ÉCOLE, CITOYENNETÉ ET CONSTRUCTION DE LA NATION CONGOLAISE

C’est aussi par l’école que se construit la Nation. Malheureusement, en République démocratique du Congo, l’école n’a pas pleinement rempli cette mission de formation d’une citoyenneté commune et de transmission d’une culture politique rigoureuse.

Une partie de nos débats publics révèle ainsi une difficulté persistante : nous utilisons parfois des concepts auxquels nous attribuons un sens différent de celui qu’ils possèdent dans les disciplines qui les ont définis. C’est notamment le cas de notions aussi importantes que l’ethnie, la nationalité, l’autochtonie, la souveraineté ou l’agression.

Plus préoccupant encore, certains responsables politiques et leurs soutiens tendent parfois à adapter la définition de ces concepts aux besoins de leur argumentation, au lieu de confronter celle-ci aux connaissances établies, au droit et aux sources crédibles.

1. Ethnie, mode de vie et nationalité : ne pas confondre les concepts

Prenons le cas des Tutsi et des Mbororo.

Le fait que ces deux populations aient historiquement accordé une place importante à l’élevage bovin ne permet nullement de les rattacher à une même ethnie. Les Mbororo appartiennent au vaste ensemble peul ou Fulɓe, tandis que les Tutsi relèvent de l’histoire des populations rwandophones et burundiphones de la région des Grands Lacs.

La similitude d’un mode de vie pastoral ne constitue pas une preuve de parenté ethnique.

De même, il faut éviter de confondre ethnie et nationalité. Les Banyarwanda ne constituent pas une nationalité politique distincte à l’intérieur de la République. Les Banyarwanda qui possèdent la nationalité congolaise — Hutu, Tutsi ou autres composantes rwandophones — sont des Congolais, avec les mêmes droits et devoirs que leurs compatriotes.

Cette distinction est essentielle, car l’appartenance à une communauté historique, linguistique ou culturelle ne crée pas automatiquement une nationalité politique distincte.

2. La RDC est un État multiethnique, non une juxtaposition de nationalités

La République démocratique du Congo est un État multiethnique. Elle n’est pas constitutionnellement une juxtaposition de nationalités politiques disposant chacune de sa propre souveraineté.

La Constitution consacre au contraire une nationalité congolaise « une et exclusive ».

Cette question n’est d’ailleurs pas nouvelle. Lors de l’élaboration de l’avant-projet constitutionnel par le Sénat de la transition, notamment au cours des travaux préparatoires de 2005, la notion de « nationalités » fut discutée avant d’être écartée du texte finalement soumis au référendum.

Trois préoccupations fondamentales permettent de comprendre la logique de ce choix.

Premièrement : l’unicité juridique de la nationalité congolaise.
Reconnaître plusieurs « nationalités » constitutives de l’État aurait créé une ambiguïté avec le principe d’une appartenance politique commune à la République.

Deuxièmement : le risque de fragmentation politique.
Dans un pays marqué par des conflits territoriaux et identitaires, territorialiser des « nationalités » pouvait favoriser la transformation d’appartenances ethniques ou historiques en revendications politiques concurrentes, voire séparatistes.

Troisièmement : la question de l’autodétermination.
La reconnaissance de communautés comme « nationalités » aurait pu être invoquée politiquement pour revendiquer un droit collectif à l’autodétermination, avec les risques que cela comporterait pour l’intégrité territoriale du Congo.

L’enjeu était donc de préserver simultanément la diversité sociologique du Congo et l’unité politique de la Nation.

Un Congolais peut être Mushi, Mongo, Luba, Kongo, Nande, Banyarwanda ou appartenir à toute autre communauté historique du pays sans que cette appartenance constitue une nationalité politique concurrente de sa nationalité congolaise.

Nos identités peuvent être multiples ; notre citoyenneté politique doit rester commune.

3. De l’ethnie à l’autochtonie : le danger de territorialiser les identités

Cette distinction permet de mieux comprendre les dangers que peut représenter une certaine conception politique de l’autochtonie.

Si chaque groupe ethnique devient une « nationalité » associée à un territoire ancestral exclusif, une question dangereuse surgit inévitablement :

à qui appartient politiquement chaque portion du territoire national ?

C’est précisément le piège qu’il faut éviter.

Un territoire administratif de la République ne saurait être assimilé à la propriété politique exclusive de l’ethnie qui y possède historiquement une chefferie. De même, l’absence de chefferie propre ne transforme pas les citoyens appartenant à une autre communauté en étrangers dans leur propre pays.

Il faut donc distinguer soigneusement ethnie, ethnonyme, chefferie, territoire coutumier, territoire administratif, nationalité et citoyenneté.

Ces notions peuvent se croiser historiquement ; elles ne sont pas interchangeables juridiquement.

Cette distinction est particulièrement importante lorsqu’on étudie l’histoire des populations du Congo. Les ethnonymes eux-mêmes évoluent. Une population peut être désignée différemment selon les époques, les administrations ou les observateurs.

L’histoire d’un nom n’est donc pas nécessairement l’histoire de la population qu’il désigne.

L’absence d’un ethnonyme contemporain dans une archive ancienne ne démontre pas l’absence historique de la population concernée.

4. L’école et les élites ont une responsabilité particulière

Nous revenons ainsi au problème de départ : la formation intellectuelle nécessaire à la construction d’une Nation.

Les membres de notre élite politique gagneraient à développer davantage une culture de vérification de l’information, en confrontant les affirmations aux sources crédibles avant de les reprendre dans le débat public.

Combien de responsables prennent réellement le temps de vérifier une donnée historique, de consulter une archive ou de revenir à la définition précise d’un concept politique avant de l’utiliser dans une controverse ?

Une Nation ne peut construire une pensée politique solide lorsque les affirmations précèdent la vérification des faits et que les concepts changent de signification selon les besoins du débat politique.

L’école, l’université, les médias et les élites ont donc une responsabilité commune : apprendre à distinguer les faits des opinions, confronter les sources et restituer aux concepts leur signification.

Car une Nation se fragilise lorsque les mots cessent de servir à comprendre la réalité et deviennent des instruments permettant de désigner certains citoyens comme moins légitimes que d’autres.

5. Retrouver l’idée du Congo

C’est ici qu’une pensée attribuée à Patrice Emery Lumumba prend une résonance particulière.

Quelques mois après son assassinat, cette formule lui fut attribuée et rapportée devant l’Assemblée générale des Nations unies :

« Pour le peuple, je n’ai pas de passé ; pas de parents, pas de famille ; je suis une idée ; le Congo m’a fait ; je fais le Congo. »

Au-delà des circonstances dans lesquelles ces paroles furent rapportées, leur signification politique demeure remarquable.

Lumumba ne niait évidemment ni les familles, ni les ethnies, ni les cultures qui composent le Congo. Il plaçait au-dessus de ces appartenances particulières une appartenance politique supérieure : le Congo.

C’est précisément le défi qui demeure devant nous.

Être Mushi, Mongo, Luba, Kongo, Nande, Banyarwanda ou appartenir à toute autre communauté relève de notre histoire et de notre diversité. Mais aucune de ces appartenances ne devrait diminuer ou conditionner notre qualité commune de citoyens congolais.

Voilà pourquoi la République démocratique du Congo doit demeurer un État multiethnique porté par une citoyenneté commune, et non devenir une juxtaposition de nationalités territoriales concurrentes.

Plus de six décennies après Lumumba, une question fondamentale reste donc posée :

sommes-nous capables de construire un Congo dans lequel l’État fait de nous des citoyens avant que nos appartenances particulières ne fassent de nous des adversaires ?

Avant de nous diviser sur les mots, commençons par leur rendre leur sens. Avant de rechercher ce qui distingue nos origines, reconstruisons ce qui fonde notre appartenance commune.

Nos ethnies sont multiples. Notre citoyenneté est commune. Notre République est une.

Et, dans l’écho de la pensée de Lumumba :

Le Congo nous a faits. À nous désormais de faire le Congo.

By Habari

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