Notions de la theorie consociative
Lijphart met en doute la thèse ‘traditionnelle’ suivant laquelle
une démocratie stable peut difficilement être installée et maintenue dans
une société plurale. Sur base d’une analyse de pays comme la Suisse, les
Pays-Bas, la Malaisie, le Liban, la Belgique et autres, Lijphart conclut qu’il
n’y a pas d’incompatibilité entre démocratie et sociétés plurales, mais plutôt
entre sociétés plurales et démocratie ‘majoritaire’ ou ‘style Westminster’.

Une société plurale est une société divisée par des clivages
segmentaires et où des partis politiques, des groupes d’intérêts, des
médias, des écoles et des associations ont tendance à s’organiser suivant
les mêmes clivages segmentaires. Les clivages segmentaires peuvent être de
nature religieuse, idéologique, linguistique, régionale, culturelle, raciale ou
ethnique. Les exemples susmentionnés montrent que le degré de pluralité
peut varier et que certaines sociétés plurales peuvent en même temps avoir
d’importants éléments d’homogénéité.
Quelles sont les caractéristiques ou les ‘piliers’ d’un modèle
consociatif? Généralement, une approche consociative est basée sur
l’abandon du principe majoritaire, sur base duquel une simple majorité
politique suffit pour contrôler la prise de décision politique. Un système
majoritaire est parfois appelé adversatif, car il s’agit souvent de sociétés
où deux grands partis politiques s’opposent, comme aux Etats-Unis et au
Royaume Uni, et où la partie victorieuse détient tout le pouvoir politique.
Les quatre éléments principaux constitutifs de cet abandon sont la grande
coalition, la proportionnalité, l’autonomie segmentaire et le droit de veto.
Premièrement, une grande coalition garantit “la participation de représentants
de tous les segments impliqués dans la prise de décision politique”15. Toutes les
forces politiques et, par conséquent, tous les segments de la société, sont
représentés dans une coalition de ‘gouvernement par consentement mutuel’.
Etroitement lié à cela, il y a un deuxième élément: la proportionnalité comme
principe de représentation, notamment au niveau du parlement, mais
également dans l’administration publique et dans l’allocation de budgets.
Parfois, certaines corrections sont apportées à la proportionnalité pure,
surtout dans des situations où un des segments représente une majorité
démographique. Cette proportionnalité ‘corrigée’ peut aller d’une légère
surreprésentation d’un segment démographiquement minoritaire16 jusqu’à la
parité. Troisièmement, un régime consociatif accorde une certaine autonomie
segmentaire, surtout en ce qui concerne la gestion de certains domaines qui
sont étroitement liés à l’identité même des segments et qui ne concernent
que les membres d’un même segment (comme, par exemple, l’utilisation de la
langue dans l’éducation). Quatrièmement, pour certaines matières de haute
importance, un droit de veto élimine le risque qu’un segment minoritaire soit
marginalisé par la majorité et, de facto, exclu de participation au processus
de prise de décision. Quand des intérêts vitaux d’un segment minoritaire

sont en jeu, le droit de veto lui assure une protection essentielle. Finalement,
il y a lieu de signaler un élément qui est nécessairement présent au niveau
de chaque pilier. Il s’agit de la coopération entre élites segmentaires. Audelà
des arrangements institutionnels et des procédures, le comportement
coopératif des leaders de chaque segment est d’une importance essentielle.

Lijphart a non seulement identifié les grand piliers d’une
approche consociative, il a également analysé les conditions qui peuvent
conduire à l’établissement, au maintien et au renforcement d’un système
consociatif17. Bien qu’il ne s’agisse nullement de conditions nécessaires
ni suffisantes, certains facteurs sont clairement favorables au modèle
consociatif.

(1) La multipolarité des segments constitue le facteur le plus
important: idéalement, la société est constituée de segments qui sont tous
minoritaires (donc, au moins, trois) sans être trop nombreux et qui sont égaux
au niveau économique et d’une taille pareille.

(2) Des loyautés (nationales) transcendantes peuvent adoucir des loyautés strictement segmentaires.

(3) Des clivages segmentaires entrecroisés (“crosscutting cleavages”) peuvent
également modérer les tensions entre différents segments, qui sont, dans
ce cas, composés différemment en fonction de leur nature (linguistique vs.
idéologique, par exemple).

(4) Des pays à territoire et à population limités et où les segments sont géographiquement concentrés sont plus facilement organisés de façon consociative (p.ex. sous un système fédéral).

(5) Une tendance traditionnelle à régler des désaccords par la voie du consensus et
du compromis, que ce soit au niveau politique, culturel ou interpersonnel.

(6) Une croissance économique qui permet d’utiliser une stratégie ‘win-win’.

(7) Des dangers extérieurs communs à tous les segments peuvent renforcer la
cohésion entre différents segments.

14 LIJPHART, A., Democracy and Plural
Societies. A Comparative Exploration,
New Haven, London, Yale University

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