LE CONGO NOUS A FAITS : ÉCOLE, CITOYENNETÉ ET CONSTRUCTION DE LA NATION
Une pensée attribuée à Patrice Emery Lumumba, rapportée quelques mois après son assassinat devant l’Assemblée générale des Nations unies, mérite aujourd’hui encore notre attention :
« Pour le peuple, je n’ai pas de passé ; pas de parents, pas de famille ; je suis une idée ; le Congo m’a fait ; je fais le Congo. »
Ces paroles dépassent la personne de Lumumba. Elles expriment une conception profondément politique de la Nation.
Lumumba ne niait évidemment ni les familles, ni les ethnies, ni les cultures qui composent le Congo. Il affirmait quelque chose de plus fondamental : au-dessus de nos appartenances particulières doit exister une appartenance politique commune, celle à la Nation congolaise.
Plus de six décennies après l’indépendance, cette idée demeure d’une étonnante actualité.
1. C’est aussi l’école qui construit la Nation
Une Nation ne naît pas seulement de frontières, d’un drapeau ou d’une Constitution. Elle se construit également par l’éducation, par la transmission d’une histoire commune et par l’apprentissage des concepts qui permettent aux citoyens de comprendre l’État auquel ils appartiennent.
C’est aussi par l’école que se construit la Nation. Malheureusement, en République démocratique du Congo, l’école n’a pas pleinement rempli cette mission de formation d’une citoyenneté commune et de transmission d’une culture politique rigoureuse.
Une partie de nos débats publics révèle ainsi une difficulté persistante : nous utilisons parfois des concepts auxquels nous attribuons un sens différent de celui qu’ils possèdent dans les disciplines qui les ont définis.
C’est notamment le cas de notions aussi importantes que l’ethnie, la nationalité, l’autochtonie, la souveraineté ou l’agression.
Plus préoccupant encore, certains responsables politiques et leurs soutiens tendent parfois à adapter la définition de ces concepts aux besoins de leur argumentation, au lieu de confronter celle-ci au droit, aux connaissances établies et aux sources crédibles.
2. Ethnie, mode de vie et nationalité : ne confondons pas les concepts
Prenons un exemple simple : les Tutsi et les Mbororo.
Le fait que ces deux populations aient historiquement accordé une place importante à l’élevage bovin ne permet nullement de les rattacher à une même ethnie. Les Mbororo appartiennent au vaste ensemble peul ou Fulɓe, tandis que les Tutsi relèvent de l’histoire des populations rwandophones et burundiphones de la région des Grands Lacs.
La similitude d’un mode de vie pastoral ne constitue pas une preuve de parenté ethnique.
De même, il faut éviter de confondre ethnie et nationalité.
Les Banyarwanda ne constituent pas une nationalité politique distincte à l’intérieur de la République. Les Banyarwanda qui possèdent la nationalité congolaise — Hutu, Tutsi ou autres composantes rwandophones — sont des Congolais, avec les mêmes droits et devoirs que leurs compatriotes.
L’appartenance à une communauté historique, linguistique ou culturelle ne crée donc pas automatiquement une nationalité politique distincte.
3. La RDC est un État multiethnique, non une juxtaposition de nationalités
Cette distinction est fondamentale.
La République démocratique du Congo est un État multiethnique. Elle n’est pas constitutionnellement une juxtaposition de nationalités politiques disposant chacune de sa propre souveraineté.
La Constitution consacre au contraire une nationalité congolaise « une et exclusive ».
Cette question fut d’ailleurs discutée lors de l’élaboration de l’avant-projet constitutionnel par le Sénat de la transition en 2005. La notion de « nationalités » fut envisagée au cours du processus constituant avant d’être écartée du texte finalement soumis au référendum.
Trois préoccupations fondamentales permettent de comprendre la logique de ce choix.
Premièrement, l’unicité juridique de la nationalité congolaise. Reconnaître plusieurs « nationalités » constitutives de l’État aurait créé une ambiguïté avec le principe d’une appartenance politique commune à la République.
Deuxièmement, le risque de fragmentation politique. Dans un pays marqué par des conflits territoriaux et identitaires, territorialiser des « nationalités » pouvait favoriser la transformation d’appartenances ethniques en revendications politiques concurrentes, voire séparatistes.
Troisièmement, la question de l’autodétermination. La reconnaissance de groupes comme « nationalités » aurait pu être invoquée politiquement pour revendiquer un droit collectif à l’autodétermination, avec les risques que cela comporterait pour l’intégrité territoriale du Congo.
L’objectif était donc de préserver simultanément la diversité sociologique du Congo et l’unité politique de la Nation.
Un Congolais peut être Mushi, Mongo, Luba, Kongo, Nande, Banyarwanda ou appartenir à toute autre communauté historique du pays sans que cette appartenance constitue une nationalité politique concurrente de sa nationalité congolaise.
Nos identités peuvent être multiples ; notre citoyenneté politique doit rester commune.
4. Le danger de territorialiser les identités
Cette distinction permet de mieux comprendre le danger que peut représenter une certaine conception politique de l’autochtonie.
Si chaque groupe ethnique devient une « nationalité » associée à un territoire ancestral exclusif, une question dangereuse surgit inévitablement :
À qui appartient politiquement chaque portion du territoire national ?
C’est précisément le piège qu’il faut éviter.
Un territoire administratif de la République ne saurait être assimilé à la propriété politique exclusive de l’ethnie qui y possède historiquement une chefferie. De même, l’absence de chefferie propre ne transforme pas les citoyens appartenant à une autre communauté en étrangers dans leur propre pays.
Il faut donc distinguer soigneusement ethnie, ethnonyme, chefferie, territoire coutumier, territoire administratif, nationalité et citoyenneté.
Ces notions peuvent se croiser historiquement ; elles ne sont pas interchangeables juridiquement.
Les ethnonymes eux-mêmes évoluent. Une population peut être désignée différemment selon les époques, les administrations ou les observateurs.
L’histoire d’un nom n’est pas nécessairement l’histoire de la population qu’il désigne.
L’absence d’un ethnonyme contemporain dans une archive ancienne ne démontre donc pas l’absence historique de la population concernée.
5. La responsabilité de l’école et des élites
Nous revenons ainsi au problème de départ : la formation intellectuelle nécessaire à la construction d’une Nation.
Les membres de notre élite politique gagneraient à développer davantage une culture de vérification de l’information, en confrontant les affirmations aux sources crédibles avant de les reprendre dans le débat public.
Combien de responsables prennent réellement le temps de vérifier une donnée historique, de consulter une archive ou de revenir à la définition précise d’un concept politique avant de l’utiliser dans une controverse ?
Une Nation ne peut construire une pensée politique solide lorsque les affirmations précèdent la vérification des faits et que les concepts changent de signification selon les besoins du débat politique.
L’école, l’université, les médias et les élites ont donc une responsabilité commune : apprendre à distinguer les faits des opinions, confronter les sources et restituer aux concepts leur signification.
Car une Nation se fragilise lorsque les mots cessent de servir à comprendre la réalité et deviennent des instruments permettant de désigner certains citoyens comme moins légitimes que d’autres.
Conclusion — « Le Congo m’a fait ; je fais le Congo »
Nous revenons finalement à Lumumba.
« Le Congo m’a fait ; je fais le Congo. »
Cette formule contient peut-être l’une des réponses les plus simples aux controverses identitaires qui divisent encore notre pays.
Être Mushi, Mongo, Luba, Kongo, Nande, Banyarwanda ou appartenir à toute autre communauté relève de notre histoire et de notre diversité. Mais aucune de ces appartenances ne devrait diminuer ou conditionner notre qualité commune de citoyens congolais.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’effacer nos identités. Il est de construire une appartenance politique suffisamment forte pour les réunir.
Plus de six décennies après l’indépendance, la question demeure :
Sommes-nous capables de construire un Congo dans lequel l’État fait de nous des citoyens avant que nos appartenances particulières ne fassent de nous des adversaires ?
Nos ethnies sont multiples.
Notre citoyenneté est commune. Notre République est une.
Lumumba nous a laissé cette pensée : « Le Congo m’a fait ; je fais le Congo. »
À la génération actuelle d’en tirer la conséquence :
Le Congo nous a faits. À nous désormais de faire le Congo.
Pierre Sula