne des exclusions. Aujourd’hui une communauté est désignée comme « étrangère » ; demain une autre pourra être considérée comme insuffisamment originaire de la province où elle vit.

C’est également pourquoi les questions d’identité, d’autochtonie et de citoyenneté doivent être abordées avec une extrême prudence dans toute démarche de consultation politique. Le CET a déjà exposé sa position sur la méthode proposée pour le dialogue national dans son précédent message ; il n’est pas nécessaire d’y revenir ici.

L’essentiel est de ne pas transformer les communautés et les provinces en arbitres de la citoyenneté nationale.

4. Notre élite politique doit retrouver la culture de la vérification

Les membres de notre élite politique gagneraient à développer davantage une culture de vérification de l’information, en confrontant les affirmations aux sources crédibles avant de les reprendre dans le débat public.

Combien de responsables politiques prennent réellement le temps de vérifier les données historiques ou de revenir au sens précis des concepts politiques qu’ils invoquent avant de se les approprier ?

Le sociologue français Pierre Clément avait déjà relevé cette faiblesse dès 1952, dans les travaux qu’il consacra à Patrice Lumumba. Plus de sept décennies plus tard, force est malheureusement de constater que cette insuffisance méthodologique demeure présente dans une partie de notre débat politique.

Une nation ne peut construire une pensée politique solide lorsque les affirmations précèdent la vérification des faits.

Conclusion : reconstruire la citoyenneté commune

Notre pays traverse une crise trop grave pour que nous rouvrions les anciens procès de l’appartenance communautaire.

Quand l’État perd le contrôle d’une partie de son territoire, la priorité ne devrait pas être de déterminer quel Congolais est plus autochtone qu’un autre, mais de reconstruire un État capable de garantir à chacun les mêmes droits, les mêmes devoirs et la même protection.

La diversité de nos origines n’est pas le problème fondamental du Congo. Le véritable problème apparaît lorsque la faiblesse de l’État permet à nos différences de devenir des instruments de compétition, d’exclusion et de fragmentation.

Nous devons donc tirer les leçons de notre propre histoire. Les discours d’exclusion n’ont jamais renforcé le Congo. Ils affaiblissent la citoyenneté commune et alimentent les forces centrifuges qui menacent sa cohésion.

Lorsqu’un pays est menacé de fragmentation, ce n’est pas en recherchant qui était là le premier que l’on sauve la République. C’est en reconstruisant l’État, en restaurant l’autorité de la loi et en consolidant une citoyenneté commune.

Pierre Sula
Corps Exécutif de Transition — CET

Références :

1. Republic of the Congo, provinces and ethnic groups. 7-63

2. Les peuplades du Congo belge : nom et situation géographique, publié en 1935 par les ethnographes Joseph Maes et Olga Boone.

3. Léon de Saint Moulin et la nationalité congolaise d’origine

By Habari

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