La récente prise de position de la Coalition Article 64 (C64) soulève une interrogation fondamentale : son ambiguïté stratégique procède-t-elle d’une lecture insuffisante de la nature du régime politique congolais et des mécanismes de sa transformation ?

Depuis l’indépendance, l’une des difficultés récurrentes de la vie politique congolaise réside dans la confusion entre la conquête du pouvoir, l’alternance des dirigeants et la transformation effective des institutions.
Plus de six décennies après la décolonisation, cette confusion demeure au cœur des débats sur l’avenir de la République démocratique du Congo.
Or, la sociologie politique enseigne qu’on ne peut élaborer une stratégie crédible de transition sans identifier préalablement la nature du système que l’on entend transformer.
Quand la défense des valeurs républicaines ne suffit plus à définir une stratégie de transition
Une opposition qui se trompe sur la nature du pouvoir risque également de se tromper sur les moyens de le transformer.
1. Le problème fondamental : quelle est la nature du régime politique congolais ?
Les travaux consacrés aux transitions politiques, notamment ceux de Juan Linz, Alfred Stepan, Guillermo O’Donnell et Philippe Schmitter, montrent que les modalités d’une transition dépendent des structures du régime, de ses mécanismes de reproduction et des rapports de force entre les acteurs.
Il importe notamment de distinguer un autoritarisme institutionnalisé, dans lequel subsistent des règles relativement prévisibles, d’un système personnaliste dans lequel les institutions sont largement subordonnées à la volonté du détenteur du pouvoir.
À cette distinction s’ajoute la notion de néopatrimonialisme, particulièrement pertinente pour analyser certains États postcoloniaux : les institutions formellement modernes y coexistent avec des pratiques de personnalisation de l’autorité, de clientélisme et de confusion entre ressources publiques et intérêts privés.
Dans un tel environnement, les élections peuvent devenir des instruments de légitimation du pouvoir plutôt que des mécanismes effectifs d’alternance.
La question essentielle n’est donc pas seulement de savoir comment organiser une nouvelle élection, mais comment garantir que l’État dispose d’institutions suffisamment autonomes pour en faire respecter les résultats.
L’histoire congolaise offre un précédent particulièrement instructif : la chute du régime de Mobutu en 1997 a résulté d’une combinaison de facteurs militaires, politiques, économiques et internationaux, après l’échec d’une longue transition négociée.
Ce précédent ne démontre pas que la violence constitue une nécessité historique. Il rappelle toutefois qu’une stratégie de transition doit tenir compte des structures réelles du pouvoir, et non seulement des principes que ses adversaires souhaitent lui opposer.
2. Le C64 face à une contradiction stratégique
Dans sa déclaration de Rome du 27 octobre 2026, le présidium du C64 a annoncé son intention de rencontrer Félix Tshisekedi et Joseph Kabila afin de préparer un dialogue national inclusif.
Il a simultanément rejeté toute tentative de maintien au pouvoir par contournement de la Constitution et toute conquête du pouvoir par les armes.
Cette double position peut se comprendre comme une volonté de privilégier une solution pacifique.
Mais elle soulève une question que le C64 ne saurait éluder :
Quels mécanismes concrets permettraient d’obtenir une transition constitutionnelle et institutionnelle si les acteurs détenteurs du pouvoir refusaient de respecter les engagements négociés ?
Il ne suffit pas d’invoquer le dialogue. Encore faut-il préciser son objet, ses garanties, les conditions de sa mise en œuvre et les moyens de prévenir la reproduction des échecs antérieurs.
L’expérience de la Conférence nationale souveraine devrait précisément inciter à distinguer une concertation politique de la reconstruction effective de l’autorité de l’État.
La divergence apparue le 29 octobre entre le présidium et la Conférence des présidents du C64 ajoute une difficulté supplémentaire : avant de proposer une médiation nationale, la coalition doit clarifier les mécanismes internes par lesquels elle définit et engage sa propre stratégie.
3. La République ne se réduit pas à la conservation des institutions existantes
Le C64 invoque son attachement aux valeurs républicaines et démocratiques pour justifier son rejet de la lutte armée.
Ce principe mérite d’être pris au sérieux. Toutefois, il ne dispense pas d’un examen critique de la réalité institutionnelle.
La notion de Res publica renvoie à la chose publique, c’est-à-dire à ce qui appartient à la communauté politique et doit être administré dans l’intérêt général.
Or, lorsque des pratiques néopatrimoniales conduisent à la confusion entre intérêts publics et intérêts privés, c’est précisément cette vocation de la République qui se trouve compromise.
Défendre la République ne consiste donc pas seulement à préserver les institutions dans leur forme juridique ; cela exige aussi de garantir qu’elles servent effectivement le bien commun.
De même, la démocratie ne saurait être réduite à la tenue périodique d’élections. Elle suppose le pluralisme, l’indépendance de la justice, les libertés publiques, la responsabilité des gouvernants et la possibilité réelle d’une alternance.
Lorsque ces conditions sont contestées, l’invocation abstraite des valeurs démocratiques ne peut tenir lieu de programme de redressement institutionnel.
4. Le droit de résistance et les limites de la confrontation armée
La question du recours à la résistance ne peut être évacuée par une simple condamnation de principe.
L’article 64 de la Constitution congolaise impose aux Congolais le devoir de faire échec à toute prise ou exercice du pouvoir en violation de la Constitution.
Cependant, ce principe ne constitue pas une autorisation générale et automatique de recourir aux armes.
Il oblige plutôt à examiner les circonstances, la proportionnalité des moyens, la protection des populations civiles et les conséquences prévisibles des différentes formes de résistance.
Dans le cas de Joseph Kabila et du FRN, une question essentielle demeure : leur projet vise-t-il prioritairement la reconstruction d’un État au service de tous les citoyens ou la substitution d’une direction politique à une autre ?
Cette question mérite une réponse institutionnelle précise, indépendamment des appréciations personnelles portées sur l’ancien président.
Le C64, pour sa part, gagnerait à expliquer comment sa stratégie pacifique entend produire des changements structurels durables plutôt qu’une nouvelle redistribution des positions politiques.
5. L’enjeu véritable : changer les dirigeants ou refonder l’État ?
C’est ici que se situe, à notre sens, le débat le plus important.
La République démocratique du Congo n’est pas seulement confrontée à une crise de leadership. Elle connaît une crise prolongée de capacité étatique, de crédibilité institutionnelle et de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Une alternance électorale, aussi nécessaire soit-elle dans un ordre constitutionnel, ne suffit pas à résoudre ces problèmes.
La restauration de l’autorité légitime de l’État, la professionnalisation de l’administration, l’indépendance de la justice, la neutralité des forces de sécurité et la protection égale de tous les citoyens doivent être placées au cœur de toute stratégie de sortie de crise.
C’est pourquoi la question décisive à adresser au C64 est la suivante :
Votre initiative vise-t-elle simplement à obtenir un dialogue entre acteurs politiques, ou propose-t-elle une méthode vérifiable de transformation des institutions et de restauration de la capacité de l’État ?
Conclusion
L’ambiguïté du C64 ne doit pas être recherchée uniquement dans son refus de la lutte armée ou dans sa volonté de dialogue. Ces positions peuvent relever d’un choix politique cohérent.
La difficulté apparaît lorsque les principes proclamés ne sont pas accompagnés d’une stratégie suffisamment précise pour répondre aux mécanismes de reproduction du pouvoir.
La défense de la Constitution exige davantage que des déclarations d’intention. Elle suppose des garanties institutionnelles, des engagements contrôlables et une conception claire de l’État que l’on souhaite reconstruire.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir comment mettre fin à une crise politique, mais comment empêcher que le système qui l’a produite se perpétue sous de nouveaux dirigeants.
C’est à cette interrogation que toute opposition prétendant contribuer à la refondation de la République devrait apporter une réponse.