La récente prise de position de la Coalition Article 64 (C64) interroge profondément : son ambiguïté stratégique relève-t-elle d’une grille de lecture inadaptée face à la nature du régime congolais, ou s’agit-il d’une complicité passive ?
Cette posture trahit une faille analytique majeure : l’incapacité chronique de l’élite politique congolaise à identifier le système qu’elle affronte. Depuis les indépendances, cette classe politique s’enferme dans des stéréotypes stratégiques inopérants. Elle oublie que si une dictature institutionnelle peut céder aux protestations de rue, un pouvoir néopatrimonial et personnel ne recule que devant la force, comme l’a prouvé la chute de Mobutu.

C’est sur ce point précis que le C64 devrait tirer les leçons de la Révolution américaine. Les colons américains n’ont pas fait l’apologie de la violence par dogmatisme idéologique, mais par un pragmatisme né de l’épuisement absolu des recours pacifiques. Après avoir multiplié manifestations, pétitions et boycotts, ils ont acté qu’un tyran répondant aux doléances par les armes ferme lui-même la voie à toute transition institutionnelle. L’usage de la force devient alors inévitable, légitimé par la rupture du contrat social.
En s’obstinant à opposer de simples marches civiques à un régime qui confisque l’État et ne comprend que le rapport de force brutal, la posture du C64 relève de l’analphabétisme stratégique. Limiter son action à la protestation pacifique face à une dictature personnelle n’est plus une opposition politique : c’est une impasse qui condamne la contestation à l’impuissance.
La nature du régime dicte la méthode de transition
Depuis l’indépendance, l’une des faiblesses récurrentes de la vie politique congolaise réside dans la confusion systémique entre la conservation du pouvoir, l’alternance formelle des dirigeants et la transformation effective des institutions. Plus de six décennies après la décolonisation, cette confusion paralyse toujours le débat sur l’avenir de la République Démocratique du Congo (RDC). Or, la sociologie politique enseigne qu’aucune stratégie de transition crédible ne peut s’élaborer sans identifier, au préalable, la nature exacte du système à transformer.
Le peuple congolais fait actuellement face à un régime néopatrimonial. Ce système brouille délibérément les frontières entre les sphères publique et privée, combinant des institutions étatiques modernes de façade avec des pratiques de gestion patrimoniale personnelle. Comme l’ont démontré Michael Bratton et Nicolas van de Walle dans leur ouvrage de référence Democratic Experiments in Africa: Regime Transitions in Comparative Perspective, bien que l’État dispose d’une Constitution, d’une bureaucratie et de lois formelles, le pouvoir réel est monopolisé par une clique dirigeante. Ces acteurs traitent les ressources publiques et les prérogatives régaliennes comme leur patrimoine exclusif.
Dans une telle configuration, le chef de l’État et son entourage ne cèdent jamais le pouvoir sous la simple pression pacifique. Bratton et Van de Walle établissent un lien de causalité direct entre la nature néopatrimoniale d’un régime et l’extrême difficulté d’amorcer une transition démocratique. Si la désobéissance civile peut ébranler une dictature bureaucratique ou militaire classique, elle s’avère inopérante contre un système néopatrimonial où le dirigeant s’efforce de se maintenir par tous les moyens, à l’image des trajectoires historiques d’Idi Amin Dada, de Mobutu Sese Seko ou de Jean-Bédel Bokassa.
L’histoire régionale valide cette thèse : malgré des années de contestations populaires et de manifestations réprimées, le régime de Mobutu n’a cédé qu’après sept ans de crise institutionnelle, face à l’offensive d’une force armée organisée (l’AFDL). De même, en Guinée équatoriale, au Gabon ou au Cameroun, les processus de transition purement pacifiques n’ont jamais réussi à mettre un terme aux régimes de Macias Nguema, de la dynastie Bongo ou de Paul Biya.
L’usage de la force n’est pas antinomique avec les valeurs républicaines
L’invocation dogmatique des « valeurs républicaines et démocratiques » par certains membres de l’élite pour condamner indirectement toute résistance coercitive relève de l’imposture intellectuelle.
La démocratie et la République ne se résument pas à un formalisme juridique dont un pouvoir illégitime pourrait se draper pour se sanctuariser. Les textes constitutionnels tirent leur sacralité du respect de la souveraineté populaire et du contrat social. Prétendre défendre les valeurs républicaines en interdisant au peuple le droit de renverser un tyran qui a détruit ces mêmes institutions est un contresens historique et philosophique. Les grandes républiques modernes sont nées d’actes de rupture face à l’absolutisme. Lorsque l’espace démocratique est totalement verrouillé, la force mise au service de la restauration constitutionnelle ne détruit pas la République : elle la fonde ou la sauvegarde.
La fausse neutralité : une confusion intentionnelle pour démobiliser
Face aux violations répétées de la Constitution par le régime de Félix Tshisekedi, prêt à tout pour s’éterniser au pouvoir, le droit de résistance théorisé par John Locke au XVIIe siècle retrouve toute son acuité. Pour Locke, un gouvernement qui rompt le contrat social se met de facto en « état de guerre » contre la nation, justifiant le recours à la force pour restaurer un ordre juste et légitime.
Dans ce contexte, la posture du C64, qui met sur le même plan la résistance populaire et l’oppression étatique, est politiquement intenable et déconnectée de la gravité des enjeux. Créer intentionnellement une confusion entre l’exercice légitime de la résistance face à une dérive dictatoriale et la volonté factieuse d’accaparer le pouvoir par la violence relève d’une stricte malhonnêteté intellectuelle. Cette fausse équivalence morale, renvoyant dos à dos la violence de l’oppresseur et la légitime défense des opprimés, paralyse l’action citoyenne et finit par cautionner, par défaut, le maintien du pouvoir illégitime.
Les membres de la C64 tentent de se positionner en centristes ou en médiateurs. Or, l’autocrate n’a nullement besoin du soutien actif des neutralistes ; leur inaction lui suffit amplement. Le neutralisme offre au régime le silence, la démobilisation populaire et le temps nécessaires pour réprimer les derniers foyers de contestation et consolider son coup de force institutionnel. Prôner le dialogue depuis une posture « neutre » face à un pouvoir déterminé à s’imposer par la contrainte n’est rien d’autre qu’une capitulation déguisée. L’oppresseur instrumentalise alors invariablement ces appels à l’apaisement pour légitimer son autorité acquise illégalement.